CHAPITRE VI
Dieu qui est pur tout, demande le respect extérieur.
Que votre modestie soit connue de tous les hommes, s'écrie le grand Apôtre, parce que le Seigneur est proche (Philip. îv, 5); et il est bien proche, puisqu'il est plus où nous sommes, que nous y sommes nous-mêmes.
Nous agissons, nous touchons, nous marchons dans son essence divine. Ah! si les personnes considérables donnent du respect, si des gens qui jouent et qui badinent s'arrêtent aussitôt et règlent leur extérieur à la vue d'une personne qualifiée qui survient, y a-t-il un lieu dans la terre, y a-t-il une occasion où notre extérieur même ne doive pas être réglé, puisque partout nous sommes en la présence de Dieu et dans Dieu? Le très-illustre prélat de Belley rapporte qu'ayant eu la curiosité d'épier saint François de Sales, pour voir en quel état il était lorsqu'il se trouvait seul, il l'avait toujours vu dans une modestie admirable. C'est que ce saint évêque agissait en la présence de Dieu.
Mais n'est-ce pas ce que tous les Chrétiens devraient faire? Ces enfants de lumière, et qui sont appelés encore par l'Apôtre la lumière même en Jésus-Christ, ne doivent pas vivre comme ceux dont l'esprit est obscurci de ténèbres, et qui, par leur ignorance, née de l'aveuglement de leur cœur, sont éloignés de la vie de Dieu ; mais ils doivent se renouveler dans l'esprit de leur raison (Ephes. iv, 23), selon l'expression de l'Ecriture; c'est-à-dire, se servir de leur raison, comme éclairée et conduite par l'Esprit de Dieu, comme soumise à lui, comme régénérée, comme celle qui est la lumière du nouvel homme qui est créé selon Dieu dans la justice et dans la sainteté de la vérité; c'est-à-dire, dans ia séparation des choses présentes, et dans la consécration et l'application à Dieu: non selon le mensonge
du monde, mais selon la vérité et la pureté de Dieu le Père et de Jésus-Christ son Fils, qui a demandé : Sanctifiez-les en vérité. (Joan. xvii, 17.)
Ils doivent vivre , dit encore l'Apôtre (Ephes. v, 8) , comme des enfants de lumière, et n'avoir nulle part aux œuvres infructueuses des ténèbres , mais au contraire les blâmer. Ces œuvres procèdent de l'ignorance de Dieu, et du défaut d'attention à sa divine présence. Ceux qui font mal, en détournent les yeux de peur de bien faire, et ils se laissent aller à toutes sortes d'immodesties, parce que Dieu ne leur est pas présent; mais ceux qui le regardent marchent prudemment, et non comme ces insensés.
Ils ne sont pas imprudents, parce qu'ils considèrent que Dieu les voit.
Dans la vue de la présence de sa majesté infinie, ils ne font rien qu'ils ne fissent devant les premières personnes delà terre; non-seulement ils ne font point d'actions mauvaises, mais ils ne les nomment pas, comme il est bienséant parmi ceux qui sont les membres de Jésus-Christ. On ne les entend pas même parler ni de folie , ni de raillerie, ni de choses impertinentes et inutiles. S'ils parlent, c'est comme des gens qui sont écoutés de Dieu. En toutes choses, ils n'en perdent pas la vue, et dans les actions même l'es plus basses, comme celles du boire, du manger, du dormir. Ainsi ils y gardent la modération chrétienne, et en évitent l'excès. Us se récréent en sa présence suradorable, comme des enfants devant un bon père, mais qui est très-sage. Ils vont à la promenade, ils conversent, ils se divertissent, ils font tout enfin, ils souffrent tout, ayant toujours Dieu devant les yeux.
• David était roi, et au milieu des plus grands embarras du monde, et parmi tout ce qu'il y a dans le siècle, qui y peut apporter plus de distraction ; et cependant il assure que ses yeux sont toujours élevés vers le Seigneur, et que les pensées de son cœur sont toujours en sa présence. Aussi il déclare que le Seigneur est l'appui de ceux qui le craignent, et que son alliance est de se manifester à eux. Si nos ténèbres sont si épaisses, qu'elles nous empêchent de faire attention à la présence de Dieu, c'est que nous nous les formons nous-mêmes par nos péchés, dont les moindres donnent toujours quelque obscurité de l'esprit.
Ah! si nous nous réveillions du profond assoupissement où nous vivons comme si Dieu était bien éloigné de nous, et que nous fussions pénétrés de sa divine présence, pour lors nous accomplirions ce que le grand Apôtre (Phil. iv, 5) demande de tous les Chrétiens : notre modestie serait connue à tous les hommes.
C'est cette divine présence qui a causé des respects si singuliers aux âmes éclairées. On trouvait un religieux de la compagnie de Jésus prosterné le visage contre terre, dans sa chambre , dans des abaissements étonnants ; et comme l'on en était surpris : Ahl s'écriait-il. ne voyez-vous pas l'infinie ma-
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
jesté de Dieu, qui est ici présente? Dans cette pensée, le célèbre Grégoire de Lopez marchait découvert, la tête nue; et feu monsieur de Benty, gentilhomme d'une vertu érainente, allait de la même manière, quelquefois exposé au soleil et aux incommodités de l'air (72).