‹ Œuvres complétesChapitre 8 sur 397 · SI · texte numérisé non relu

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•jance ies sentiments qu'il eut toujours pour les PP. Jésuites. 11 parle «lu magnifique collège, ou plutôt du palais qu'ils ont à Munich; de la grandeur et des richesses immenses de leur Eglise; de la multitude de eeux qui sont sous leur direction. ïl ajoute, en finissant, que « le clergé vit très-bienavec eux; et qu'ils viventlrès-bien avec le clergé.»

Des le premier jour de son arrivée à Munich, i" voulut célébrer dans l'église des Théatins; car il eut toute sa vie une spéciale dévotion pour saint Gaétan leur fondateur, tant à cause de ses autres vertus qu'à cause do ce parfait abandon à la Providence, lequel fait son caractère particulier et celui de ses enfants.

Comme il eut appris que les filles de Saint-François de Sales avaient dans leur trésor un des doigts de sainte Anne, et qu'en fait de reliques il ne savait que honorer sans savoir philosopher, il leur rendit unp visite, moins de bienséance que de religion. 11 les entretint à son ordinaire du divin amour. Cette conférence de la part d'un homme, qu'elles respectaient sans l'avoir jamais vu, fît un très-grand effet; il y eut le lendemain à sa messe une communion générale. Après le sacrifice, il exposa le doigt de la sainte à la vénération des fidèles; on conçoit qu'il ne fut pas le dernier à s'acquitter des devoirs que prescrit l'Eglise en pareille occasion.

Il vit aussi les religieuses anglaises, dont l'institut a beaucoup de rapport à celui de nos Ursulines de France. Après lui avoir montré leurs classes, elles lui firent un détail abrégé de la manière dont elles instruisent la jeunesse; il en fut aussi content qu'édifié, parce qu'il regarda toujours l'éducation des enfants, et surtout des filles, comme le principe des bonnes mœurs et le fondement de la piété chrétienne.

* Ce fut à cps objets de rel igion que se termina îa curiosité du grand archidiacre. Vous eussiez dit qu'il ne pouvait s'arracher de ces temples respectables, où les corps de tant de martyrs servent d'autel à.la victime qui s'est immolée pour eux, et pour laquelle ils se sont eux-mêmes immolés. Sa foi, qui perçait bien au delà de leurs mausolées, les découvrait dans le sein de la gloire à la suite de l'Agneau, qui fut leur force pendant' la vie, et qui est leur lumière dans l'éternité. Touché, confus de ne pouvoir participer à leurs combats, il se proposait de répandre par ses pleurs et par ses macérations, une partie du sang qu'ils ont répandu par le glaive des Néron et des Domitien : ce fut presque Ja seule pensée qui l'occupa pendant le séjour qu'il fit à Munich. L'or, l'a/.ur, les richesses sans nombre, la symétrie, l'élégance du palais électoral, qui en font une des plus belles maisons de l'Europe, ne le touchèrent point, et il ne daigna pas y donner un coup d'œil.

Après avoir satisfait sa piété, le saint prêtre ne pensait qu'à revenir en France , lorsqu'on lui parla des merveilles, qui de jour en jour s'opèrent à Notre-Dame d'OEting; i!

souhaita d'y aller. La duchesse oui, comme nous l'avons dit, avait fait elle-même ce voyage de dévotion, n'eut garde de s'y opposer. Le prince s'y prêta aussi très-volontiers : il ajouta aussi, d'une manière fort obligeante, que M. l'archidiacre était fort le maître d'aller beaucoup plus loin s'il le jugeait à propos, et que l'argent ne lui manquerait pas.

Il se mit en marche avec quelques gentilshommes, que la princesse lui donna pour l'accompagner. Il partit un mardi, jour où il ne manquait jamais de jeûner pour honorer les saints anges, et en eux la divine Providence, dont ils sont les fidèles ministres. Le désir qu'il avait de connaître, autant qu'on peut le faire en si peu de temps, l'état de la religion en Allemagne, le porta à quitter le dro t chemin. Il fut d'abord à Augsbourg, ville qui n'est pas moins connue des savants, par la confession de foi que Luther et Mélanchton y présentèrent en 1530 à l'empereur Charles V, qu'elle est admirée des voyageurs pour la beauté de sa police. Il y vit avec une sensible douleur la religion mi-partie : les catholiques mêlés avec les luthériens, qui y ont jusqu'à sept temples. Comme il y arriva précisément la veille de saint Udalric, qui est le patron du lieu et du diocèse, il eut la consolation de célébrer nos saints mystères dans l'église où reposent les précieuses reliques de ce saint évêque.

Le grand pénitencier le reçut avec une charité vraiment chrétienne. Boudon en parle comme d'un homme qui joignait une piété singulière à une profonde érudition. Le doyen et le sous-doyen de la cathédrale ne lui firent pas moins d'accueil. Le premier avait déjà traduit en allemand celui de ses livres qu'il a intitulé Dieu seul; le second traduisait actuellement en la même langue sa Dévotion aux neuf chœurs des anges. Ces marques d'approbation , qui en auraient peut-être flatté un autre, ne touchèrent point l'archidiacre d'Evreux: il ne fut sensible qu'au plaisir de voir qu'il servait d'instrument à la miséricorde de Dieu, pour établir son règne dans des lieux très-éloignés.

Après avoir rendu ses devoirs aux précieuses reliques, qui se trouvent dans la principale église, il adora l'hostie miraculeuse, qui, depuis tant de siècles, s'y conserve sans corruption. Une malheureuse créature l'avait prise pour s'en servira des opérations abominables; mais lorsqu'elle fut sur le point d'en faire cet usage sacrilège, au lieu des espèces de pain, elle n'y trouva plus que des apparences de chair. Cette couleur si étrangère au pain eucharistique, et qui se voit encore dans la formule dont nous parlons, effraya la coupable. Elle revint sur ses pas avoua son crime, et, par son aveu, que les plus sûrs monuments ont transmis d'âge en âge jusqu'à nous, elle apprit d'avance aux luthériens, qu'indépendamment de l'usage, Jésus-Christ est dans son sacrement.

D'Augsbourg Boudon partit pour la Saxe : son dessein était de voir, de pleurer, de ré-

parer par des larmes arriéres une partie des ravages qu'a faits Luther dans ce pays autrefois si catholique. Il alla jusqu'à Islèbe, au comté de Mansfeld, et entra dans la'chnmbrc où est né ce profane et sanguinaire réformateur, qui a enlevé à l'Eglise une partie'si considérable de ses enfants, et donné naissance à ce prodigieux nombre de faux prophètes, qui, toujours divisés entre eux, ne s;accordent que dans la haine implacable qu'ils ont contre l'Eglise romaine. Noire voyageur ne pouvait guère voir de plus affligeant spectacle que celui que l'électorat de Saxe offrit h ses veux : de quelque côté qu'il les tournât, il n'apercevait que les déplorables ruines de l'ancienne Sion : des églises renversées, des monastères, asiles de la pureté et de l'innocence, détruits de fond en comble; des peuples qui, le livre de la loi a la main, disputaient contre la loi même ; qui savaient y trouver dans un canton ce qu un autre canton n'y vovait point, et qui h y rencontraient jamais ce que l'antiquité y vit si constamment. Ce fut alors qu'entraîné par l'excès de la douleur, il s'écria comme un autre François de Sales dans le Chablais : « Que sont devenus ces solitaires qm peuplaient autrefois ces forêts, et qui les faisaient retentir nuit et jour des louanges du Seigneur ? où sont aujourd'hui ces vierges qui suivaient partout l'Agneau sans tache? quel glaive a moissonné ces lévites, ces prêtres, qui, dégagés de la chair et du sang, n'étaient occupés qu'à son service? quelle impitoyable main a dispersé les pierres du sanctuaire? A qui vous comparerai-je, fille de Jérusalem? à qui dirai-je que vous êtes devenue semblable, ô vierge, fille de I infortunée Sion? Vos prophètes n'ont eu pour vous que des visions fausses et insensées Jusqu'à quand aurez-vous le malheur de les suivre? Après tout, ajoute le saint prêtre, c est à nos péchés, c'est à ceux d'un trop grand nombre de ministres de l'autel, qu'il faut imputer nos disgrâces ; ils vivaient ici dans le désordre, et Dieu, le Dieu juste, s est retiré d'eux; ils employaient en folles dépenses leurs riches possessions, et eplui qui en est le maître absolu lésa transportées a leurs plus mortels ennemis, »

Ce fut dans ces sentiments de douleur que Boudon parcourut la Saxe. Son esprit, comme celui de saint Paul chez les Athéniens, était dans la gAne, et, s'il eût su la langue du pays il n'aurait pu s'empêcher d'annoncer, aux dépens de sa liberté, de sa vie même, a grandeur et la beauté de la religion catholique..Réduit à ne pouvoir prêcher de parole, il s efforça de prêcher d'exemple. Cette manière d'instruire ne lui coûtait pas. Il portait la piété peinte sur son visage, et, dans tout ce voyage qui fut long, il n'y eut ni lieu, m hôtellerie, où il ne fut regardé et honoré comme un saint.

Enfin il arriva à OEting : c'était autrefois une grande ville; mais les barbares l'ayant réduite en cendres, il n'y eut que la chapelle f\"e..f im" Rupert, apôtre de la Bavière, avait dédiée à la- reine des anses aue les flammes

respectèrent. Ce premier miracle a été suivi d'une si prodigieuse quantité d'autres, que les quatre côtés du cloître ne suffisent pas pour en contenirles preuves authentiques. Il s'y fait un concours surprenant de toutes les nations. Peu de temps avant que Boudon y arrivât, l'empereur et son épouse y étaient venus rendre leurs vœux à Dieu; ils y avaint passé plusieurs jours, défrayés avec toute leur cour par l'électeur de Bavière.

Le trésor de cet auguste sanctuaire est un des plus riches qui soient au monde. On n'y voit qu'argent, or et pierres précieuses, dont les chasubles mêmes sont couvertes. Ce sont autant de monuments de la reconnaissance qu'ont voulu témoigner à la Mère de Dieu les généraux d'armées, les princes, les rois, les empereurs et tout ce qu'il y a de plus . grand sur la terre. La France y a aussi envoyé ses dons, et l'on juge bien qu'ils n'y tiennent pas le dernier rang. Il y a peu de temples en Europe où Dieu soit plus honoré ; il s'y dit chaque année plus de quatrevingt-dix mille messes, et c'est pour cela qu'on y a multiplié les autels.

Le grand archidiacre visita plusieurs fois ce saint lieu. Il s'y consacra de nouveau à l'adorable Trinité , sous la protection de celle qu'il appela toujours son aimable maîtresse; il y célébra les divins mystères ; il y vénéra les saintes reliques avec une piété si édifiante, qu'un comte allemand qui en fut frappé voulut lier avec lui une élroite amitié , et afin qu'il ne l'oubliât jamais dans ses prières, il lui donna une image en relief delasainteVierge,cequi était presque le seul présent que ce vrai pauvre de Jésus-Christ eût voulu accepter. Ainsi, pendant qu'on traitait en France l'archidiacre d'Evreux d'homme à dévotions populaires, et qu'on poussait le scandale jusqu'à dire que parler en IJien de ses neuvaines et de ses pèlerinages, c'était vouloir canoniser jusqu'à ses extravagances, en Allemagne les séculiers mêmes, et Tes séculiers du premier ordre, rendaient justice à sa vertu et félicitaient nos provinces du bonheur qu'elles avaient de le posséder.

Après avoir amplement contenté sa dévotion, notre saint prêtre s'en revint à Munich. Leurs Altesses le revirent avec ui'i nouveau plaisir. On ne manqua pas de lui demander encore quelque temps : et ce temps, si la pieuse duchesse n'eût suivi que son inclination, aurait duré autant que sa vie. Mais, outre que les honneurs dont on l'accablait, sans y penser, étaient un supplice pour lui, il reçut en ce même temps des lettres de Lorraine, qui le pressaient de partir sans délai. Il le fit le plus tôt qu'il lui fût possible, et il le fit encore trop tard, comme nous le verrons dans un moment.

Ce ne fut qu'avec bien de la- douleur que la cour de Muniah vit partir un homme qu'elle regardait comme son ange tutélaire. Elle s'efforça de se dédommager et de le dédommager" lui-même par de riches présents; mais il les refusa avec une constance que rien ne put ébranler. On crut, et on avait, ce semble, raison de croire qu'il accepterait

lèS ' VIE DE BOUDON. — LIV. !1

le peu d'argent dont il avait besoin pour retourner en France : mais il fut encore inflexible sur ce point. 11 n'en prit qu'autant qu'il lui en fallait pour vivre pendant un jour. Il y avait longtemps que ce conseil de l'Evangile : Ne vous mettez point du tout en prine du lendemain (Mat th. vi, 25), était pour lui un précepte rigoureux.

C'est ainsi que Boudon sortit de la cour de Bavière, le cœur aussi détaché des grandeurs du monde que s'il ne les avait jamais vues, et l'esprit aussi uni à Dieu, après un voyage de quatre ou cinq cents lieues et de plusieurs mois, que s'il eût passé tout ce temps dans une oraison continuelle.

Malgré sa délicatesse naturelle , il s'a

vança à grandes journées vers le lieu où il était attendu; c'était un monastère d'Ursulines en Lorraine. La supérieure lui avait écrit qu'elle avait des affaires d'une extrême importance à lui communiquer; mais que s'il tardait un peu, elle n'aurait pas la consolation de le voir. Boudon eut beau faire, cette dame était morte quand il arriva. 11 tâcha de consoler la communauté de la perle qu'elle venait de faire; et s'il ne put arrêter, il adoucit au moins sa douleur. On eût bien souhaité qu'il eût en quelque sorte reproduit la défunte, en écrivant sa vie, dont on lui dit des choses admirables; mais comme il n'écrivait jamais pour le public, à moins qu'il ne se sentît intérieurement pressé de le faire et qu'il ne vît pas que 'Notre-Seigneur exigeât de lui ce genre de travail, il s'excusa de l'entreprendre. Comme il ne se reposait qu'en travaillant, il commeuça la visite de son archidiaconé , presqu'aussitôt qu'il fut de retour à Evreux.

Le peu de loisir que lui laissaient ses occupations ordinaires et ses fréquentes infirmités, il le donna tout entier à la composition de la vie de la révérende mère Marie- Elisabeth de la Croix, qui fut imprimée en Flandre par les soins de la princesse de Vaudemont (29).

[1684] Quoique notre plan ne nous permette pas de faire entrer dans la vie de M. Boudon une vie très-ditférente de la sienne, et que par cette raison nous n'ayons rien dit de plusieurs autres histoires de piété (30) qu'il a aussi écrites, il y a néanmoins dans l'histoire de la mère de la Croix des Choses si singulières, si capables de faire connaître le génie ejt le caractère de celui qui l'a composée (81)" que je crois devoir m'y arrêter un peu de temps.

L'archidiacre a intitulé ce livre : le Triom-

(29) Cet ouvrage fut approuvé le premier d'avril 1682, par Nicolas Dubois, docteur de Louvain, et premier professeur des saintes lettres.

(30) Les principales, outre celles de saintTaurin, sont celles du Père Seurin , du Père Chi ysostome, religieux du tiers-ordre de Saint François , du bienheureux Jean de la Croix, et de la sœur Marie- Angélique de la Providence, connue dans le momie sons le nom de Mlle Simon. Celte dernière Vie a été imprimée pour la première fois en 1700, à Avignon, chez Anf. Ign. Fex.

(31) Ce n'est donc pas moi qui parle ici ; et un critique plus odieux que célèbre, aurait dû y faire

phe de la Croix; parce qu'en suivant Marie- Elisabeth depuis son enfance jusqu'à sa mort, il a toujours vu le signe du! salut triompher en elle et par elle.

Cette fille naquit le 30 novembre 1592, a Bemiremont en Lorraine, de Jean-Léonard de Banfain, ancien gentilhomme du pays et de Claude de Magnière. Elle dédommagea en peu d'années sa mère, qui n'était plus jeune, des cruelles douleurs qu'elle lui avait fait souffrir dans son enfantement. Le siècle dernier n'a rien vu de plus accompli que la jeune Elisabeth. Les qualités du corps se réunirent en elle aux qualités de l'âme, pour en faire un de ces chefs-d'œuvre que les romans imaginent et que l'histoire ne rencontre presque jamais. A une taille extrêmement avantageuse, elle joignait un air grave et serein, un port majestueux, un tour de visage si éblouissant que les peintres n'ont jamais pu le saisir, en un mot une beauté si parfaite qu'elle fut l'Irène (32) de son temps, et que dans toute l'Europe il n'y en avait point qu'on pût lui comparer. L'archiduc d'Autriche, qui ne la vit à Bemiremont qu'à peine sortie de l'enfance, en fut si frappé qu'il la demanda instamment, en offrant toutes les cautions possibles, pour l'élever à sa cour; mais Dieu avait d'autres desseins sur elle.

Ces grâces extérieures étaient soutenues par des grâces d'un tout autre prix, celles de l'esprit et du cœur. Pour ce qui est de l'esprit, elle l'avait vif, pénétrant, droit, simple, ami du vrai, ennemi de l'équivoque et du déguisement : elle pensait bien, elle jugeait solidement et saisissait mieux les conséquences que d'autres ne voient les principes. De là ce mot d'un des plus^ grands génies de son temps : Je ne suis quun enfant auprès d'elle. De là encore cette effusion de louanges que prodiguèrent les cardinaux romains à quelques-uns de ses écrits, qui étaient arrivés jusqu'à eux.

Les qualités de l'esprit le cédaient à celles du cœur. Elle l'avait grand, noble, généreux, reconnaissant presqu'à l'excès; toujours prêt à faire du bien, et toujours aussi ferme qu'il le devait être à raison du temps, du lieu , des circonstances. Qu'on joigne à ces précieux dons un} naturel extrêmement doux, une prodigieuse facilité à apprendre tous les p.etits ouvrages qui occupent les personnes de son sexe, une main très-habile pour les exécuter, une voix des plus gracieuses qu'on ait jamais entendues, on tombera aisément d'accord que Mademoiselle de

attention. Au reste, ce morceau qui lui a déplu, a été extrêmement applaudi de feu M. l'abbé Sallier. (Z"î) Irène était une Grecque d'une illustre naissance, dont les charmes, après la prise deConslantinople, se firent sentir impérieusement au cœur farouebe de Mahomet II. Comme ses assiduités auprès d'elle faisaient murmurer son armée, ce barbare, après l'avoir fait superbement parer , la prit par les cheveux d'une main, et de l'autre lui abattu la tête ; et se tournant vers les grands de la Porte avec des yeux pleins de fureur : c Ce fer, > leur dit-il, < quand je veux , sait couper les liens de l'amour. » (Vehtot, Histoire de JÎUlle liv. vu)

Vit DE BOLDOrs1. — L1V. I!.

Ranfain effaça toutes les jeunes personnes de son temps.

Tant et de si beaux taients la destinaient au monde, selon les idées du siècle; mais Dieu semblait l'appeler ailleurs. A peine avait-elle treize ou quatorze ans, qu'elle devint un modèle de vertu et de pénitence. La prière, Ips bonnes lectures, les entretiens avec Dieu étaient sa principale et sa plus tendre occupation. La nourriture qui la révoltait davantage était précisément celle qu'elle choisissait. Une discipline de chaînes de fer était de temps à autre l'instrument de sa mortification. Elle portait trois fois par semaine un rude cilice en forme de croix de saint André, et le serrait si fortement sur sa chair innocente, qu'elle en tombait en faiblesse. Sa mère qui fondait sur elle ses plus flatteuses espérances, autant affligée que surprise de la voir infirme de si bonne heure, redoublait d'attention pour conserver une fille si chère, et qui d'ailleurs était l'unique fruit de son mariage. Elle prenait elle-même la peine de la coucher tous les soirs, d'arranger son lit, de faire tendre devant les fenêtres de son appartement une pièce de tapisserie pour en dérober l'entrée au souffle le plus léger. Mais l'amour de la croix rendait ces précautions inutiles. Elisabeth, au moment même qu'elle jugeait tout le monde endormi, sortait de ce lit si bien préparé, et se couchait à platte terre sur le carreau. 0;i s'aperçut enfin qu'elle soupirait après la religion : un cilice trouvé à l'écart la trahit. Dès lors elle essuya tous les mauvais traitements qu'on put imaginer pour la détourner de son dessein. On lui enleva tous ses livres de piété; on ne lui proposa d'autre lecture que celle des romans; toute compagnie qui n'était ni dissipée, ni dissipante lui fut interdite. On la forçait de paraître dans les cercles avec un attirail de parure et de mondanité qu'elle ne délestait pas moins qu'Esther détestait les ornements de sa gloire. Bientôt après, pour punir son insensibilité à toutes les bagatelles du siècle , on la revêtit de' haillons. Dans cet humiliant équipage, sa propre mère lui fit parcourir une partie des rues de la ville, et la présenta à ses amis comme une insensée. A ■a maison on lui prodiguait les termes les plus offensants, les paroles les plus outrageuses. Mais c'était trop peu pour une mère furieuse; elle y joignit les coups de poing ■'es plus violents; et tout le monde a su, non-seulement qu'elle pensa la tuer, mais qu'à force d'efforts pour la battre elle fut elle-même malade pendant deux mois. La croix du Sauveur triompha toujours dans des épreuves si longues et si dures ; Elisabeth ne les portait pas seulement avec patience, elle les goûtait avec un plaisir délicieux. La Providence se plut à l'en rassasier; elle lui en ménagea de nouvelles dans le mariage que ses parents la forcèrent de con-

tracter avec le sieur du Bois, j.révôt d'Arches. C'était un homme riche, et dans un poste à le devenir encore davantage; mais qui possédait dans un haut degré toutes les mauvaises qualités qu'un mari peut avoir.

La douceur, la complaisance, les grâces de son épouse ne touchèrent point ce cœur indomptable. 11 n'eut pour elle qu'une aversion pleine de mépris (33). 11 donnait, à d'autres, et sous ses propres yeux, les marques de tendresse qu'il lui dérobait. Il lui ôta, malgré son habileté connue, la conduite de sa maison pour la livrera des valets et à des servantes, qui, à la vue de leur maîtresse, faisaient une dissipation épouvantable. Son mépris devint colère, et sa colère fureur brutale. Tantôt, malgré la délicatesse de sa victime, il lui faisait faire deux ou trois lieues à pied. Tantôt , et presque la veille de ses couches, il la faisait monter sur des chevaux que de bons cavaliers n'auraient essayés qu'avec précaution. Une fois, pour passer un torrent débordé, il lui donna une monture sous laquelle elle devait naturellement périr. En effet, elle fut bientôt entraînée par la rapidité des eaux; son mari se contentant d'éclater en injures, c'en était fait d'elle, si un étranger qui se trouvait présent n'eût exposé sa vie pour sauver la sienne.

Le reste de sa maison réglait par rapport à elle sa conduite sur celle du maître. Une belle-fille la traitait d'une manière si atroce, que je crois la devoir supprimer. Les domestiques n'en agissaient pas mieux avec elle. Un d'eux lui donna du poison; elle en fut réduite à l'extrémité; et malgré cette extrémité, son mari, qui joignit enfin la jalousie à ses autres défauts, voulut qu'elle montât à cheval pour le suivre.

Mais , et cette heureuse chute reviendra toujours ici, la croix de Jésus-Christ triompha toujours dans le cœur de la vertueuse Elisabeth. Tourmentée par son mari plus que Job ne l'avait été par sa femme, elle ne pécha point par ses lèvres, ni ne tint contre la Providence des discours capables de l'offenser. Jamais elle ne se plaignit des fureurs de sa belle-fille. Jamais elle ne trouva à redire ni aux mépris de ses domestiques, ni aux emportements de son époux. La volonté, les insinuations même du tyran furent toujours la règle de sa volonté et de ses démarches. Elle avait un attrait infini pour les austérités , elle n'en pratiqua que de son consentement. Sa santé était et devait être trèsfaible. Malgré cela, l'été comme l'hiver, qui est très-rude dans les Vosges, elle le suivait partout où le demandait ses affaires, et quelquefois son caprice. La goutte le retenait jusqu'à des cinq six mois au lit : la charité retenait son épouse dans sa chambre, et les services les plus humiliants ne lui coûtaient rien.

Enfin elle vint à bout de l'adoucir; et par elle la croix triompha de ce monstre , qui

(53) Du Bois avait trois enfants d'une première femme. Son aversion pour celle-ci vint de ce que l'ayant priée avant ses noces de lui dire ingénue

ment, s'il était vrai qu'elle n'eût point d'inclination pour le mariage, elle lui avait avoué qu'elle l'avait en horreur.

jusque-là n'avait pas connu les apparences de l'humanité. Peu à peu, il perdit l'habitude de jurer, et insensiblement on trouva en lui un modèle de patience, qui souffre tout sans émotion; un homme de miséricorde, toujours prêt à soulager l'indigence, sans permettre qu'elle languisse un moment à sa porte ; un serviteur si dévoué k la Mère de Dieu, qu'il ne sortait plus de la maison sans saluer et invoquer cette auguste Protectrice , devant quelques-unes de ses images. Ce fut dans cet état que Dieu l'éprouva et son épouse avec lui.

Ni les mauvais traitements, ni les mortifications volontaires n'avaient pu altérer ce fonds inépuisable de beauté qu'elle avait reçu des mains de la nature. Un seigneur accrédité, sur le portrait qu'on lui en fit, en devint passionnéinentamoureux. Après mille et mille efforts inutilement hasardés pour l'entrenir à son aise, il résolut de lui susciter une affaire qui devait naturellement la forcer de paraître à la cour. Son mari fut accusé de concussion, dépouillé de son gouvernement, privé par confiscation d'une partie de ses biens. Pour remédier à tout, il ne fallait qu'un voyage d'Elisabeth à Nancy ou à Lunéville. Cent bouches apostées le lui répétaient sans cesse. Mais elle connaissait le piège : elle aima mieux tout perdre que d'en courir les risques ; et son époux mourut en bénissant la Providence. Lui renditelle la vie par ses prières, afin qu'il pût re~ cevoir les derniers sacrements? c'est ce que plusieurs personnes dignes de foi ont assuré ; mais des faits pareils demanderaient un examen juridique. Après tout, une vie comme la sienne, ne la mettait-elle pas en droit de triompher de la mort?

Elle avait été un modèle de vertu dans les liens du mariage ; elle fut un modèle de vertu dans son état de viduité. Enveloppée et comme perdue à l'âge de vingt-quatre ans dans un labyrinthe d'affaires épineuses, chargée de trois filles qui commentaient à croître , poursuivie d'une foule ci'adorateurs, qui par un second mariage Tordaient partager avec elle leur crédJt et leur fortune, elle eut, plus que personne, besoin de grâce et de vigilance, pour être du nombre des veuves que saint Paul canonise. La piété, qui, selon le même Apôtre, est bonne à tout, la mit en état de faire face à une partie des peines qui l'environnaient, et de supporter les autres en esprit de paix et de soumission. C'était, et je ne me sers de ce mot qu'après elle, c'était « à coups de bâton » qu'on.l'avait forcée de prendre un premier mari : la noblesse et les biens de ceux qui voulurent le remplacer ne firent point d'impression sur elle; et malgré les avis mendiés de quelques religieux, qui sortaient des bornes de leur profession, Jésus- Christ fut le seul époux qu'elle voulut avoir.

Sans fatiguer ses filles par des sermons continuels, elle sut en faire des vierges chrétiennes: elle leur permit d'être propres, parce que leur condition l'exigeait ; mais

jamais elle ne leur permit d'être moins modestes, parce que l'Evangile le défend. Par ses soins et par ses attentions charmantes, elle leur fit trouver dans sa compagnie une joie innocente et pure, qu'elles ne goûtaient point ailleurs. Jamais d'entretiens avec les valets : très-rarement avec les filles de service : point du tout au dehors avec les jeunes personnes de leur âge, à moins qu'elles ne fussent d'une vertu exemplaire. Faut-il s'étonner après cela, si ces trois filles ont voulu, sans attendre le soir, consommerdans le cloître le sacrifice qu'elles avaient commencé de si bon matin?

Les domestiques de notre vertueuse Elisabeth furent aux yeux de sa foi, un dépôt dont elle devait répondre. Aussi n'omit-elle rien pour les fo-mer A la piété. Elle présidait à Jeurs prières, les menait à l'église, les disposait à approcher des sacrements, les reprenait avec douceur, et toujours en trèspeu de mots. S'il fallait enfin les congédier, elle leur payait l'année entière de leurs gages: et quand c'était à l'entrée de l'hiver, qu'elle était obligée d'en venir à cette extrémité elle faisait quelque chose de plus, pour leur adoucir une p*rtie des rigueurs de la saison.

Malgré les embarras de ce nouvel état, la pieuse veuve paraissait dans une situation bien plus douce que celle qui l'avait si longtemps exercée, soit dans la maison paternelle, soit pendant le règne de son mari. Mais elle était née pour les croix du premier ordre; et à peine y avait-il vingt mois quison époux était mort, qu'il lui en survint une, dont les annales de l'Eglise fournissent peu d'exemple. C'est une affaire qui a tant fait de bruit en Lorraine, qu'il n'y a point de danger à en rappeler la mémoire. Je le ferai avec précision: je prie qu'on se souvienne que je ne dois le faire qu'en historien.

En 1618, le 20 de février, quelques dames de ses amies l'invitèrent à une pa'tie qu'elles avaient faite d'aller au Saint-Mont, lieu de dévotion qui n'est éloigné de Remiremont que d'environ une demi-lieue. La pieuse veuve, qui ne savait qu'obliger, y consentit volontiers, à condition néanmoins qu'il ne s'y trouverait point d'hommes. On le lui promit et plût à Dieu qu'on lui eût tenu parole.

Lorsqu'elle y fut arrivée, au lieu de se chauffer, comme firent les autres, elle parcourut, malgré la rigueur du froid, les chapelles qui Gont sur le sommet de cette montagne. Mais elle s'arrêta surtout devant une image de la Vierge, qui est très-respectée dans ce lieu. Elle y renouvela le vœu de chasteté, qu'elle avait fait depuis la mort de son mari. Elle se mit, aussi bien que sa fille aînée qui l'avait suivie, sous Ja protection de la mère du Verbe incarné. Elle lui protesta avec toute l'ardeur dont elle était capable, qu'elle ne voulait plus vivre, que pour glorifier le Fils dans la Mère, et la Mère par le Fils.

Cependant on l'appelle : et elle trouve à

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table, contre la parole donnée, un médecin nommé Poirot. C'était un tour qu'une dame de la compagnie lui avait joué. Elle en fut affligée, parce qu'elle ne voyait d'hommes que ceux qu'elle ne pouvait se dispenser de voir : mais elle dissimula sa peine. Poirot, familier avec tout le monde, était timide à l'égard de notre Elisabeth. La vertu peinte sur son visage la rendait imposante. Le libertin môme avait pour elle un respect forcé; et de toutes les personnes qui la connaissaient , il n'y en avait point qui osât s'échapper en sa présence.

Pour s'en faire aimer, le médecin, qui sans avoir jamais osé lui faire l'aveu de sa flamme^ l'aimait éperdument, eu recours à la voie du maléfice; et pour se frayer un chemin au mariage, il voulut à l'aide de l'enfer,comme ce scélérat dont parle saint Jérôme dans la Vie du grand Hilarion, obtenir des sentiments dont la nature et la vertu lui fermaient l'entrée.

Elisabeth au moment même se trouva aans une situation qu'elle n'avait jamais éprouvée. Une noire vapeur de pensées impures s'éleva dans son imagination, et elle se vit comme livrée aux fureurs de cet ange de Satan, qui afflige si cruellement ceux sur qui il lui est donné d'exercer son empire. Mais comme le démon, quoiqu'il puisse déranger les organes, ne peut rien sur la volonté; et qu'à moins qu'il n'ôte la raison, il laisse au cœur la liberté du consentement : Elisabeth qu'une longue suite de vertus avait préparée aux plus rudes combats, rendit inutiles tous ses efforts. Elle en fit môme, par la vertu de la croix, la matière de son plus beau triomphe. Pour éteindre le feu qui la dévorait, ses yeux versaient des torrents de larmes. Elle" passait en oraison une partie des jours et des nuits. Sans cesse elle appelait à son secours la reine des vierges, et ceux des saints, qui, comme François d'Assise, ont le plus imité sa pureté sans tache. Elle se confessait presque tous les jours, et presque tous les jours elle trouvait dans le pain des forts de quoi braver l'enfer, et tous les ministres de sa fureur. Elle fut donc, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup plus, tout ce qu'elle avait été jusqu'alors. Son cœur fut à Dieu, et il ne fut qu'à lui. L'impie put le troubler, i! ne put y avoir d'entrée.

Désespéré d'un si mauvais succès, Poirot, qui peut-être était accoutumé à en avoir de plus conformes à ses vues criminel les, voulut du moins avoir la funeste consolation d'être appelé auprès de celle pour qui sa passion redoublait tous les jours. Cela n'était pas diflicile; il était seui médecin à Remiremont : il n'y avait qu'à la frapper de quelqu'une de ces maladies, où il est de l'ordre d'avoir recours à sa profession. Il le fit par de nouveaux maléfices. Anne Bouley, pauvre fille de Lorraine, dont on ne se défiait pas, et qu'il avait rendue complice de ses

sortilèges, le servait admirablement bien dans ces occasions. »

. En conséquence de la nouvelle opération, notre pieuse veuve fut bientôt dans «un état à faire trembler ceux qui en étaient témoins : et qui est-ce qui ne le fût pas d'un mal, qui, quoiqu'avec des accès inégaux, a duré si longtemps.

Quelquefois elle avait la moitié du corps gelée et sans aucun sentiment, pendant que l'autre était si violemment agitée, que quoiqu'elle fût très-faible, quatre personnes bien fortes avaient peine à la retenir. Quelquefois on voyait avec la plus étrange surprise sa tête s'entr'ouvrir, et se refermer un peu de temps après (34). D'autres fois cette raê-» me tète s'enflait à vue d'oeil, et devenait monstrueuse. Souvent elle y souffrait des douleurs si aiguës, que tous ses sens en tombaient dans la stupidité : elle n'entendait plus : elle voyait peu; elle n'avait ni goût, ni odorat. Une gravel'e furieuse, des coliques crueWes, le corps souvent courbé en arc, un asthme terrible, une toux très-violente* une veine rompue qui lui faisait perdre beaucoup de sang; un froid qui la glaçait au milieu des ardeurs de l'été ; et avec cela un feu intérieur, principe d'une soif que rien ne pouvait éteindre : des déchirements semblables à ceux des rasoirs ; ses membres disloqués de façon qu'on entendait craquer ses os ; la peau de sa tête consumée par la violence des remèdes, en sorte'qu'on lui voyait le crâne : tout cela n'est qu'un faible abrégé des peines que souffrit cette femme de douleurs.

Mais ces peines qui n'attaquaient que le corps, n'étaient rien en comparaison de celles qui crucifiaient son âme. Pensées abominables dans la personne du monde qui en avait le plus d'horreur. Doutes contre le plus consolant de nos mystères, et doutes fondés sur les raisons des calvinistes, qu'elle n'avait jamais lus; tentations de blasphèmes, de fureur et du plus affreux désespoir ; langueur, sécheresse, distraction dans ces mêmes exercices de piété, qui jwsque-là avaient été sa plus consolante et presque son unique occupation ; tels étaient les rigoureux exercices que le ciel lui fournissait. Les eaux de la mer l'environnaient, et elles avaient pénétré jusque dans la substance de son âme. Tous ses flots avaient passé sur elle. Elle errait dans la solitude, dans ces lieux obscurs et ténébreux, séjour éternel de ceux qui sont morts pour toujours.

Mais dans cet état, dont nous n'avons fait qu'affaiblir la double horreur, la croix du Fils de Dieu triompha constamment. Elisabeth ne se lassait point de bénir le nom du Seigneur. Elle le conjurait de ne pas permettre qu'elle eût jamais d'autre désir, que celui d être dans la situation ou sa Providence voulait qu'elle fût : et un jour qu'elle souffrait des tourments qui eussent

(34) Voyez sur ces sortes de phénomènes V Examen critique de l'Histoire des diables de Loudun , cnlieiieii 7.

suffi à la sainte avidité des martyrs, elle dit h ceux qui h plaignaient, que c'était peu de chose.

. Il est vrai qu'elle changea enfin de langage; niais ce langage, joint aux symptômes extraordinaires de sa maladie , fit juger qu'elle était possédée. Comme c'est là l'endroit critique de sa vie et de celui qui l'a écrite, nous le suivrons pas à pas dans une matière aussi pleine d'intérêt, qu'elle est environnée d'écucils.

L'archidiacre commence d'abord par poser, pour principe, qu'il peut y avoir des personnes possédées par le démon. 11 le prouve, et par l'Evangile qui en parle dans un grand nombre d'endroits, et par la promesse que le Fils de Dieu fit à ses apôtres et en leur personne, à ceux qui devaient leur succéder, qu'ils chasseraient en son nom les démons du corps de ceux qui en seraient infestés : et par l'établissement d'un ordre d'exorcistes, que reçoivent encore aujourd'hui tous ceux qui" se disposent au sacerdoce; et enfin par l'autorité des plus anciens et des plus respectables docteurs de l'Eglise; qui, comme saint Ignace, martyr, saint Justin, Tertullien, saint Cyprien, saint Athanase, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, ont parlé des exorcismes : c'est-à-dire, d'un ministère essentiellement relatif au genre de vexation dont nous parlons. Il ajoute que les siècles suivants n'ont pas pensé autrement que ceux qui les avaient précédés; et dès là il a fait apercevoir une chaîne de traditions, contre laquelle un vrai chrétien ne peut se roidir. Il est vrai, et c'est peut-être un défaut, qu'il ne cite aucun texte, ni à la marge, ni dans le corps de son livre : mais s'il ne faut que cela pour avoir la paix, nous sommes prêts à les citer pour lui.

11 prétend, ensuite, qu'il y a des possessions dont les causes sont innocentes; c'està-dire, qui ne sont la punition d'aucune faute qu'ait commise la personne possédée, et que par conséquent le dessein de Dieu n'est pas toujours de punir, quand il afllige. 11 dit d'abord, mais avec beaucoup de précision, que la possession n'est, après tout, qu'un genre de croix, et que Dieu distribue les croix aux innocents comme aux coupables. Il cite en preuve l'exemple de l'ancien Joseph, qui n'eût été, ni persécuté par ses frères, s'il eût été moins vertueux, ni condamné à une rigoureuse prison , s'il eût été aussi corrompu que son infâme maîtresse. A cet exemple, il -joint celui du saint homme Job, qui, de l'aveu de Dieu même, n'avait pas son pareil sur la terre; et qui, cependant, devenu le jouet des enfers, n'eut pour ressource, dans l'excès de ses dis-

(55) M. Michault dans le premier tome «le ses Mélanges historiques et philologiques , p. 52-4, i apporte un fragment, où cette fille est traitée comme n'ayant ni raison, ni religion. On y dit qu'on pro-

Eosa de sa part trenle années de vie au cardinal de Lichelieu, sous la condition de donner dix ou douze mille livres au P. Eudes, pour fonder la cuisine de sa mission. On y ajoute que Jésus-Christ lui réséla

grâces, qu'une femme et des amis qui y mirent le comble. Tobie et l'aveugle-né de l'Evangile viennent à l'appui de ces premières preuves. Boudon ne manque pas d'y joindre, avec ses transports ordinaires, la très-sainte Vierge. Jamais vie ne fut plus pure, plus innocente que la sienne; jamais cœur ne fut plus souvent percé du glaive de douleurs que Siméon lui avait prédit.

Ces principes ne suffisent pas à notre écrivain. 11 vient au fait précis des possessions. 11 soutient avec Cassien qu'il y a eu des personnes d'une grande sainteté, dont la vertu a été exercée par ce genre d'épreuves. Il fait voir, par l'autorité de Sulpice-Sévère, qu'il s'est trouvé des saints, qui l'ont demandé à Dieu, pour éviter des fautes, dont l'humiliation, qui y est attachée, pouvait les garantir. Enfin, il ajoute, d'après le chancelier Gerson, qu'il y en a eu d'autres qui l'ont obtenue par grâce, et auxquels le bon usage, qu'ils en ont fait, a beaucoup servi. A ce sujet, il cite l'exemple de la vertueuse Marie des Vallées (35), qu'il avait très-particulièrement connue, et qui fut possédée presque toute sa vie, non pas pour avoir chanté, dans sa jeunesse, quelque chose de trop libre, ainsi que l'ont écrit des personnes mal instruites ; mais pour prendre sur elle, par un effort de charité, les maléfices, dont étaient affligées un grand nombre de filles, à qui leur peu de vertu les rendaient funestes.

Mais enfin, de ce que Marie-Elisabeth a pu être possédée, il ne suit point du tout qu'elle l'ait été effectivement. L'auteur en convient. 11 n'ignorait pas que dans l'histoire il y a cent exemples de possessions, qui n'ont eu de réel que la faiblesse ou l'artifice de ceux qui les contrefaisaient, et la stupide crédulité de ceux qui s'y sont laissé prendre. Il commence donc par avertir, et Dieu veuille qu'on ne l'oublie jamais, qu'il est d'une extrême conséquence pour la gloire de Dieu et pour l'honneur de la religion, de ne marcher qu'à pas très-mesurés dans un sentier aussi glissant que l'est celui-ci. Il dit que certaines maladies, surtout quand elles sont jointes à une imagination vive, à un tempérament robuste, et plus encore à une volonté ou déterminée au mal, ou séduite par l'apparence du bien, peuvent produire, et produisent les plus surprenants effets. Il soutient que l'ennemi du genre humain entre pour beaucoup dans ce détestable manège, et que comme il procure quelquefois, à d'hypocrites scélérats, la réputation de gens de. bien, pour avoir lieu, quand il aura fait tomber le masque, de décrier la véritable vertu; de même il met de temps en temps de faux possédés sur la scène,. pour empê-

la damnation de ce ministre. Un homme instruit, à qui j'ai demandé ce qu'il pensait de ces pieuses anecdotes, m'a prouvé que c'étaient des rêveries et des impertinences. Au reste, si M. Boudon a éé trompé sur le compte de cette tille, il ne Ta été que d'après un grand nombre de personnes d'un vrai mérite.

cher la gloire qui revient à Dieu et à ses .saints, des véritables possessions.

11 démontre ensuite, mais par des faits ^pars çà et là, que si la possession d'Elisabeth a mérilé croyance, ce n'a élé, ni par un principe de compassion pour elle, ni par un principe d'aversion pour le médecin, qu'on soupçonna d'en être l'auteur. Ce dernier était estimé pour sa science et ses talents ; il avait de puissants amis à la cour de Lorraine. Un air de fermeté semblait déposer en faveur de son innocence. 11 traitait hautement la possession d'imaginaire, et demandait justice de la calomnieuse imputation qui la mettait sur son compte.

Pour Elisabeth, elle se vit abandonnée de tout le monde. On la traitait avec la dernière indignité; on était insensible à tous ses maux; on alla jusqu'à invectiver publiquement contre elle dans les chaires, et, atin que rien ne manquât à ses humiliations, on répandit de tous côtés des libelles diffamatoires contre son honneur. 11 n'y avait ni petits, ni grands, qui ne fussent imbus des faux bruits qu'on Ut courir pour la perdre de réputation. Elle était l'opprobre du monde. Chacun parlait contre elle; les uns par malignité, lés autres, par ignorance; quelquesuns, par crainte humaine et par intérêt; d'autres, par un faux zèle de la gloire de Dieu. Les plus modérés croyaient lui faire grâce de ne la traiter que de folle et de lunatique.

Poirot s'étant déclaré partie contre elle, obtint, à la faveur de quelques grands de la cour, des commissaires pour en informer. €Mi entendit, à ce sujet, plus de quatre-vingts témoins; on tâcha d'en suborner par argent, et ce furent eux-mêmes qui le déposèrent. Comme tout allait à la décharge de la sainte veuve, on en vint jusqu'à conspirer contre sa vie. On l'a empoisonnée plus de vingt fois. Sa tête était mise à prix, et mille pistoles devaient être l'inique salaire de son assassin. Il n'y avait qu'une protection des plus singulières qui pût briser sous ses pas les filets qui étaient dressés pour la prendre. Gens inconnus et sans aveu l'ont suivie le pistolet à la main pour la tuer. Ils se trouvaient attendris au moment de l'exécution, sans savoir pourquoi. Cent fois l'on a voulu faire entrer de nuit, dans son appartement, des hommes dévoués au crime, pour la poignarder. De vingt-quatre heures qui composent le jour, il n'y avait pas une minute où elle pût compter pour sa vie sur la minute d'après. C'est ce qui obligea la cour à lui donner des gardes; mais c'est aussi ce qui démontre qu'une favorable prévention n'a point travaillé pour elle, et que ce n'est qu'à force d'innocence qu'elle n'a pas succombé.

Au reste rien de plus sage que la manière, dont le sacerdoce et l'empire procédèrent dans une affaire aussi délicate, qu'elle était épineuse. Jean des Porcelets, évêquecomte de Toul, s'y conduisit avec la plus haute prudence. Lorsque le bruit de la possession eût enfin éclaté, de façon à invoquer son ministère, il fit tout ce qu'un homme de

VIE DE BOL'DON. — LtY. II. IÔG

son rang doit faire dans une semblable occasion.

Comme les possessions ne peuvent être constatées que par des signes, dont les uns consistent dans de certains mouvements du corps qui passent les forces du sujet où ils se trouvent; les autres, dans des lumières et des connaissances qui supposent nécessairement l'opération d'une intelligence supérieure; le judicieux prélat appela à son secours tout ce qu'il y avait de plus capable de bien juger des uns et des autres. Les signes du premier ordre étaient de la compétence des médecins; on en fit venir six des plus habiles qui fussent alors à Nancy. Les signes de l'autre genre étaient plus du ressort des théologiens : on choisit dans le clergé séculier et régulier des personnes, que leur vertu et une capacité reconnue mettaient en état de les évaluer.

Les médecins, après un examen sérieux jugèrent que parmi les mouvements dont Marie-Elisabeth était agitée, il y en avait qui surpassaient les forces de la nature, et qu'ainsi l'on devait avoir recours aux remèdes surnaturels. Mais lorsqu'ils eurent assisté aux exorcismes, mûrement examiné tout ce qui s'y passait, conféré plus mûrement encore sur les prodiges dont ils avaient été témoins, ils avouèrent qu'ici toute leur physique était à bout, et que ni l'art, ni la nature ne pouvaient être le principe de ce qu'ils avaient vu. C'est de quoi ils donnèrent tous une attestation authentique.

Les théologiens parurent ensuite, et outre plusieurs ecclésiastiques de science et de probité , on réunit une bonne partie de ce que les différents ordres avaient de plus sage et de plus éclairé. Bénédictins, Carmes, Augustins, Cordeliers, Minimes, Capucin>, Jésuites, Prêtres de l'Oratoire, tous furent consultés. D'ailleurs rien ne se faisait clans l'angle : tout était marqué au coin de la précaution et du respect, qu'exigeaient trèssouvent la présence du souverain et de la cour, de Henri et de Charles de Lorraine, tous deux évêques, de l'évêque diocésain, et d'une noblesse, qui bien intentionnée pour le médecin Poirot, ne devait naturellement céder qu'à l'évidence.

Ce fut dans ces circonstances critiques que les consulleurs déclarèrent sous les yeux de Dieu, que la possession n'était que trop réelle, et qu'après les preuves convaincantes que l'on en avait, il fallait, pour la nier, être aussi téméraire que dépourvu de raison.

Le grand archidiacre rapporte quelquesunes de ces preuves, car il avoue de bonne foi, qu'eu égard à ses occupations, il n'a pu lire qu'une partie des mémoires qu'on lui a communiqués. 11 remarque principalement qu'Elisabeth, ou plutôt le démon en elle, a connu des personnes qu'elle n'avait jamais vues, qu'elle a révélé leurs actions les plus secrètes, et qu'ils convenaient avoir été faites sans témoins; qu'un docteur de Sorbonne lui ayant présenté un billet cacheté, par lequel il la sommait de donner de nou-

Wt

velles preuves de son état, elle répondit brusquement que c'était en vain qu'on lui demandait de nouveaux signes, et qu'elle en avait assez donné pour constater cent possessions. Bu reste, ajouta le démon, ton billet est en latin, et tu Vas mal écrit ; ce qui se trouva vrai, quand le billet eut été ouvert, et relu avec attention.

L'intelligence des langues étrangères est un des points sur lequel Boudon insiste davantage. Il était de notoriété publique qu'Elisabeth ne savait que le français : cependant elle répondit sans hésiter à toutes les questions qui lui furent faites en italien, en anglais, en allemand, en latin , en grec et même en hébreu.

Un religieux Bénédictin lui fit en allemand un grand discours, qu'elle entendit aussi bien qu'eût pu faire une personne élevée en Autriche. Pour l'embarrasser on recherchait à grands frais ce latin fier et inusité, que les savants mêmes, s'ils ne sont des Huet ou des Pétau, n'entendent qu'à la faveur d'un dictionnaire : ce qui arrête quelquefois les meilleurs humanistes, n'était qu'un jeu pour elle. Un docteur, qui en méritait bien le titre, l'interrogea à plusieurs reprises en grec, et non-seulement elle satisfit exactement à tout, mais elle badina sur une faute qu'il n'avait faite que par précipitation.

M. de Sanci, qui pendant plusieurs années avait été ambassadeur pour le roi à Constanlinople, et qui de prêtre de l'Oratoire devint dans la suite évoque de Saint- Malo, lui tit en hébreu plusieurs commandements, auxquels elle obéit sans délibérer. Un docteur de la faculté de théologie de Paris fil le même essai, et le fit avec le même succès. Un Anglais, dont elle n'avait jamais entendu parler, ei que la curiosité, peutêtre même une envie secrète d'insulter à la religion, entraîna, comme bien d'autres, aux exorcismes, fut tout étonné de la voir aussi bien instruite des particularités de son pays, que des sentiments d'une secte dont il faisait profession. Il fut bien plus surpris, lorsqu'à sa demande, elle lui dit le nom du maître sous lequel il avait fait son apprentissage, et dont il n'avait point entendu parler depuis longtemps. Mais ce qui frappa également, et les gens habiles, et ceux qui ne l'étaient pas, ce fut de l'entendre discourir dé nos mystères avec une profondeur qui n'appartient qu'aux, grands maîtres, et développer les plus difficiles morceaux de l'Ecriture avec une facilité que rien n'arrête.

Ce fut sur cette suite de preuves (suite qui d'ailleurs n'était pas nécessaire, et qui ne se trouve pas toujours ; puisque le démon, qui de sa nature est le père du mensonge, après avoir malgré lui constaté son œuvre, s'efforce quelquefois pour empêcher le bien qui en résulte, de l'obscurcir et de la rendre douteuse), ce fut, dis-je, sur cette suite de preuves et de bien d'autres, qu'il fautsupprimerici,que plusieurs évoques qui avaient tout vu, tout examiné devant Dieu,

OEUVRES COMPL. UE BoiDOX. I.

plusieurs religieux distingués dans leurs ordres , et parmi eux le provincial des Capucins, le premier définiteur des Minimes, le prieur des Carmes, Je recteur du collège des Jésuites, un grand nombre de lecteurs en théologie, auxquels il faut joindre le supérieur de l'Oratoire, malgré le penchant connu des seigneurs de la cour, déclarèrent par un acte solennel que la possession était indubitable.

Comme je m'aperçois que cet extrait grossit beaucoup plus que je n'avais prétendu, je ne suivrai le grand archidiacre, ni dans l'énumération des biens qui , malgré tous lés efforts de l'enfer, suivent toujours l'effrayant spectacle des possessions , et les aveux que le démon est forcé d'y faire; ni dans le sage examen qu'il fait des raisons, qu'a le Dieu tout-puissant de permettre qu'il en coûte tant à ses ministres pour chasser l'ennemi de la maison où il s'est une fois logé. Je dirai seulement que les exorcismes servirent au moins à délivrer Elisabeth de la plus grande partie de ses maux; que Poirot, sur l'avis qu'on eut qu'il voulait s'enfuir dans un pays hérétique, fut arrêté; qu'Anne Bouley sa confidente , qui s'était évadée avec des papiers qui développaient ses abominations et celles de son maître, fut prise à Paris et ramenée à Nancy, où elle rendit hommage à la vérité; que le duc de Lorraine Henri II, à qui la bonté qu'il eut pour ses sujets, a mérité de leur part un surnom qui vaut mieux que celui de conquérant, chercha dans ses Etats et hors de ses Etats, vingt-quatre commissaires pour instruire le procès du mé'decin; que malgré les sollicitations d'une faction puissante, ils le condamnèrent au feu; qu'aux instantes prières d'un nombre de grands seigneurs , cet arrêt fut encore ramené au jugement ; qu'il fut enfin confirmé; et que si Poirot et la Bouley eurent le même sort devant les hommes, ils en eurenfun bien différent devant Dieu : puisque celle-ci mourut dans des sentiments de douleur et de soumission dont tout le monde fut attendri, et que celui-la au contraire mourut comme il avait vécu.

Pour ce qui est de la vertueuse Elisabeth, ce fut à la sainte Vierge , objet et principe de sa tendresse, qu'elle dut sa pleine et entière délivrance. Bésolue de gagner à la Mère pour l'amour du Fils le plus d'âmes qu'il lui serait possible, elle travaillaà soustraire au danger celles des personnes de son sexe qui y étaient les plus exposées ; et sans se rebuter de la grossièreté, de l'ingratitude, quelquefois même de la fureur de ces âmes honteusement vénales, elle en rassembla peu à peu jusqu'à vingt dans sa maison, où elles éprouvaient tous les ménagements de la charité chrétienne.

Les grâces que Dieu répandit sur cette petite association, firent juger à l'évêque de 'foui, qui pour lors était de la maison de Lorraine , que pour lui donner une juste confiance , il fallait l'ériger en communauté religieuse. Notre sainte Yeuve, qui dès lors

fut apnelée Marie-Elisabeth de la

Jésus, nom qu'elle ne porta pas à titre gratuit, en fut la première supérieure. L'aînée de ses filles prit le voile avec elle, et les deux autres la suivirent avec le temps. Elisabeth eut toutes les vertus nécessaires pour le pénible et laborieux institut dont ia Providence l'avait rendue fondatrice ; et pendant vingi-cinq ans qu'elle a gouverné cette maison (3G) , elle y a donné tant de marques de pureté, d'obéissance, d'humilité , d'amour pour Dieu , de charité pour le prochain, de patience et de douceur à l'égard du troupeau, souvent indocile, que la main de son évêque avait confié à ses soins, qu'on n'a point de peine à croire avec son historien que Dieu l'ait honorée pendant sa vie et après sa mort du don des miracles. Mais un plus long détail nous mènerait trop loin. Il est temps de passer de l'histoire de Marie-Elisabeth à l'histoire de celui qui l'a composée.

[1685] L'archidiacre dEvreux avait fait tant "de bien dans tous les lieux où il avait travaillé, il y. passait si universellement pour un saint dont les visites répandaient partout la paix et la joie de l'Esprit divin , qu'on souhaitait ardemment de l'y revoir encore une fois , avant que ses infirmités le missent entièrement hors de combat. Il fut donc prié, et par un grand nombre de personnes de la première condition, et par plusieurs communautés religieuses, de vouloir bien donner une nouvelle façon à des terres qui s'étaient si bien trouvées de la première.

Sa charité toujours active parla pour le moins aussi haut que les voix multipliées de ceux qui l'appelaient à leur secours. Ainsi il ne tarda pas à se mettre en marche : mais pour se disposer par sa propre sanctifi'eation à la sanctification du prochain, il voulut commencer par une retraite. L'estime qu'il eut toujours pour le saint ordre des Chartreux, le silence éternel qui règne dans leurs cloîtres, la facilité qu'on y trouve à pratiquer la pénitence, soit par les longs offices du jour et de la nuit, soit par une abstinence inviolable ; enfin un attrait décidé pour la solitude , le déterminèrent à donner la préférence aux enfants de saint Bruno.

Ce fut à la Chartreuse du Mont-Dieu, que sa position met encore plus à l'abri du tumulte, et qui d'ailleurs l'approchait des provinces où il était appelé , qu'il passa quelques jours à se recueillir devant Dieu.

S'il éditia beaucoup ses pieux hôtes en suivant nuit et jour leurs exercices , il fut beaucoup édifié des grands exemples de vertus qu'ils lui donnèrent. Tous le touchèrent par l'éclat de cette ferveur primitive, que tant de siècles n'ont point encore altérée ; mais ce qui le frappa davantage, ce fut l'admirable vertu de deux vieillards (pie Dieu éprouvait chacun à sa manière,

(30) La communauté du Refuge fut établie le premier janvier 1021. Elisabeth de la Croix la gou-

VIE DE BOUDON.— LlV.JÏ.

Croix de et qui , chacun a l'envi

Dieu

remerciaient de la manière dont il les éprouvait.

Le premier était paralytique, sourd, et à peine pouvait-il parler. Il ne voulait au monde que cej que Dieu veut. Ses Frères, dans les moments où la vertu peut et doit s'égayer, lui demandaient quelquefois par le moyen d'un alphabet fait exprès ce qu'il penserait si l'armée ennemie venait fondre sur la maison, ou si un feu violent menaçait sa cellule. Mais on avait beau le tourner en tous les sens, on ne trouvait en lui qu'un homme qui ne craint rien , et qui ne désire rien sur la terre. Sa réponse toujours uniforme était que, quoi qu'il dût lui en coûter, il serait ravi que la divine volonté s'accomplit en lui et en ses Frères.

L'autre solitaire était si affligé daîis toutes les parties de son corps , que Boudon l'appelle un homme de douleurs. Cependant, comme il pouvait encore se traîner un peu sur ses pieds, il no manquait pas aux exercices communs. « J'eus , dit notre archidiacre, j'eus le bien de le voir assister à la psalmodie de la nuit; et certainement quelques petits cris que l'excessive douleur lui faisait faire, durant l'intervalle des versets que l'on ne chantait pas de son côté, au lieu de donner de la distraction, portaient merveilleusement à Dieu ; et je puis dire avec vérité , que le cœur en était plus touché, que des plus belles voix que l'on pourrait entendre. »

Quelque plaisir que prît notre vertueux prêtre à écouter la voix de Dieu, qui parlait a son cœur dans la solitude , il fallut en sortir. Le même mouvement qui l'y avait porté, comme Jean-Baptiste, l'en tira, comme ce saint précurseur. En répandant à droite et à gauche de sa plénitude , il arriva jusqu'à Cambrai, où la grâce fit par lui ses miracles ordinaires. Une illustre comtesse voulut avoir avec lui une longue conférencesur les besoins de son âme. Elle en fut si satisfaite, que ne pouvant se résoudre à le perdre si tôt, elle se détermina à le suivre jusqu'à Anvers, où il était invité. Il lui donna pendant une bonne partie du voyage Jes avis dont elle avait besoin pour se sanctifier. Ses discours publics purent suppléer au reste , et achever ce que la droite du. Très-Haut avait si bien commencé.

A Anvers un homme de qualité ne voulut jamais souffrir que l'archidiacre eut d'autre maison que la sienne. L'humilité fut donc obligée de céder à la charité : mais elle eut son tour. Boudon, comme un autre Elie, récompensait toujours ses hôtes. 11 donna à ce seigneur et à toute sa famille de grandes leçons, et il les soutint par de geands exemples. Ce genre de salaire en vaut bien un autre.

D'Anvers, il devait aller à Bruxelles et de là se rendre à Mons. Pour tant de voyages il n'avait d'autres ressources que la Providence ; mais on eût presque cru aue la Pro-

verna jusqu'au U de janvier 1649, jour et année où elle mourut.

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vidence était à ses ordres. Une princesse voulut absolument le défrayer. Il ne possédait rien et il ne manquait de rien. Ce l'ut sur ce môme fonds qu'il se rendit à Namur', et nous connaissons encore aujourd'hui des personnes qui, dans une heureuse vieillesse, se rappellent son nom avec joie et respectent sa mémoire (37).

Mais ce fut en Lorraine , que son zèle trouva plus d'occupation. Il avoue luimême, dans une lettre qu'il écrivit à une religieuse pour lui demander le secours de ses prières , qu'on l'arrêtait à chaque pas pour l'entendre parler du royaume de Dieu; et qu'il donna en différents diocèses les exercices de la retraite à un grand nombre de communautés. Or voici en abrégé le plan qu'il suivait dans ces sortes d'occasions , et qui, quoique simple en apparence, a élevé tant d'âmes à la plus haute perfection.

Il représentait à celles qui avaient déjà le bonheur de s'être solennellement engagées à Dieu, que cette première consécration ne leur suffisait pas, mais qu'il fallait y répondre par une vie vraiment et pleinement religieuse; qu'on ne sert pas Dieu comme il doit l'être , précisément parce qu'on se trouve dans un lieu où il est aisé de le servir; que comme ceux qui dans le monde meurent à eux-mêmes, ne sont point du monde, ceux qui dans les monastères se laissent aller à leur humeur, à leurs passions i in mortifiées, à leurs inquiétudes, sont du monde hors du monde ; qu'il faut donc s'efforcer, à l'aide de la grâce, « que Dieu répand avec libéralité et avec miséricorde, » de dompter la chair et de mortifier l'esprit, en modérant ses saillies et sa vivacité; qu'une des grandes leçons qu'on doit tâcher d'apprendre dans le cloître, est celle de l'humilité et de l'humilité •continuelle, puisque c'est sur les humbles que l'Esprit-Saint se repose, et que ce n'est que pour eux qu'il est le Dieu de pa;x, mais de cette paix que le monde et la nature ne peuvent donner ; qu'après tout en s'humiîiant de ses fautes , il ne faut pas s'abattre , ni se décourager en gémissant de ses chutes; que les âmes qui sont foncièrement à Dieu vivant à la vérité « dans une sainte confusion, dans une humiliation anéantissante, dans une douloureuse componction de leurs péchés ; » mais qu'elles ne perdent ni le courage , ni la confiance qu'elles doivent avoir en l'adorable Jésus, leur Sauveur et leur Dieu.

■■> Pour les fortifier dans ces sentiments, l'archidiacre prescrivait k ses filles spirituelles, la fidélité à l'oraison, le doux et tendre souvenir de la passion, de la mort, ou de quelque autre point de la vie de Jésus-Christ, la fréquentation des sacrements ; mais toujours dans les règles de l'obéissance et d'une juste soumission.

Il leur apprenait encore à faire, des austérités et des mortifications du cloître, le saint usage pour lequel elles ont été et v'es.

« Elles vont ces pénitences, » leur disait-il, « elles vont toutes à nous unir au Sauveur, et à faire par cette union qu'il règne seul et à jamais dans nos cœurs. Jésus-Christ nous a appris qu'il est venu apporter le glaive sur la terre, pour nous apprendre qu'il divise les unions les plus éiroites; et que non content de séparer l'homme du reste des créatures, il veut encore le séparer de luimême. Entrons donc dans ses desseins adorables; abandonnons-nous à son divin Esprit; quittons-nous nous-mêmes, et avec nous toute vue des créatures , toute idée d'estime et d'amitié, toute ombre de respect humain. Telle est la fin des pénitences régulières. Et sans ces mortifications intérieures, en vérité, les plus sévères mortifications extérieures servent de bien peu. »

Le saint homme revenait souvent à cette mort spirituelle ; parce qu'il la regarda toujours comme le terme où doit tendre et conduire l'état religieux. « Tenez pour maxime , s'écriait-il dans ses entretiens , que pour être dans un véritable repos, il faut que notre cœur sorte des créatures, qu'il les quitte absolument d'affection, et qu'il retourne à Dieu seul dans l'union du Sauveur. Les liaisons, qui causent du trouble , de l'empressement, des chagrins, sont bien humaines. Une liaison qui ne vient que de Dieu, ne cause ni ces regrets, ni ces sensibilités, ni ces tristesses désolantes dans les séparations: car on ne souffre pas de la sorte, quand on n'est séparé que d'une chose à laquelle on ne tient point. Que votre cœur ne soit donc qu'à Dieu seul , puisqu'il n'est fait que pour lui. »

Enfin il développait à leurs yeux , et les artifices de l'amour-propre, et "les stratagèmes de l'ancien serpent, dans les différentes tentations qu'il nous suggère. Il leur présentait des armes puissantes pour les combattre et pour les vaincre. On juge bien que la dévotion à la Mère de Dieu et aux saints anges n'était pas oubliée. On insiste toujours très-volontiers sur cet article , quand on joint, comme lui, la conviction à l'expérience. « Oh! disait-il, si je pouvais faire entendre à tous les hommes combien la singulière dévotion à l'immaculée Vierge est une rare faveur de notre divin Maître ; combien sont grands les avantages qui en résultent ; combien il est doux de vivre et de mourir à ses pieds ! Mais non, on ne l'expliquera jamais comme il faut : on ne l'entendra jamais assez dans cette vallée de larmes I »

Il n'était pas moins utile à ces jeunes plantes que forme la religion , et qui doivent transporter à celles qui viendront dans la suite, le suc de vie qu'elles tirent de celles qui les ont précédées. 11 proportionnait ses avis à leur situation présente. 11 communiquait^ celles qui étaient chargées de les cultiver, l'esprit de sagesse et de discernement dont elles ont besoin, pour démêler la lige vicieuse de celle qui n'est que faible,

(37) Ceci se trouve encore vrai en 17(j-2

et qu., quoique languissante aujourd'hui, peut, à force d'eau et de façons, pousser de bonnes racines et produire de beaux fruits. Il savait même, en faisant tomber sur elles la rosée du ciel, forcer plus ou moins la nature; rendre excellentes celles qui n'étaient que bonnes, et donner la vie à celles qu'on était prêt à couper, parce qu'on les croyait mortes.

Quoique le spirituel fût son grand objet , il se prêtait dans l'occasion aux soins du temporel. Il s'intéressait auprès du chancelier en faveur des établissements 'dont Dieu pouvait tirer sa gloire. 11 apprenait aux communautés naissantes à souffrir tout ce que la pauvreté et le rebut des hommes ont de moins supportable. Rien de plus sensé que ce qu'il écrivit aur dames du Refuge, qui furent assez mal reçues à Besançon, où cependant elle pouvaient faire de grands biens. Leur premier séjour n'y fut signalé que par la disette et par la contradiction des langues. Boudon les fortifia par l'exemple de ce grand modèle , que le Père éternel n'a placé sur la montagne, qu'afin qu'il servît de règle à tous les Chrétiens. « Vous me mandez, leur disait-il, que vous êtes dans la dernière indigence ; mais qu'est-ce que voire indigence, si vous la comparez à celle de ce Dieu Sauveur , qui à sa naissance n'eût d'asile qu'un antre sans porte, et qu'un peu de paille pour se reposer : vous êtes assurément encore mieux logées que lui. Nous avons bien des contradictions, ajoutez-vous. Mais c'est l'état que l'Homme-Dieu a porté; et la première prophétie qu'on ait faite de lui, et qui fut celle du juste Siméon, ne lui annonça que des contradictions. On parle de nous renvoyer : mais l'adorable Jésus n'at-il pas été exilé dès son enfance, et, ce qui est bien pis, n'a-t-il pas été crucifié avec une infinité de douleurs? Il y a des gens qui ont de l'envie contre nous : Mais les premiers des Juifs , les prêtres, les scribes , n'en eurent-ils pas une cruelle contre le Sauveur? Si donc dans votre entrée à Besançon il veut vous faire l'honneur de vous rendre semblables à lui, avez-vous sujet de vous décourager? Non : tout ce que vous me mandez de plus affligeant dans votre lettre, c'est ce qui me cause plus d'espérance. Un établissement, qui se fait sans contradiction, sans pauvreté, sans croix, est, à mon sens, une œuvre bien pitoyable , et il n'y a pas lieu d'en espérer de grands fruits. Regardez la divine Providence qui agit dans votre état, la main invisible de Dieu qui le conduit; sa divine présence, qui est plus dans le lieu où vous êtes, que vous n'y êtes vousmêmes : ce vous sera une bonne occultation, et qui vaudra bien l'office du chœur, que vous ne pouvez pas encore réciter.

Grande observance que l'accomplissement des ordres de Dieu! » Telle était la philosophie de l'archidiacre d'Evreux. On pourra en trouver une plus brillante : en trouverat-on de plus solide?.

[1687.] Au reste, si les dames du Befuge durent beaucoup à la tendre charité que Boudon eut toujours pour elles ; Boudon dut beaucoup à la pieuse attention qu'elles eurent pour lui. Les fatigues d'un long voyage, les exercices d'une mission, qui ne finissait dans un lieu que pour commencer le moment d'après dans un autre ; les efforts de zèle que faisait un homme, qui, lorsqu'il s'agissait désintérêts de Dieu, ne se ménageait point, accablèrent enfin la nature. En arrivant de Mons à Nancy, l'archidiacre fut attaqué d'une fièvre si violente, que sa vie parut en danger. 11 se traîna, comme il put, jusqu'à la maison de Refuge. On le logea au dehors , mais on veilla si bien à ce qu'il fût traité , comme il méritait de l'être , qu'il ne manqua ni du nécessaire, ni de ce qui ne l'était pas absolument. Médecins habiles, domestiques affectionnés, argent, linge, rien ne fut épargné. Ainsi le testament qu'il avait fait dès les premiers jours de sa maladie, devint inutile. 11 ne servit qu'à faire connaître son amour pour la pauvreté et pour les pauvres. 11 leur donnait des vêtements, et voulait être enterré comme l'un d'eux.

Les religieuses du Refuge ne furent pas les seules, qui dans cette fâcheuse conjoncture lui donnèrent des marques d'attachement et d'estime. Une dame .{38), aussi connuejians le pays par sa piété que par son mérite, ne le quittait presque point ; et c'est elle qui depuis a si souvent rendu ce témoignage, qu'elle avait été fort édifiée de la patience de ce saint prêtre ; qu'elle l'avait toujours trouvé semblable à lui-même, plein de reconnaissance pour les plus petits services qu'on pouvait lui rendre ; le visage riant dans ses douleurs les plus. vives , et n'ayant à la bouche que ces paroles: «Dieu soit béni, sa sainte Mère, les saints anges et tous les saints : voilà une bonne croix ; ô aimable croix, » et autres semblables.

Lorsqu'il commença à se mieux porter, il rendit visite è la pieuse communauté, qui, après Dieu, lui avait rendu la vie. La crainte qu'on avait eue de le perdre, jointe à celle qu'on avait de ne le revoir que dans l'éternité, sembla redoubler la juste confiance, qui était due à sa vertu et à ses lumières. C'était à qui lui ouvrirait son cœur pour profiler de ses avis. Mais personne n'en profita plus que la supérieure et la maîtresse des novices. II. fut leur oracle dans toutes les affaires de quelque importance qui leur survinrent dans la suite; et il régla par ses lettres ce que la distance des lieux ne lui permettait pas de régler autrement.

Depuis ce temps il ne fut plus en état de faire ces longs et pénibles voyages, qui avaient donné tant d'exercice à son zèle. Les années qui se multipliaient sensiblement ; une descente affreuse que la chirurgie ne put ni guérir, ni pallier; une succession de maux qui affaiblissent le cavalier sans le mettre absolument hors de combat ; la vieillesse en un mot, qui est presque toujours

(38) Madame de Turgis.

double en ceux qui ont outré le travail: tout cela réduisit l'archidiacre à des occupations qui, quoique continuelles, étaient plus modérées (39). J'entends plus modérées pour lui : car ce qu'il regardait comme une sorte de délassement, il est sûr que bien d'autres l'eussent regardé comme une vie très-laborieuse et très-fatigante.

Boudon faisait exactement ses visites d'archidiacre, et il les faisait avec une sérieuse application. De retour à Evreux, il mettait à profit tous les moments, qu'une oraison toujours longue, les saints offices, la célébration des divins mystères laissaient à sa disposition. Tour à tour il composait ces pieux ouvrages que Dieu bénit encore aujourd'hui. Il formait à la plus haute piété non-seulement ceux qui s'adressaient à lui dans le sacré tribunal, mais encore un nombre infini déjeunes gens, qui certains jours de la semaine venaient le trouver dans sa pauvre chambre. Le reste du temps, ou il eclaircissait les doutes des personnes qui le consultaient sur les maximes spirituelles; ou il répondait à une foule de lettres qui '.ui venaient de tous les coins du royaume, et assez souvent des royaumes étrangers. Chaque année il faisait un voyage à Paris, pour entretenir dans de saintes communautés le feu du divin amour qu'il y avait allumé. De temps en temps il se retirait à l'écart pour y jouir dans la solitude de la présence et des faveurs de son bien-aimé. Le penchant (qu'il eut toujours pour les lieux séparés du tumulte et du commerce des hommes, s'accrut si fort dix ou douze ans avant son décès, qu'il prit des mesures pour finir ses jours au Mont-Valérien, ou dans la forêt de Sénar. Ses infirmités habituelles ne lui permirent pas d'exécuter ce projet. Si son attrait y perdit, le public y gagna. Livré aux douceurs de la contemplation, le saint prêtre, perdu en Dieu, aurait oublié les hommeset les hommesavaient encore besoin de lui.

[1690] Il avait d'autant plus de mérite à travailler pour eux, qu'il ne le faisait jamais sans essuyer quelque nouvelle contradiction. Ses ennemis, dont la calomniene put trouver d'accès chez M. de ÎNovion, son évoque, s'efforçaient de le décréditer ailleurs ; et la flèche, qui ne frappe jamais plus sûrement que quand elle frappe dans les ténèbres, lui portait des coups aussi imprévus qu'ils étaient peu mérités. Le petit livre qu'il venait de composer, pour faire connaître le respect qui est dû aux églises, et l'énormité des profanations qui s'y commettent, n'avait rien qui pût effaroucher personne. S'il était venu de toute autre part, on v eût applaudi ; mais parce qu'il venait de l'archidiacre d'Evreux, il fut censé partir d'une main ennemie. On eût voulu effacer son nom du livre des vivants : tout ouvrage

qui le portait sur son frontispice, était anatnème par ce seul fait. Ainsi une brochure qui pouvait s'imprimer eu deux mois, fu» arrêtée pendant plusieurs années. Sa patience, ses prières et celles de ses amis forcèrent enfin les obstacles, que l'envie et la malignité avaient fait naître. Deux illustres censeurs, l'un curé de Saint-Laurent, l'autre théologal de Bouen, rendirent justice, le premier à la sainte véhémence de son zèle, le second au tour neuf et intéressant qu'il avait su donner à une matière rebattue.

Les oppositions que notre vertueux prêtre trouvait à faire le bien, ne l'empêchaient pas de s'y porter, et d'y porter les autres, avec ce fonds d'ardeur que -ni la difficulté des conjonctures, ni le malheur des temps, ni l'incertitude du succès ne peuvent ralentir. C'est pourquoi ayant appris que les af-

faires de la maison du Kefuge n'allant guère mieux à Bouen qu'à Besançon, Ton pensait à retirer de cette première ville les religieuses qui y avaient été envoyées, l'archidiacre qui savait qu'un lieu qui sert d'asile à la vertu et aux larmes, est partout, et principalement dans les grandes villes, d'une conséquence infinie, résolut de faire tous ses efforts pour empêcher ce malheur. Il fit plus, et plein de cette conûance, au moyen de laquelle il avait tant de fois fait des voyages de trois à quatre cents lieues, sans provision et sans argent, il osa bien prier la supérieure de Nancy d'ajouter de nouvelles filles à celles qui y étaient déjà.

Ce fut sur ces mêmes principes d'une confiance sans bornes, qu'il continua de maintenir le refuge à Besançon. Hors d'état de le soutenir par ses libéralités, il tâchait au moins de l'encourager par ses discours, et par de petits présents de piété. Safoi, oui fut toujours d'une simplicité admirable, lui découvrait des trésors dans une infinité de petites choses, que les prudents du siècle traitent de puérilités. Les Carmélites d'Anvers lui avaient envoyé quelques estampes de Notre-Dame de Grâce, en l'assurant que Dieu daignait y attacher une bénédiction singulière ; et qu'en conséquence des prières qu'un monastère ravagé par les soldats, avait faites devant une de ces images, une fille inconnue avait présenté à la tourrière trois pains qui avaient suffi pour toute la communauté , et où les religieuses avaient trouvé un goût particulier. Le vertueux prêtre en envoya une en Franche-Comté. Je ne sais si la sainte Vierge, qui se plaît quelquefois à éprouver ceux qui la servent, différa longtemps à déployer sa puissance en faveur d'un établissement si orageux; ce que je sais, c'est que la maison duBefuge est aujourd'hui une des plus belles qui soit à Besancon. On ne lui enviera pas sa prospérité, pour peu qu'on fasse attention qu'elle fut toujours le séjour ou de ces vives ac-

(59) Il est sûr néanmoins que M. Boudon travailla encore dans le diocèse de Cambrai on 1G87, puisque Je 19 juin de celte même année il obtint de Jacques- Théodore de Bryas, qui en était archevêque, des

pouvoirs irès-honorables d'y prêcher : Prœmomtis lamen parochiarum rectoribus, aliorumve locorum superiorîbus.

U7 YIE DE BOUDON.— LIY. N.

tions de grâces qui conservent l'innocence, ou de ces gémissements sincères qui expient le malheur qu'on a eu de la perdre. Et de quel prix. n*a pas dû être devant Dieu le service que Boudon a rendu au public, en s'opposant à la ruine d'une fondation si sainte et si nécessaire?

Mais il ne fallait pas de si grands objets, pour mettre en mouvement sa charité et son zèle. La pacification d'une seule âme lui donnait des ailes dans le temps même qu'il était déjà courbé sous le poids des infirmités. Il y avait à une des extrémités de Paris un pauvre religieux, que la main de Dieu avait touché et qu'elle avait réduit à un état m affligeant, que le ciel et la terre paraissaient ligués contre lui. Il ne voyait presue plus, il ne pouvait faire un pas qu'avec beaucoup de peine; et ce n'était là que le commencement de ses douleurs. Son âme était plongée dans un abîme d'amertume. Le démon de l'ennui et du désespoir l'obsédait. 11 ne trouvait dans ses Frères, qui ne comprenaient rien à son état, que de la dureté, et une conduite qui approchait du mépris. 11 avait rendu autrefois de bons services en faisant des leçons de théologie ; mais sa théologie et ses services n'étaient plus, et on les avait oubliés. On se croyait presque quitte à son égard, en le regardant comme un homme qui avait perdu l'esprit. Souffrir, sentir son mal, n'avoir personne qui nous console, c'est un état qui se trouve dans le monde et hors du monde, mais dont on ne connaît la rigueur que quand on y a passé. *

Boudon portait de ce vénérable vieillard un jugement bien opposé à celui qu'en portaient ses supérieurs. Il le regardait comme un prédestiné, dans lequel la faulx des croix et des souffrances moissonnait ce peu de paille, qui dans les élus mêmes se trouve avec le bon grain. Et il comptait bien qu'un religieux, qui avait joint l'exacte observance de ses règles à une tendre dévotion pour la sainte Vierge, ne souffrait dans ce siècle que pour être ménagé dans l'autre. Aussi malgré l'éloignement des lieux il le visitait avec la tendresse d'un lils. il dissipait une partie de ses peines : il le fortifiait dans l'autre par des paroles de vie. Sans vouloir lui dissimuler Ja pesanteur de sa croix, il l'encourageait à la porter jusqu'au bout : et il avait la consolation de le laisser toujours plus tranquille, que ne le comportait la nature de ses peines. Enfin l'archidiacre apprit par une religieuse, que cet homme si longtemps battu de l'orage, était arrivé au port dans une paix profonde, et qu'il avait vu ses derniers moments avec une tranquillité presque égale à ses anciennes agitations.

Pendant que Boudon volait jusqu'au bout de Paris, pour consoler un religieux d'une vertu solide, quoique un peu obscurcie, il poursuivait de ville en ville un autre religieux d'une hypocrisie certaine , quoique encore inconnue. Celui-ci, à la faveur d'une attestation qu'il avait surprise à un grand homme de bien, signalait sa route par ses

crimes, et laissait partout des traces honteuses de son apostasie et de son libertinage. L'archidiacre découvrit le loup sous la peau étrangère dont il s'était couvert. Il ameuta contre lui les chefs du troupeau; et on fit de toutes parts si bonne garde, que ce monstre travesti fut obligé de prendre la fuite, et d'aller porter ailleurs sa contagion et ses ravages.

C'est ainsi que notre digne prêtre saisissait toutes les occasions, grandes ou petites, d'avancer le royaume de Dieu, et de parer les coups que ses ennemis lui portaient. Ce qu'il ne pouvait faire par lui-même, il tâchait de le faire par le moyen de ses livres ; et il remarque dans une de ses lettres, qu'une des meilleures choses qu'on puisse faire, est d'en prêter de bons à ceux qui n'en ont point, ou qui n'en ont que de mauvais. Il envoya les siens jusqu'au Canada, et il eut la consolation d'apprendre que la dévotion qu'ils avaient inspirée pourla sainte Vierge, pour saint Joseph, et pour les saints anges, avait sauvé Québec dans une occasion où il devait naturellement périr.

Les Anglais, sous la conduite du ch-evclier Guillaume Phips , étaient partis de Boston avec une armée navale de plus de trente vaisseaux, et pour le moins de sept mille hommes de débarquement. Dans cet ordre, formidable à une ville qui pour lors n'avait que trois cents hommes et pas un seul navire à leur opposer, ils s'étaient approchés de Québec, et avaient fait à une lieue de son enceinte une descente de plus de deux mille hommes. Mais on reconnut alors, à n'en pouvoir douter, qu'il est un Dieu des combats; et que, quoi qu'en dise l'impiété, il ne se met pas toujours du côté des plus gros bataillons. L'esprit de vertige saisit l'ennemi : fiappé d'une terreur panique, il se rembarqua pendant la nuit, et abandonna au vainqueur cinq pièces de canon, et deux étendards. « Les trois vaisseaux, qui de dix partis de France^ sont encore les seuls que nous ayons, » continue l'évêque de Québec, qui me fournit ce détail, « n'ont pas été protégés moins miraculeusement. Les ennemis ont fait pendant cinq jours tous leurs elforls pour entrer dans un lieu, où ils s'étaient réfugiés ; mais ils en ont toujours été repoussés parles vents contraires, qui changèrent à l'heure même que les nôtres y furent entrés. Enfin les mauvais temps et des tourbillons de neige les ont forcés de prendre Ja fuite Je serai toujours, le peu de jours qui me restent à vivre, tout à vous, en l'amour de Jésus, de Marie, de Joseph, de tous les saints anges, et de tous les saints. » Ces dernières paroles montrent tout à la fois et l'amitié constante dont M. de Montmorency honora le grand archidiacre, et l'usage qu'il faisait sur ses vieux jours des pieuses leçons qu'il avait reçues de lui dans sa jeunesse.

Mais la lettre de ce respectable prélat n'est pas la seule par laquelle Boudon ait appris combien ses écrits faisaient de bien dans l'Amérique. Ce seul mot : Dieu seul, et ton-

un

purs Dieu seul, Qu'il mettait à la tête de toutes ses lettres, touchait si fort un saint prêtre, qui travaillait dans ce nouveau monde, que de son aveu (39*) il n'y avait point de sermon dont il fût si efficacement pénétré. Les séculiers, je dis ceux mêmes du premier rang, à force de le lire ou do l'entendre, se faisaient à son langage, et prenaient ses sentiments. La princesse de Chimay, qui avait en lui la plus parfaite confiance, s'était tellement nourrie de son style et de son esprit, que nous avons cru le lire lui-même eu lisant les lettres dont elle l'honorait. Nous dirons en passant qu'il y en a une, où celte religieuse dame, en exhortant l'archidiacre à voir Mademoiselle de Rochefort à la communauté de Sainte-Geneviève, fait en deux mots un fort hel éloge de Madame de Miramion (iO) et de toutes ses (il les.

Quoique Boudon, chez qui le Grec et le gentil ne faisaient qu'un seul peuple en Jésus-Christ, s'efforçât de''sanctifier par ses pieux ouvrages l'ancien et le nouveau monde, il est sûr que le diocèse d'Evreux était en quelque sorte le premier ohjet de son zèle. Ce fut pour le sanctifier de plus en plus, qu'il tâcha de faire rendre à saint Taurin, son premier évoque, les honneurs qui étaient dus à son apostolat. Ce digne confesseur du Fils de Dieu n'était presque connu que de nom de la plupart de ceux à qui il avait annoncé la foi. L'Eglise faisait son office; mais son tomheau était désert, et on n'y voyait rien de ce saint concours, qui en marquant la reconnaissance des anciens bienfaits, en attire de nouveaux. Un oubli aussi injurieux blessa la piété de notre vertueux archidiacre. Il invectiva contre dans S3S prédications. 11 montra dans des panégyriques pleins d'onction les obligations infinies que nous avons à ceux; qui par l'Evangile nous ont enfantés à Jésus-Christ, et l'on convient que c'est à sa véhémence et à ses larmes, que le diocèse dut la grâce de reconnaître et de réparer son indifférence.

Pour empêcher qu'on y retombât, il crut devoir donner au public la vie de ce saint pontife. Il ne l'enfla ni de ces dissertations sur l'an et sur le mois , que la curiosité aime, et dont la charité se soucie peu; ni de ces recherches critiques, qui ne servent guère qu'à rendre l'esprit plus indécis. En récompense, il fit entrer des réflexions propres par leur simplicité même à fortifier la foi, à nourrir l'espérance, à enflammer la charité. 11 y joignit une relation abrégée de deux miracles, qui s'étaient opérés depuis peu par l'intercession du saint évêque, et dont Je premier gagna pleinement à la religion catholique le sieur Pacheq, qui ne pouvait se résoudre à admettre l'invocation des

(39') Lettre de M. E. Boulard, écrite à Be3upo: l en Canada, el datée du 20 octobre 1699.

(40) Marje Bonneau de Miramion mourut à Paris le 24 mars 1690, à 66 ans. Elle s'est distinguée par son zèle, sa piélé et ses bonnes œuvres , sous la conduite de M. Joly, troisième supérieur général de .a congrégation de la Mission : < Duquel, » dit l'abbé

saints, c'est-à-dire qui combattait un dogme, que le ministre Aubertin, sur le témoignage constant des premiers siècles , regardait comme indubitable. Boudon termina son petit ouvrage par des pratiquesde piété, dont il est aisé de conclure, que si les vœux que nous faisons aux saints , sont rarement exaucés, c'est que nous ne les faisons que très-rarement avec les dispositions qui devraient les accompagner.

[I69i] Cependant l'archidiacre s'avançait à grands pas vers ce temps lugubre où la vie de l'homme le plus vigoureux, n'est plus qu'infirmité et que douleur. Mais avant que d'entrer dans le détail des dernières croix, sous le poids desquelles il a. enfin fallu que hj nature succombât, nous croyons devoir rapporter ici différents traits, dont, à l'exception d'un seul , nous n'avons point d'époque certaine. Le lecteur y reconnaîtra avec plaisir, que cet homme si maltraité sutla terre, était l'ami du ciel, et qu'il puisait dans le sein de la Divinité des lumières, que la prétendue sublime philosophie de ses ennemis ne lui aurait assurément pas données.

Un jour qu'il prêchait chez les religieuses de la Visitation de la rue Saint-Antoine, une présidente, qui était sa cousine, et qui ne l'avait pas vu depuis longtemps, lui fit promettre à force d'instances qu'il accepterait un dîner chez elle, où elle voulait l'entretenir d'affaires importantes, c'est-à-dire, comme on l'a cru, de celles de sa conscience. Boudon s'étant rendu à ses importunités, elle le pria, après la conversation qui suivit le repas, de vouloir bien faire une visite à M. de Gaumont (41), conseiller au parlement de Paris, qui était aussi parent du saint archidiacre. Boudon y alla fort volontiers ; et ayant trouvée la fois et le magistrat et son fils qui n'avait que dix-sept ans, il laissa le premier, et s"adressant au second : « Hé bien, mon petit cousin, » lui dit-il, «aimonsnous le bon Dieu; pensons- nous quelquefois qu'il faut mourir, et aller au ciel? » A quoi le jeune homme ayant répondu, qu'à son âge on ne pensait guère à l'autre vie ; et que cela état non pour un homme comme lui, qui n'était plus jeune, et qui était prêtre : «Mais, mon fils, «reprit l'archidiacre, « ne savez-vous pas qu'on meurt à dix-sept ans, et qu'on va paraître devant Dieu comme à soixante? » Cette conversation, qui n'avait rien d'amusant pour celui avec qui elle se faisait, n'alla pas plus loin. On paria de toute autre chose ; et Boudon ayant dit au conseiller, et à la présidente, qui s'était trouvée chez lui, qu'ils ne le reverraient plus dans ce monde, il se retira à l'instant dans une église pour demander à Dieu la conversion de ce jeune cousin, dont le cœur

de Choisi, qui a écrit la Vie de cette vertueuse daine, i le nom seul lait l'éloge. r>

(41) Je ne mets ces noms propres qu'en tremblant, parce que le principal manuscrit sur lequel je travaille, est extrêmement défectueux de ce côté-là. Ce manuscrit donne le nom de Monguiçu à la présidente, dont je vicns.de parler.

loi

VIE DE BOUDOxN.- L1V. II.

commençait à, s'ouvrir aux passions. Sa prière fui celle du juste : elle eut auprès du Seigneur tout le poids que peuvent lui donner la sainteté et la ferveur. •

Dès le soir le jeune homme sentit les atteintes du coup qui devait enfin l'immoler. Mais, en se rappelant au moment même la prédiction qui lui avait été faite, il le sentit en homme qui conçoit parfaitement qu'on peut mourir à tout âge. Il rentra en luimême , versa des larmes sincères sur ses égarements et fit au souverain arbitre de nos destinées un sacrifice absolu de sa vie. Au bout de trois mois il mourut aussi plein de confiance dans les miséricordes de Dieu, que plein de regret de l'avoir offensé. II ne fut pleuré ni de son père, ni de la présidente sa cousine : tous deux avaient été enlevés dans le mois même où l'archidiacre leur avait dit qu'ils ne le reverraient plus, ll.y a bien de l'apparence que celui qui les avait si bien instruits de leur dernière heure, leur obtint les grâces dont ils avaient besoin pour s'y préparer.

Il eût bien voulu en faire autant dans une autre occasion, qu'il ne se rappelait jamais sans frémir à la vue des jugements de Dieu. Un jour il se trouva avec un ecclésiastique de la première condition, qui étant tombé sur son propre chapitre, disait avec bien de la satisfaction, que pour lui il était le plus fortuné des mortels; qu'il n'avait eu que du bien et du bonheur pendant sa vie; et qu'il ne connaissait ni maladie, ni souci, ni amertume. Boudon, qui voyait tout des yeux de la foi, fit ce qu'il put, pour lui faire concevoir que Dieu ne traite pas ainsi ses élus, et qu'une prospérité constante sur la terre est souvent la marque la plus assurée de sa colère. Mais il parlait à un sourd, qui lui cédait volontiers toutes les croix du monde, pourvu qu'il continuât à n'en porter aucune. Dans ce#moment une voix forte et distincte lit retentir ces terribles paroles jusqu'au fond des moelles du saint archidiacre : Insensé, cette nuit même on.vous demandera votre âme ; et que deviendront vos biens, vos plaisirs, vos honneurs? (Luc, xn, 20.) Deux ou trois heures après on vint lui dire que cet homme, si content et de son sort et de luimême, était mort subitement.

Ce qui se passa à Nancy immédiatement après la grande maladie, dont le saint homme y fut attaqué en 1685, fut plus consolant à tous égards. Les vivres étaient extrêmement chers cette année-là; et la supérieure du Refuge, dont la maison est toujours nombreuse, était inquiète, parce qu'elle n'avait en blé et en farine de provision que pour six mois. Boudon, à qui elle fit part de son embarras, l'assura que Dieu pourvoirait aux besoins de sa communauté, et qu'elle pouvait demeurer tranquille. La prophétie se trouva juste : et ce fut un miracle éclatant qui la vérifia. Une maison, qui avait eu tant de charité pour l'archidiacre, méritait d'être traitée comme le fut cette pieuse veuve de Sarepta , qui partagea si généreusement avec lîlie le peu de pain qui lui

restait. Les provisions du Refuge se multiplièrent : et ce que six mois devaient consumer, dura une année et demie. « J'étais pour lors au monastère, » dit celle dont nous avons appris ce trait important, « et je fus avec les autres témoin et admiratrice de cette merveille, qui en renferme deux, l'une de prédiction, l'autre de multiplication. »

« Du reste, » ajoute cette fille, qui pour lors était supérieure, « ce n'est pas la seule grâce que nous ayons reçue pour la charité que nous avons faite à M. Boudon : et qui pourrait raconter les bénédictions qui nous ont été accordées par ses prières? C'est ce qui ne se verra que dans Péternité. »

A ces faits, qui donnent une grande idée du serviteur de Dieu, nous en Joindrons encore un autre qui est très-propre à la confirmer. Un ecclésiastique le consulta sur un cas qui l'embarrassait. Il était question de savoir si une demoiselle qui était sous sa conduite, devait, contre la volonté précise de ses parents, entrer dans un monastère, ou du moins sortir de la maison paternelle, où son salut n'était pas en sûreté, afin de s'associer à d'autres vertueuses filles, que Boudon connaissait fort bien, et qui ne demandaient pas mieux que de la recevoir.

L'archidiacre, après s'être déclaré pour le second parti, revint au premier, et jugea en. dernier ressort, qu'il fallait laisser suivre à la jeune personne le penchant qu'elle avait et pour la religion, et pour le monastère dans lequel elle voulait l'embrasser.

Ce jugement était bien alors la chose du monde la plus incompréhensible. Tout s'opposait à son exécution. Les parents, bien loin d'y consentir, en étaient au désespoir. La prétendante n'avait ni dot, ni amis q.ui voulussent lui en fournir. La maison qu'elle avait en vue était si pauvre qu'elle ne pouvait y suppléer. D'ailleurs, elle était extrêmement décriée. Les mauvais exemples d'une abbesse , qui régnait depuis longtemps, et qui n'était rien moins qu'édifiante, y avaient introduit l'inobservance des règles, et avec elle le trouble et la confusion. Chaque religieuse vivait à sa mode, et cette mode était un relâchement déplorable. Une propriété, qui peut-être n'était que trop fondée sur l'indigence commune, avait pris la place de la pauvreté, qu'on avait vouée aux pieds des autels. Pour comble de malheur, les supérieurs de l'ordre s'endormaient sur le double besoin du monastère. Le temporel était en décadence, et On manquait de secours spirituels.

Toutes ces difficultés s'aplanirent. L'homme de Dieu l'avait prédit, il avat prédit do plus que la proposante réformerait tout Je monastère ; l'événement fit voir que c'était Dieu qui avait ouvert sa bouche, comme autrefois celle des saints prophètes. La jeune personne trouva une dot, et fut reçue. L'abbesse éprouvée par une longue et dure maladie, rentra en elle-même, et y rentra si bien, qu'à la vue de sa propre rénovation

VIE DE BOl'DON.— LIV. II

elle s'écriait : « Ou», il faut assurément que quelqu'un prie pour moi ; car je trouve mon cœur tout changé. » Comme il n'y avait pas sur le lieu de médecin spirituel assez expérimenté pour un mal aussi difficile à traiter, que l'était celui de cette dame, qui pour être de qualité, n'en avait pas été meilleure religieuse; Dieu, qui est riche en miséricorde, lui envoya de fort loin, et contre toute attente, un directeur éclairé, qui au moyen d'une bonne confession, calma les frayeurs de son âme agitée. Les douleurs aiguës qu'elle souffrit longtemps, devinrent pour elle, par le saint usage qu'elle en fit, la matière d'une rude et salutaire pénitence. Elle mourut enfin, après avoir beaucoup édifié une maison à qui elle avait donné beaucoup de scandales. Heureuse, si la douleur qu'elle en emporta dans le tombeau, eût pu rétablir l'ordre qu'un long et mauvais gouvernement avait renversé 1 mais la plaie était faite; et il e:>t rare que les larmes des mourants suffisent pour en guérir de si profondes..

Celle qui lui succéda avait de bonnes intentions, et pour faire du bien, elle n'avait besoin que d'être secondée. Notre jeune professe, qui en prenant l'habit, avait reçu pleinement la grâce de son élat, se joignit à elle ; et ces deux en ayant gagné une troisième, ce petit troupeau forma la résolution d'observer exactement la règle. Le vœu de pauvreté était à peine connu, on commença par le rétablir ; et malgré les railleries offensantes des anciennes, qui ne pouvaient digérer ce prélude de réformation, il y eut au moins trois personnes , qui surent ne rien posséder qu'en commun.

Boudon,qui fut instruit de ces heureux commencements, exhorta l'ancien directeur de la jeune religieuse à se transporter sur les lieux, pour tendre la main à celles, qui peut-être ébranlées par le bon exemple de trois de leurs sœurs, voudraient se rapprocher d'elles , et marcher sur leurs traces. Ce vertueux ecclésiastique ne balança pas. Il se mit en chemin sans délibérer ; et si l'on peut croire que l'enfer se bande quelquefois contre ceux qui vont attaquer son empire , il y a toute apparence que les démons se mirent en mouvement pour le perdre.

Trois fois il fut en danger de périr; trois fois l'aimable Providence veilla à sa garde, et le délivra du mal. L'archidiacre ayant su que sa voiture, au moyen d un tour de roue, allait être abîmée dans un précipice , que les ténèbres d'une nuit épaisse ne permettaient pas de découvrir; que le second jour elle avait versé , sans que personne en eût souffert ; et qu'enfin sur le point d'arriver au terme le cocher avait enfilé, dans une forêt profonde , une route inconnue, l'archidiacre, dis-je, mit une si visible protection sur le compte des bons anges ; et ne douta pas qu'un voyage si traversé ne dût être suivi d'un succès, qui avec le temps en amènerait encore de plus heureux.

il ne se trompa point dans son attente. Le directeur, que les pouvoirs de grand vicaire rendaient encore plus respectable, fortifia la

supérieure et les deux coadjutrices de sur, zèle. Il entendit la confession générale delà première. Plusieurs autres suivirent en ce point son exemple. Peu à peu le nombre des bonnes augmenta, lien mourut de mauvaises, d'autres se convertirent. Un excellent provincial voyant les choses si bien disposées, y donna la dernière main par sa fermeté et par sa prudence. Peu de temps après la mort de notre archidiacre , cette maison était si régulière, si fervente, si littérale dans l'observance de ses vœux, qu'il n'v avait peut-être pas un monastère à qui elïe ne pût servir de modèle. Il est à présumer que Boudon, qui l'a si bien servie par ses conseils pendant qu'il était sur la terre, la sert plus puissamment par ses prières, aujourd'hui qu'il est dans la gloire.

Je ne parlerai ici, ni du pouvoir qu'eut l'homme de Dieu sur les démons , qui frémissaient à sa vue, et qui par la bouche des possédés déclaraient malgré eux , qu'une incroyable multitude de bons anges veillaient à sa garde; ni du don singulier qu'il eut presque dès sa jeunesse , de discerner les esprits, de démêler en eux, de manière à les surprendre, leurs pensées les plus intimes, et leurs mouvements les plus confus; de calmer les plus mortelles alarmes ; de leur tracer si distinctement Ja route par laquelle ils devaient marcher, que de ceux qui en ce point ont suivi ses avis, il n'en est pas un qui n'ait fait de très-grands progrès clans la perfection: ce détail nous mènerait trop loin, et il ne ferait que nous fournir de nouvelles preuves d'un l'ait que cent autres ont amplement constaté.

Il ne nous reste donc plus , pour finir son portrait , qu'à donner une légère idée de la patience, ou plutôt de la joie avec laquelle il a supporté les infirmités de ses dernières années. Sa complexion naturellement délicate n'était pas propre aux grandes fatigues: cependant le zèle de la gloire de Dieu, qui le dévorait nuit et jour, son ardeur pour le salut du prochain, la sainte haine qu'il portait à cette chair de péché qui nous suit partout, lui firent tellement oublier la faiblesse de son corps, qu'un homme qui ne se ménage que dans l'ordre , fait moins dans un an, qu'il ne faisait dans un mois, quelquefois même dans une semaine. 11 ne doutait pas que tout ne dût se retrouver un jour : mais il doutait encore moins, qu'en se préparant des souffrances pour l'avenir, il ne se préparât des couronnes. Ainsi peu content de ses travaux excessifs, il y joignait tout ce que les artifices de la pénitence ont inventé de plus terrible, et surtout un jeûne presque continuel, et des veilles qui ne duraient guère moins.

Enfin la nature plia sous un fardeau , qu'elle n'avait si longtemps porté que par une espèce de miracle. Le grand archidiacre devint sur ses vieux jours si languissant, si desséché , qu'on ne le prenait désormais pour un homme, que parce qu'il n'en avait pas entièrement perdu la figure. Ce qui l'af fligea davantage, fut celte terrible descente.

dont nous avons déjà parlé, etqui fut le fruit de la véhémence avec laquelle il prêcha le royaume de Dieu dans une mission qu'il lit à Chartres en 1688. Ce mal, que les plus savants artistes ne purent jamais soulager , eut, principalement sur )a fin de ses jours, toutes les mauvaises suites qu'il peut avoir. L'atteinte en durait quelquefois des six heures entières. Partout où en était saisi le pauvre Boudon,il demeurait immobile à force de douleur; et les gens du métier convenaient que dans une demi-heure il pouvait en mourir.

Mais cet état si accablant, il le portait avec des sentiments que les anciens martyrs eussent admirés. Rien de plus chrétien, de plus héroïque , que la manière dont il s'exprimait à cette occasion. « 11 est bien juste, » écrivait-il, la semaine même où il se sentit blessé , c'est-à-dire dans un temps où la nouveauté du mal le rend plus sensible et plus effrayant; * oui, il est bien juste que la créature soit en toutes choses parfaitement soumise à la Providence. Qu'elle fasse donc, cette très-bonne et très-fidèle mère, qu'elle fasse tout ce qu'il lui plaira, je la bénirai en tout temps, et sa louange sortira à jamais de ma bouche. Après tout, c est en Dieu seul que se trouve le véritable bien : et c'est par les maux de cette malheureuse vie, que l'on arrivée la vie bienheureuse. »

[1699J Ces maux que Je vertueux archidiacre regardait comme le chemin d'une meilleure vie, s'accrurent considérablement les Irois dernières années de sa vie. Tous ses moments portaient la vive empreinte de la douleur, et sa vie n'était plus qu'une complication d'infirmités. Malgré cela, dès qu'il pouvait se traîner, il reprenait ses fonctions accoutumées. 11 célébrait les divins mystères. Il rendait au prochain tous les genres de service dont il était capable. 11 écrivait de tous côtés pour établir le royaume de Dieu : et il le faisait tout vêtu sur son lit, quand la force du mal ne lui permettait pas do le faire ailleurs. On eût dit que Dieu no lui montrait les portes de la mort, que pour le familiariser avec elle. « Nous l'avons vu, » dit un ecclésiastique plein de probité et témoin oculaire, « recevoir l'extrême-onction un samedi, et faire le lendemain une exhortation aux filles de la Croix de la rue Saint-Antoine (42). »

Un de ses soins dans cet état d'infirmité et d'accablement, fut de disposer les personnes, qui étaient sous sa conduite, à soutenir en esprit de paix et de fermeté la perte qu'elles croyaient faire à sa mort. « Je vous écris, » disait-il à une dame de qualité , qui dans l'idée que ce sage directeur venant à lui manquer, elle n'en trouverait jamais un, qui pût ia connaître et la conduire comme lui, était presque incapable de consolation, je vous écris, ma chère fille, pour vous dire,

que ce n'est pas seulement un défaut de soumission à la volonté de Dieu , mais que c'est une folie de se tourmenter par des peines qui ne remédient point à nos maux. Certainement je serais fâché, que vous allassiez en l'autre momie, sans avoir fait le sacrifice de ma vie entre les mains de la sainte Vierge. 0 mon Seigneur et mou Dieu, que la disposition contraire où je vous vois, me fait de peine? Je vous ai déjà tant exhortée à cette soumission au bon plaisir de Dieu. Faites-le donc, ma chère fille, ce sacrifice , et faites-le de tout votre cœur? Foulez aux pieds la nature , qui viendra s'y opposer, et vous dire, qu'un autre ne prendra pas soin de vous comme moi. Eh 1 qui me donne les mouvements de charité pour vous, ma chère fille, sinon la divine Providence? N'est-elle pas toute-puissante pour les donner à un autre comme à moi? Je vous assure de sa part , sans aucun doute , qu'on aura soin de vous, comme auparavant. »

Je ne sais si ces dernières paroles furent la dernière prédiction de notre saint prêtre; mais je sais que l'événement les vérifia. A peine Bou:lon eut-il les yeux fermés, que cette dame, qui se croyait perdue, trouva en la personne d'un des amis du grand archidiacre, un homme qui, formé à son école et nourri de ses principes, saisit parfaitement le fort et le faible de sa nouvelle pénitente, et la conduisit par la voie où la Providence l'avait fait entrer.

Des occupations si sérieuses ne rétablis^ saient point la santé du serviteur de Dieu. Aussi baissait-il tous les jours; et vers le mois d'octobre de l'année 1700, il se vit réduit à garder la chambre, [dus qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il avait, comme nous l'avons dit, un grand attrait pour la solitude, il eut tout le loisir de la goûter jusqu'au dernier moment de sa vie. « Je vis à Evreux comme un ermite, » écrivait-il à un magistrat (k3) qui lui donnait quelquefois une chambre, quand il venait à Paris ; « je n'ai ni serviteur, ni servante : à l'exception de ceux qui par charité prennent soin de mes besoins, presque personne ne me vient voir. »

Cette profonde solitude, qui de quelque côté qu'on l'envisage, ne laisse pas d'être affligeante, n'avait rien d'ennuyeux pour lui. C'est que sa conversation était dans ce délicieux séjour, où il n'y a ni dégoût, ni amertume; et qu'il s'entretenait sans cesse avec ces bienheureux citoyens du ciel, avec lesquels il s'attendait de chanter les louanges et les miséricordes de son Seigneur. A l'égard de .ses maux, il ne s'en occupait que le moins qu'il lui était possible. 11 regardait comme préjudiciable au corps et 5 l ame le retour fréquent qu'un malade fait sur luimême et sur ses infirmités. «-Notre secours,» disait-il. « est au nom du Seigneur : c'est là que nous devons lever les yeux. L'oraison

(42) M. l'abbé Tauiponnet, censeur de cet ouvrage, se souvient avec plaisir d'avoir assisté à ce discours, où M. Boudon prit pour texte : Beati mortui, qui in Domino muriuniur. (Apec xiv, 15.)

(45) Ce vertueux magistrat était M. Thomas, conseiller au Cbàlelet dont on a déjà parlé plus d'une fois.

ME DE BOUDON.-LIV. il.

doit être notre refuge en .ous nos besoins; et l'entier oubli Je nous-mêmes, la grande

pratique de l'état t.ù nous sommes. Ah! il nous faut aller avec une sainte joie dans le pays de Dieu seul : de gré ou de force, tout Je "monde reconnaîtra un jour, qu'il est le grand tout, et l'unique tout.

La vue continuelle de l'éternité où il allait entrer, augmentait en lui le mépris, qu'il avait toujours fait du monde. « Oh! s'écriait-il, quelle grâce d'en être séparé 1 0 heureuse mort, qui nous en éloigne pour toujours! Ohl qu'il fait bon de n'avoir jamais en de commerce avec lui ! Le monde est tout pestiféré . il est difficile de s'y arrêter sans en contracter la contagion. Pour nous, nous dirons et nous dirons avec le Prophète : H vi est bon de m' attacher à Dieu, et de mettre en lui toute ma confiance. » (Psal. lxxii, 28.)

Une des choses , qui dans ces derniers temps le rassurait davantage, c'était le souvenir de la pauvreté dans laquelle il avait vécu, des opprobres dont il avait-été enivré, et en particulier du mépris qu'il avait essuyé, pour avoir soutenu la gloire de la Mère de Dieu, et le glorieux privilège de sa conception immaculée. Ce mépris était à ses yeux une faveur inestimable, et il ne se lassait point de le répéter. Quand la dévotion à la sainte Vierge ne servirait qu'à rendre ses serviteurs aussi tranquilles à l'heure de la mort, que l'a été notre pieux archidiacre, en faudrait-il davantage pour s'efforcer de la nourrir en soi, et de l'inspirer à tous les autres?

[1701] Cependant, comme il crut que son mal pourrait traîner en longueur, et qu'eu égard à sa violence il jugea bien, que désormais il lui serait impossible de remplir les fonctions de son archidiaconé, il pensa à s'en démettre. Peut-être aurait-il pu s'en faire honneur auprès de sa famille, et se choisir sur le grand nombre un successeur, qui aurait bien valu quelques-uns de ceux qui l'avaient précédés. Mais cet homme qui n'était né, ni de la chair, ni du sang, et qui pendant toute sa vie avait méconnu l'un et l'autre, était bien éloigné, tout prêt à paraître devant Dieu, d'en suivre les impressions. Le plus digne ecclésiastique qu'il connût, fut'celui sur qui il jeta les yeux. « J'espère, écrivait-il avec son humilité ordinaire, que M. Guillaume Amey (44), qui veut bien se charger de ma place, réparera les fïutes que j'y ai faites. »

Il semblait qu'après un si bon choix et tant d'épreuves, il ne restait à ce digne prêtre de Jésus-Christ qu'à entendre ces paroles : Courage, bon et fidèle serviteur, il est temps que vous entriez dans la joie que votre Maître vous a préparée. (Mat th. xxv, 21.) Mais il avait encore des assauts à soutenip

et des victoires à remporter. Après avoir fait, suivant la pieuse coutume, depuis le jour des saints Innocents jusqu'à l'Epiphanie, une neuvaine pour demander à Dieu l'établissement de son règne dans tout l'univers, il se trouva si mal le jour des Rois, que le médecin lui déclara tout uniment qu'il était en danger de mort. Cette nouvelle, si terrible pour tant d'autres, et qui ne doit, ce me semble, s'annoncer qu'avec quelque sorte de précaution, ne l'effraya point. Il en remercia sur-le-champ la divine Providence. « Hélas! dit-il, que les maux qu'elle nous en voie, ', sont de grands biens; que son saint nom soit béni l »

Il ne fallait rien moins qu'une soumission comme la sienne pour porter en paix l'énorme volume des douleursqui l'accablaient. Des rhumatismes continuels, des fluxions sur les yeux, des coliques fréquentes, une faiblesse à ne pouvoir se soutenir, son âge de près de 80 ans, dont environ 70 s'étaient passés dans la peine, les mortifications et un travail excessif : tant de misères réunies, en surchargeant la nature, pouvaient allérer la tranquillité de l'âme. Mais heureux, et trois fois heureux, celui qui pendant sa vie a été sensible aux besoins spirituels et temporels du pauvre et de l'affligé j Dieu le soutiendra au jour de l'épreuve (45); s^il ne l'en délivre pas, ce ne sera que par miséricorde et pour la lui rendre salutaire.

Boudon en fit une heureuse expérience.

Ses douleurs étaient si violentes, si continuelles, qu'il avouait ingénument que sans une spéciale protection de Dieu, il se livrerait à l'ennui, au chagrin, à l'impatience. « Mais grâces à Dieu, » ajoutait-il, « je suis content dans ma situation. Je passe les jours et les nuits fort paisiblement, sans même que les heures me paraissent longues. C'est par votre miséricorde, ô mon Sauveur, que je suis ce que je suis; c'est à elle que je suis redevable de n'être pas perdu. »

Sa vertu ne se bornait pas à la patience; elle allait jusqu'à la sainte joie des enfants de Dieu, jusqu'à la plus tendre reconnaissance. A ces paroles, que les malades entendent si souvent : c Et bien, mon cher Monsieur, comment allez-vous? » il répondait par celles-ci : '<■ Je suis bien mal, Dieu merci; mais que le Seigneur soit béni, sa sainte Mère, les bons anges et tous les saints ; » expressions qui lui étaient si familières, qu'il faut presque toujours les supposer où nous ne les mettons pas.

On lui annonça pendant sa maladie la mort de M. de Dernières, doyen de Québec, et neveu de cet illustre et respectable trésorier de France, dont nous avons parlé ailleurs. « Hélas ! » dit-il à cette nouvelle, « nos amis s'en vont, tous ont disparu, et je reste encore sur la terre, misérable que ;e suis î »

(44) 11 était prêtre du diocèse de Baveux, docteur eu théologie de la faculté de Caeu. M. Boudon ne lit sa résignation en coujr de Rome, qu'avec l'agrément de M. l'évcque de Laon, dont il avait besoin,

parce que son archidiaconé lui tenait lieu de Utre.

Guillaume Amey en prit possession le 22 août 1701.

(45) Bealus, qui iutelligil super egenùm et paupe-

rem : in die mala liberabti eum Dominus. [Psal. xi.,2.)

Mal ht m incola fuit anima mea. (Psal. cxix,

[1702] Ce qui le fortifiait le plus dans ses souffrances , c'était d'un côté la vue continuelle de Jésus-Christ crucifié, et de l'autre un désir ardent de rendre , autant qu'il le pouvait, sa mort conforme à la sienne. « Ah! (iis3it-il, s'il m'était donné, comme au pieux Henri de Suzo (46) , dont je porte le nom, qu'après avoir tant de ibis dit : Dieu seul, il n'y eût plus à l'instant de ma mort que Dieu dans ma chétive personne , que je ne vécusse plus de ma propre vie , mais uniquement de celle de Jésus-Christ : Yivit vero in me Christus (Galat. H, 20), quel bonheur, quelle consolation 1 0 l'heureux état que celui où Jésus-Christ est tout et en toutes choses : Christus omnia et in omnibus! (Col. m, 11.) Ah! que j'écris et que je prononce ces paroles de grande volonté ! Faites, divine Mère, que je ne compte plus les jours de l'homme : Diem hominis non desidcravi. (Jer. xvii, 16.) Je veux le dire de toutes mes forces : et j'ajouterai avec un autre prophète , que comme le cerf soupire avec ardeur après la source des eaux, mon âme soupire après vous, ô mon Dieu! (Psal.

xli , 2.) Sitio, sitio, sitio. J'ai une soif brûlante de le posséder, mon Dieu, et cette soif, je ne veux point en être délivré. »

De si beaux sentiments étaient parfaitement soutenus par le reste de sa conduite. En revenant de l'église la dernière fois qu'il y célébra les saints mystères, il donna ses souliers à un pauvre qui n'en avait point. Il y avait vingt ans qu'il ne mangeait point de fruit : il mortifia ce genre de mortification par obéissance au médecin. Vingt sortes de remèdes, qui n'avaient servi qu'à l'arrêter au lit des mois entiers , ne l'empêchèrent point d'en prendre de nouveaux, précisément parce qu'ils lui étaient ordonnés. 11 communia sept fois en viatique pendant sa maladie. Il craignait beaucoup de ne Je pouvoir faire dans les derniers moments à cause d'une toux violente dont il était accablé. Mais à peine le saint sacrement fut-il entré dans sa chambre , que cette incommodité cessa, et il communia fort tranquillement. Il est inutile d'observer qu'il le fit à son ordinaire, c'est-à-dire avec ces transports d'amour, qui sont la suite naturelle d'une foi vive et lumineuse. Ces sentiments se supposent dans un homme qui voyait l'Invisible, comme s'il se fût montré face à face. Ils parurent, ces sentiments chrétiens, d'une façon si touchante , lorsqu'il reçut le viatique la première fois, que plusieurs des chanoines qui l'avaient accompagné en furent attendris jusqu'aux larmes. Et voilà cet homme, dont un calomniateur osa rendre suspectes la foi et la piété au sujet de il'Eucharistie.

Le médecin lui ayant une seconde fois annoncé que son dernier moment s'avançait à grands pas , cet aimable et vertueux mourant le remercia du soin qu'il avait bien

voulu prendre de lui. Il en usa de même à l'égard de quelques autres personnes qui l'avaient assisté dans sa maladie. Il fit écrire de côté et d'autre à ses amis, pour leur faire part de cette bonne nouvelle , et se recommander à leurs prières. Puis emporté par le torrent du saint amour, de cet amour qui était plus fort que lui, que la mort même qui le poursuivait de si près. « C'est à présent, s'écria-t-il , que je me vois entre les mains de la Providence , ma très-bonne et très -douce Mère ; c'est à présent que je dépends d'elle entièrement. Ce qui me donne une consolation ineffable , c'est que tous les moyens humains me manquent. Je puis dire en vérité : Dieu seul, et toujours Dieu seul, en l'union de notre bon Sauveur, le Sauveur de tous les hommes. »

Il récita son office jusqu'au samedi qui précéda le jour de sa mort. Pour y suppléer en quelque sorte, et s'armer pour le combat des derniers moments, il se fit apporter les reliques de quelques saints qu'il avait toujours spécialement honorés. Et comme au sortir d'une grande faiblesse , il eut aperçu que sa chambre était pleine de monde, il adressa à un ecclésiastique, qui était auprès de lui, ces paroles qu'il ne pouvait plus faire entendre à la compagnie : « Dites à ces Messieurs que je les exhorte de tout mon cœur à servir et à aimer Dieu de toutes leurs forces , et que dans la région de Dieu seul où je vais, on reconnaît, et souvent trop tard , qu'il n'y avait que cela à faire dans le monde. «Enfin comme on lui eut demandé s'il n'avait besoin de rien : « Non, » répondit-il , « je ne veux plus que Dieu tout seul , tout seul. » Ce furent ses dernières paroles. Un moment après il expira , le jeudi, dernier jour d'août, sur le midi. Il était dans la soixante-dix-neuvième année de son âge.

Dès que le bruit de sa mort se fut répandu , on vit tout Evreux fondre dans sa maison, comme pour réparer par un hommage volontaire le peu d'égards qu'on avait eu pour lui dans le temps de sa persécution. Les grands, aussi bien que les petits , révérèrent comme un saint cet homme que la calomnie leur avait fait regarder comme un malheureux, indigne de vivre. C'était à qui lui baiserait les pieds et les mains, et qui pourrait se saisir de quelque chose qui lui eût appartenu, à qui lui ferait toucher des linges et des chapelets. On ne se lassait point de voir ce corps, qui était le temple de l'Esprit-Saint, et qui, à peu près commo celui de saint Paul, portait encore les glorieuses marques de Jésus-Christ. Enfin le concours du peuple , qui venait à flots dans sa chambre, fut si grand, qu'il fallut en laisser la porte ouverte jusqu'à onze heures du soir.

Il y eut entre les chanoines de la cathédrale et les directeurs du séminaire une pieuse contestation à qui aurait son corps. Ceux-ci devaient leur établissement à ses

(40) Henri de Suzo, de l'ordre de Sainl-Don>ini(|ue. mourut le 25 janvier de l'année 1305.

instances ; et d'ailleurs il les avait priés par son testament (47) de l'enterrer sous les degrés du grand portail de leur église. Ceuxlà l'avaient vu occuper pendant plus de quarante-cinq ans une des premières dignités de leur cathédrale. C'étaient des droits de part et «l'autre, et la cupidité n'y entrait pour rien. Jacques Potier de Novion , qui pour lors était évoque d'Evreux, termina le différend : il adjugea le corps au chapitre, et le cœur au séminaire. Les obsèques du défunt se firent le lendemain avec toute la solennité possible. 11 fut enterré dans la chapelle des Saiuts-Anges (48) , au pied de ce même autel où depuis tant d'années ii célébrait si religieusement les divins mystères. Pour ce qui est de son cœur, il l'ut placé à côté de la chapelle de Saint-François de Sales, dans un lieu élevé, d'où il semble encore annoncer, et aux jeunes ecclésiastiques qui se forment dans cette maison, et aux fidèles qui vont y prier, qu'il n'y a que Dieu seul qui mérite d'être servi et d'être aimé. On y a depuis quelques années mis cette inscription :

son DEO.

Hic quiescit

Cor

Vcnerabilis saccrdotis Henrici-Mari

Bot'DON,

Docioris Theologi, Archidiaconi

Ebroicensis.

Cor

Jesu et Mariœ immacxdutœ, et SS.

Ançjelis devotissinuon.

In variis tribnlationibuspaiientissimum,

In cantate perfection,

Freliosum déposition,

Unie Ternplo sacralissimo Cordi dicalo,

Legavit moriens vir juxla cor Dei.

Cui semper in mente, iîi ore, in scriptis,

Solus Deus. soins Dens, soins Dens.

Obiii pridie Kulendas Septembres anno

M. D. CC. 11. Mtatis LXXIS..

Cœur de KL Boudon, en qui l'amour divin a triomphé par la croix.

La calomnie, qui devrait au moins s'éteindre avec ceux qui ont été l'objet de sa fureur, ne cessa pas de poursuivre ce vertueux prêtre après sa mort. 11 est vrai qu'un de ses persécuteurs demanda les larmes aux yeux quelque chose qui eût appartenu à ce respectable défunt ; mais il est vrai aussi qu'il y eut des gens assez peu sages pour dire hautement que si l'on travaillait un jour à sa canonisation , il se trouverait des contradicteurs qui sauraient bien l'empêcher. Qu'il se trouvât des contradicteurs, qu'il se trouvât même des gens capables de se faire des saints à leur mode, et de décrier sans pudeur la mémoire de ceux que l'Eglise leur présenterait, c'est de quoi nous ne doutons point. Mais que ces hommes de ténèbres eussent assez de crédit , ou pour

(47) Ce testament est du 73 août 1702.

(48) On la nommait avant M. Boudon la chapelle de Saint-Jacques. L'association qu'il y a établie en l'honneur des saints anges, lui a fait changer de nom. Son corps y repose sous le marche-pied de l'autel. C'est dans cette chapelle qu'il confessait, et qu'il .disait la messe.

suspendre l'œuvre de Dieu dans les miracles, ou pour empêcher que ces miracles ne tissent impression sur le siège apostolique , c'est de quoi nous douterons longtemps.

Quoi qu'il en soit de leur projet, et du motif qui les porterait à l'exécuter , nous pouvons contrebalancer leur témoignage par celui d'un nombre de personnes à qui ces fiers ennemis de l'Eglise et de la vertu n'oseraient se comparer.

Nous ne parlerons ni de la cour de Bavière (49), ni de la duchesse d'Orléans , ni même de la reine de. Portugal, qui l'honorèrent constamment de leur affection , et dont les deux dernières prirent la peine de s'intéresser à sa disgrâce. Henri de Maupas, son évêque, et l'homme du monde qui doit être le moins suspect sur le compte du grand archidiacre, sera le premier que nous citerons en sa faveur. Nous avons dit que ce pieux évêque reconnut enfin l'innocence de M. Boudon ; mais nous n'avons pas ajouté que, sensiblement affligé de sa conduite passée, il publiait partout qu'on l'avait indignement surpris par les faussetés qu'on avait avancées contre son archidiacre; que c'était un des plus vertueux prêtres qui eussent jamais été dans l'Eglise; et qu'on ne pouvait lui faire assez d'honneur, pour réparer l'injure qui lui avait été faite. Or de quel poids ne doit pas être une rétractation si publique, et qui, eu égard aux premiers préjugés, n'a pu être fondée que sur l'évidence?

Tout le diocèse a su l'estime singulière que M. de Novion faisait de lui, la confiance qu'il avait en ses lumières, et le plaisir avec lequel il l'admit à sa table , tant qu'il fut en 'état de marcher.

Jean ,1e Normant, son successeur , qui, d'un des plus habiles oiïiciaux du royaume, devint un des plus savants évêques" qu'ait eus l'Eglise de France, peut être encore mis au nombre de ceux qui ont rendu justice à ce vertueux prêtre. C'est de lui qu'on a su que M. de Maupas ne pouvait parler plus avantageusement du grand archidiacre qu'il le faisait sur la fin de ses jours ; et que non content d'être devenu son protecteur, ii s'était fait son panégyriste.

François de Nesmond , qui pendant plus de cinquante années fut l'ornement de l'Eglise de Bayeux (50) , était trop ami de la vertu pour ne pas admirer celle de noire saint prêtre. Comme il sut que ses infirmités l'obligeaient à garder la chambre, il voulut, au sortir de l'assemblée de 1700, passer par Evreux, et lui rendre visite. Il entra dans son misérable réduit avec ses ecclésiastiques ; et après avoir longtemps prié à genoux auprès de son pauvre grabat, il l'encouragea à souffrir ses maux avec patience,

(49) La duchesse de Bavière demanda le scapulaire de M. Boudon après sa mort. Plusieurs autres personnes de distinction se firent honneur d'avoir quelque chose qui eût été à son usage. i (50) II fut nommé en 1659, sacré en ÏG62 et mourut en 1713.

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h se rappeler le touchant exemple île celle Mère de douleurs, qui sur le Calvaire partagea celles de son Fils bien-aiiné, et eniin à compter beaucoup sur le secours que donnent les saints anges à ceux qui ont eu de la dévotion pour eux.

Nous supprimons les témoignages de bienveillance, d'estime, de vénération même que lui ont donnés en France et hors de France les plus grands et les plus religieux prélats qui fussent alors. Je remarquerai seulement que lorsqu'il demanda à M. l'abbé Bignon un censeur pour son dernier ouvrage, qui était le Chrétien inconnu, ce Mécène des savants, dont tant de plumes ont célébré la mémoire, le traita avec une distinction si marquée, et lui parla en des termes si obligeants, qu'un bon ami de l'archidiacre, qui connaissait sa profonde humilité, avoue qu'il en souffrait pour lui. Boudon en souffrit .bien da\antage; et cet homme, qui ne restait jamais court lorsqu'il fallait remercier d'une injure, ne répondit à une politesse que par le silence et un grand air de confusion.

Mais comme les louanges qui se donnent après la mort portent un caractère de vrai , que l'idée de l'adulation et de l'intérêt ne peut affaiblir, nous ne pourrions, sans faire tort à sa gloire, supprimer entièrement celles qui lui furent prodiguées, quand on eut appris que Dieu en avait disposé. En général, le premier mouvement fut un mouvement de douleur, mais de cette douleur qui ne verse que des larmes adoucies par la plus solide espérance. La capitale et les provinces le pleurèrent, mais comme on pleure les saints. Tant de communautés séculières et régulières qu'il avait formées à la plus solide vertu; tant de personnes de la première condition , à qui il avait appris à marcher dans l'étroit et rigoureux sentier qui mène à la vie, ne versèrent sur lui que des pleurs mêlées d'éloges et d'admiration. Les unes gémissaient sur la perle que faisait l'Eglise, les autres sur celle qu'elles faisaient elles-mêmes d'un directeur si sage , si éclairé ; plusieurs et presque toutes sur la privation de ses discours , qui portaient si puissamment au divin amour.

Les Carmélites de Pont-Audemer, dont il avait été supérieur, placèrent son portrait dans un petit oratoire, pour l'invoquer dans leurs besoins, et lui demander que dans le ciel il fût leur père, comme il l'avait été sur la terre. Le supérieur des Mathurins, qui le connaissait à fond, en apprenant son décès, regarda sa perte comme une des plus grandes que l'Eglise pût faire. Le P. Dupuys, zélé missionnaire de la Croix de Jésus, baisa par respect le pavé de la chambre où il était mort. N. de Mélian, ancien évêque d'Alet, qui avait étudié avec lui, se faisait un plaisir de raconter que, dès ce temps-là, il n'entretenait ses condisciples que de Dieu seul, et de la dévotion à la sainte Vierge ; il ajoutait que ce digne prêtre avait rendu a l'Eglise de grands services. Mgr de Laval , évêque

de Québec, qui l'avait plus pratiqué que personne, en félicitant un pieux conseiller du Cbâtelet de ce qu'il était à portée de visiter à Evrcux le tombeau de ce cher défunt , fait de lui en deux mots un éloge complet, en disant que « sa vie a été une parfaite imitation de celle de Jésus-Christ. Plaise à Dieu,» ajoute-t-il, « de me faire la grâce de l'imiter aussi parfaitement que je l'honore^ »

Un des plus célèbres curés de Paris, doc* teur de Sorbonne et ancien professeur de théologie, ayant lu le petit éloge qu'on a mis au bas du portrait de M. Boudon , dit qu'on y avait oublié une louange aussi juste qu'essentielle , savoir son inviolable attachementjà la doctrine de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. « C'est que dans le temps où nous sommes, » poursuivit -il , « c'est un grand mérite pour un homme aussi éclairé, qu'une soumission comme la sienne aux décisions du Saint-Siège. » Mais si cette soumission était quelque chose de si grand par rapport aux lumières de l'homme de Dieu, quel relief ne lui doit point donner la cruelle et sanglante persécution qu'elle lui a suscitée?

Un excellent religieux écrivant à une de ses parentes, pour la consoler de la mort de notre digne prêtre, qui était son directeur : « Ce serait, » lui disait-il, « ce serait, ma chère cousine , regretter le bonheur et le repos dont jouit lame de M. Boudon , que d'être contristé de son décès. La perte que vous faites, et que plusieurs font avec vous, n'est rien en comparaison de celle que fait l'Eglise. Mais entin, après avoir consommé ses jours pour elle, il est bien juste que Dieu l'en récompense éternellement. La plupart des personnes à qui j'ai ordonné de prier pour le repos de son âme , m'ont dit qu'il n'en avait pas besoin. Consolez-vous donc, ma cousine, de votre perte, quoiqu'elle soit grande, et espérez que Dieu suppléera à son défaut, pour vous attirer à lui, quand vous aurez achevé votre carrière. »

A ces témoignages , qui ne furent qu'une faible répétition des suffrages du public , nous joindrons encore deux lettres, moins pour l'éloge qu'elles font du grand archidiacre d'Kvreux, que pour les sentiments de piété dont elles sont remplies. La première, qui fut écrite de Marseille par un homme d'une érudition peu commune , et d'une piélé encore pi us rare, était adressée à M. Thomas, dont la mémoire est en bénédiction. Elle était conçue en ces termes :

« On a coutume, Monsieur, de faire des compliments de condoléance à ceux qui perdent leurs amis dans le monde, parce que ne les ayant considérés que selon les maximes du monde, la mort leur ravit en un mo ment tout ce qu'ils aimaient et tout ce qu'ils estimaient en eux. Mais quand on vient à perdre des serviteurs de Dieu, que l'on avait considérés en Dieu et pour Dieu, c'est une perte précieuse, qui ressemble à celle dont parle le Sauveur, lorsqu'il dit : Quiconque perd son âme, (a trouvera. Bien loin donc

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tle perdre de tels amis, on ies recouvre plus parfaitement : car si la charité chrétienne perfectionne l'amitié naturelle, quel accroissement et quelle excellence ne reçoit-elle pas par la gloire, où ses amis sont élevés? Ainsi, vous pouvez vous assurer, Monsieur, que comme nos amis semblent être une partie de nous-mêmes, il y a déjà quelque chose de vous-même dans le ciel, qui désire de se conjoindre à vous, et qui vous demande tout entier.

« M. Boudon, quand il était sur la terre, présentait à Dieu vos bienfaits et l'hospitalité que vous exerciez à son égard, pour vous attirer les grâces célestes ; et comme sa reconnaissance est maintenant aussi parfaite que sa charité, il vous recommande à Dieu de toute sa force; et les mains de ce pauvre éminemment riche ont mis dans les trésors du ciel tous les secours, tous les soulagements, toutes les caresses et tous les biens qu'il a reçus de vous. Il lui semble qu'il manquerait quelque chose à sa félicité, si vous n'étiez pas bien heureux avec lui; et il prie pour vous obtenir beaucoup de moyens d'augmenter la félicité qu'il demande pour vous. Ce sont des vérités que la charité, l'Evangile et l'expérience nous apprennent, et qui doivent augmenter notre confiance en Dieu.

« Pour moi , j'invoque volontiers ceux que j'ai aimés dans le monde, et qui sont morts dans une grande odeur de piété : et ce m'est une merveilleuse consolation d'espérer que je les trouverai un jour dans le ciel. Je leur dis quelquefois fort naïvement : Quand vous étiez sur la terre, vous ne voyiez rien que mon extérieur, et vous pensiez plus de bien de moi, qu'il n'en était. Je prie Dieu qu'il vous fasse connaître tous mes défauts et toute ma corruption , afin que vous ayez compassion de moi, et que vous priiez Dieu qu'il me fasse miséricorde.

« Je conserverai, Monsieur, bien précieusement les deux lettres que m'a écrites ce saint homme, et le livre que vous m'avez donné de sa part. Mais je prends la liberté de vous demander deux grâces, que vous pouvez m'accorder facilement. La première, de le prier qu'il demande à Dieu de détruire en moi tout ce qui m'enpêche d'aller à lui, et que je ne mette rien au jour que pour sa gloire. Ce bon ami ne refusera pas de vous exaucer, et je l'en supplie de tout mon cœur. L'autre faveur que je vous demande, est un petit abrégé de sa vie, dans votre plus grand loisir. Vous aviez sa confiance, et personne, à mon avis, ne l'a mieux connu que vous. M. Gauthier ne m'écrit qu'un mot de cette belle vie. Ce qui m'y plaît beaucoup, c'est que ce grand serviteur de Dieu n'a jamais possédé un écu vaillant. Une telle pauvreté dans un tel archidiacre, et même dans un ecclésiastique, qui est obligé de garder quelque rang dans le monde, est une pauvreté vraiment évangélique qui passe celle du camicin. Ce sont des pauvres riches des dons

de Dieu, et qui acquièrent à leurs amis do pareilles richesses. Je suis, » etc.

La seconde lettre, par laquelle nous finirons ce ii" livre, est une réponse que lit à une religieuse de Paris le digne prêtre, qui eut le bonheur d'assister M. Boudon à la mort.

« Il est vrai, » disait-il, « que j'ai reçu un honneur et un bien, auquel je ne m'attendais pas, et que je n'osais pas me promettre ; parce que je croyais que M. le doyen de lacathédrale, ou M. le supérieur du séminaire d'Evreux, ou quelqu'autre personne, à qui de droit j'eusse dû le céder, assisteraient M. Boudon à son dernier passage. Mais la Providence qui règle tout, m'a accordé ce à quoi je n'osais pas même penser, me promettant seulement de m'efforcer d'être présent à une si belle mort. Ah 1 plût à Dieu, dans l'excès de sa charité envers moi, que j'eusse reçu l'esprit qui a animé cet homme de Dieu 1* je pourrais dire avec vérité que j'aurais'reçu l'esprit de Jésus-Christ, dont il a été mu et uniquement animé dans la qualité de membre du Sauveur, qu'ont tous les Chrétiens. Les lettres qu'il vous a écrites, disent assez ce qu'il pensait et ce qu'il croyait de cette divine union, dans laquelle il voulait tout dire, tout faire et tout souffrir... Je voudrais bien prendre la devise de mon bon père : Dieu seul. Mais mes péchés me rendent indigne £de ce beau' caractère. 11 fallait un homme comme lui, consacré à Dieu tout entier dès sa jeunesse, pour remplir une telle devise. Tout ce que je puis espérer, c'est que les miséricordes de Dieu, et la charité des personnes de votre mérite m'obtiendront au m'oins la grâce de vivre et de mourir dans une véritable horreur de tout ce qui peut déplaire à la divine majesté.

<v Cependant nous appellerons ce cher défunt , Y Homme de Dieu seul universellement et sans aucune réserve dans Vunion avec Jésus-Cftrist le Sauveur de tous les hommes. Si jamais on. écrit sa vie, on remarquera en lui parfaitement ce caractère. Pour moi lorsque quelqu'un me demande si je n'ai pas le portrait de M. Boudon, je prends un papier, j'y écris ces deux mots : Dieu seul, je dis :. Venez, lisez et voyez; voilà son véritable portrait. Tâchons, ma révérende Mère, d'en imprimer quelques traits sur nous avec le secours divin, sous la protection de la trèssainte Mère de Dieu. Celui à qui rien n'est impossible, saura bien, quand il lui plaira, trouver les moyens de faire connaître son serviteur : car nous savons bien qu'il est jaloux de la gloire de ses saints; et qu'il en est lui-même la beauté la plus magnifique, quand il plaît à sa bonté de les manifester. Je suis, » etc.

Ce pieux ecclésiastique, qui reçut les derniers soupirs de l'homme de Dieu, fut récompensé du tendre et respectueux attachement qu'il avait eu pour lui. On lui avait proposé un emploi du vivant de l'archidiacre ; mais comme celui-ci, sans l'avis duquel il ne faisait rien, lui dit que son temps n'é-

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tait pas encore venu, il crut ne pouvoir mieux faire, que d'attendre en paix les moments de Dieu. Ils arrivèrent un an après, et d'une manière qui eût fait revivre la mémoire de M Boudon , si elle avait été de nature à s'effacer jamais. Un magistrat d'une probité connue , s'étant rendu de Paris -à Evreux pour y célébrer l'anniversaire du grand archidiacre, demanda pour l'ecclésiastique dont nous parlons, et à son insu, .une cure importante et très-difficile à desservir, où, pour continuer les grands biens qu'un pasteur plein de zèle y avait établis, il ne fallait rien moins qu'un prêtre aussi sage et aussi vertueux que lui. Cette grâce, si toutefois un bénéfice à charge d'âme en est une, lui fut refusée ; et le magistrat comprit qu'on avait jeté les yeux sur un autre. Mais Boudon, tout mort qu'il était, savait encore faire entendre sa voix, et il parlait en faveur de ceux qui n'avaient été ses amis, que parce qu'ils étaient les amis de Dieu. Trois jours après, le patron qui était un parfaitement honnête homme, et l'un des premiers du chapitre d'Evreux; s'en va trouver notre bon prêtre : il l'aborde, les yeux mouillés de larmes; il lui déclare qu'un mouvement intérieur le presse de le nommer à cette cure, et qu'il ne peut y résister. A ces mots le vertueux ecclésiastique, qui n'avait pas même entendu parler des tentatives qu'on avait faites en sa faveur, entasse raisons sur raisons, pour se soustraire au fardeau qu'on veut lui imposer. Mais il a beau faire, on le mène, ou plutôt on le traîne par force chez un grand vicaire, qui l'examine selon la coutume : on lui expédie ses provisions; et le jour de la Nativité de la Vierge, c'est-à-dire, huit jours après l'anniversaire de M. Boudon, on lui fait prendre possession de ce bénéfice où il a fait tous les genres de biens qu'on doit attendre d'un ministre, qui ne s'est rendu à la vocation divine, que comme le premier prêtre de la loi ancienne et le grand pontife de la loi nouvelle (51).

11 ne nous reste plus, pour obéira l'usage, que de tracer le portrait de l'homme apostolique, dont nous finissons l'histoire. Il était d'une taille moyenne et peu fournie. 11 avait le front assez large ; l'œil vif en chaire et dans les entretiens où il s'agissait de Dieu; hors de là presque éteint, et comme insensible ; le visage serein, mais moins frappant par la douceur, que par un air de pénitence qui rappelait celle des Antoine et des Siméon Stylite. Son esprit, quoique richement cultivé, n'était point orné à la manière de ceux qui ne cherchent qu'à plaire par un frivole enjouement. 11 ne connaissait ni les histoires qui amusent, ni les saillies qui dissipent. Il allait droit à Dieu ; mais il y allait avec une onction qui lui tenait lieu de ces agréments par où d'autres se niéna-

(51) Ce digne curé se nommait M. Chanoine. Ce fut M. Butel qui, en qualité de théologal, le nomma à la cure de Rùlly, gros village à deux lieues d'Evreux , où pendant plus de quarante-cinq ans il a

gent du crédit, et quelquefois une vaine admiration. Pour le cœur, en se rappelant une partie de ce que nous en avons dit, on verra qu'il l'avait généreux, intrépide, compatissant, aussi vaste que le monde entier qu'il portait dans son sein, et pour lequel il aurait donné mille fois son sang comme une goutte d'eau, si la Providence ne s'y fût opposée. A parler humainement, on trouverait quelque chose de trop,-soit dans cette affreuse pauvreté, qui fit de lui une espèce de mendiant du public; soit dans la fermeté avec laquelle il soutint les droits de sa dignité d'archidiacre. Mais le premier de ces deux prétendus défauts lui fut commun avec les hommes apostoliques. Le second, qu'un peu plus d'usage du monde aurait quelquefois corrigé, n'eut pour principe qu'une vraie et solide vertu. Un homme qui, sans ouvrir la bouche pour se justifier, se vit la fable et l'opprobre du genre humain, n'était attentif sur les honneurs dus h son rang, que parce qu'il craignait de ne pas rendre en entier à ses successeurs le dépôt qu'il avait reçu de ceux qui l'avaient précédé. L'orgueil, quelque soin qu'il ait de dérober sa marche , se coupe aisément; et on ne l'alliera jamais avec cette suite constante de vertus, que l'histoiredugrand archidiacre d'Evreux nous a fournies jusqu'ici, et dont le dernier livre do cet ouvrage va nous donner une idée plus nette et plus distincte. Mais dès ce moment disons , sans craindre d'être démenti, que Boudon fut tel , que le Saint-Esprit nous a peint le grand prêtre Onias: Vir bonus et benignus, verecunaus visu, modestus moribus, eluquio decorus , et a pitero in virlutibus exercitalus. (II Machab. xv, 12.) Sa nouvelle épilaphe, que je viens de recevoir d'Evreux en latin et en français, le fera encore mieux connaître.

DEO SOLI Se, suaque omnia, dum viveret, dicavil HEXR. MAR. BOUDON, archid. Ebroic.

Ab infa/Uia Pauperum Puler et Socius, Divinœ Provitlenliœ alumnus et prœco, I tnmaculatœ Virginis cliens, detade vindex, Angelorum œmulus et cultor.

DEO SOLI Laboribus, scriplis, sermonibus, ilincribus: Ad annos usque LXÎIX.

Pér infamiam et bonam famam,

Ut seductor et venu , Zelo zelaitts est, cl immolants Supra sacrifichun et obsequium fidei suœ

Spe gaudcns, oralioni instam

Obdormivil in Domino die 31. Aug. M. D.CC II

Et in hoc Sacello, ipsius decoralo studiis

Defunctus aalmc loquitur,

Libvisque pielatem sptrunlibus

Docclquam bonum sit adhœrere

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