‹ Œuvres complétesChapitre 83 sur 397 · PREMIÈRE RÈGLE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RÈGLE

Se haïr saintement.

Cette règle est tirée du sant Evangile, en saint Jean, chapitre xii, où le Verbe incarné dansles pures entrailles de la sainte Vierge, toujours immaculée, a bien voulu lui-même enseigner aux hommes une doctrine si pure et si éloignée des sens. C'a été ensuite la grande maxime des saints *et leur pratique ordinaire. Il ne faut qu'ouvrir tous ces grands volumes qui traitent de leurs vies pour demeurer convaincu de cette vérité. Jetez les yeux sur toutes les pages, et vous n'en trouverez aucune où vous ne remarquiez, si vous avez l'esprit de Dieu, la sainte haine, que l'Evangile nous apprend, fidèlement pratiquée. C'a été le fondement sur lequel tous les saints ont élevé le glorieux édifice du pur amour de Dieu seul, qui ne s'établit en nous que par la sainte haine de nous-mêmes. Si vous vous aimez beaucoup, vous aimez peu Dieu : pour l'aimer, il faut se haïr. C'est ici que l'on peut remarquer le petit nombre de ceux qui aiment Dieu en vérité ; car si vous y prenez garde, vous verrez peu de personnes qui se haïssent, parce que la plus grande partie des hommes s'aiment. Hélas 1 ô âme chrétienne qui lisez ceci, faites réflexion sur vous-même, et mesurez par cette règle l'amour que vous pensez avoir pour Dieu ; voyez un peu à loisir dans votre oratoire, ou en la présence du très-saint sacrement, si vous êtes au nombre deceux quiseportent unesaintehaine, selon la doctrine de l'Evangile. 11 est bien nécessaire, dans un sujet de telle conséquence comme l'amour de Dieu, de ne s'y pas tromper. Cette règle peut faire le discernement du véritable amour d'avec le faux; et il serait à souhaiter, puisquo c'est la doctrine d'un Dieu-Homme, que les directeurs l'insinuassent fortement dans les esprits de ceux que la divine Providence leur adresse ; car n'est-ce pas une chose digne de toute compassion de voir tant de personnes faire profession de la vie dévote, sans en avoir l'esprit? L'on met souvent la perfection dans les choses extérieures qui rendent honorables ceux qui les pratiquent et qui les font estimer, ei cependant Dieu veut être adoré en esprit et en vérité. Ce n'est pas (pie nous ne .

fassions grand état de tant de bonnes œuvres que les personnes charitables exercent, et qui même sont quelquefois nécessaires, sous peine de damnation éternelle, dans les besoins extrêmes , et que l'âme chrétienne doit pratiquer avec libéralité en toute sorte de temps, si elle veut se rendre agréable au Père des miséricordes. Nous estimons beaucoup les œuvres extérieures ; mais nous déplorons qu'elles soient si peu armées de l'amour de Dieu. L'amour-propre a presque établi son trône partout : cet amour malheureux se glisse de tous côtés, même dans les choses les plus saintes; il monte dans les chaires où il est combattu :il se place dans le cœur de plusieurs qui le détruisent par leur langue. Qui le croirait? mais cependant, il est vrai, il se sert des jeûnes, des veilles, des prières, des aumônes, pour s'établir, abusant de la sorte de ces moyens qui d'eux-mêmes sont si propres pour l'établissement de l'amour de Dieu.

Or, ces dérèglements arrivent de ce qu'on n'est pas bien fondé sur la sainte haine de soi-même, qui nous porte en toutes choses à nous fuir, à nous éloigner de nous-mêmes, à ne chercher jamais notre propre intérêt, mais l'intérêt de Dieu seul. C'est pourquoi nous avons pensé qu'il était à propos de donner pour première règle de cette sainte association, la haine évangélique que le Fils de Dieu nous a enseignée : et pour en faire une juste application, il ne faut qu'examiner si, en ce que nous faisons, nous nous portons une sainte haine; car si cela est vrai, nous ne chercherons pas les délicatesses en nos tables, en nos lits, en nos habits ; nous ne chercherons par nos goûts en nos exercices spirituels, le plaisir dans les conversations, notre satisfaction dans les choses que nous entreprenons. Ce ne serait pas se haïr que d'agir de la sorte. Voyez-vous que ces gens qui sont assez misérables pour avoir de la haine contre ceux qui sont leurs ennemis, les traitent de cette manière? Rien au contraire, ils leur désirent du mal, ils leur en procurent, ils sont ravis quand il leur en arrive; ils les décrient, ils font tout ce qu'ils peuvent pour leur nuire. C'est là les haïr en vérité. Considérez un peu ensuite si vous vous haïssez : êtes-vous bien aise de voir votre corps maltraité par les mala-

DIEU SEUL. — P

dies? l'affligez-vous par la pénitence? vous réjouissez - vous des peines intérieures que vous souiïrez? êtes-vous consolé si l'on médit de vous, si l'on vous calomnie, si vous perdez votre bien, si vous êtes réduit à la pauvreté, si l'on ne vous aime pas, si vous servez de jouet dans les compagnies, si vous êtes abandonné de vos amis? Ceux qui ont une grande baine, sont bien aises que ces choses arrivent a leurs ennemis : l'êtes-vous donc, et aimez-vous tous ceux qui conspirent à vous faire du mal ? car c'est ce qui suit infailliblement de la haine. Faites un peu le rapport que vous devez avoir, si vous vous haïssez chrétiennement, avec ceux qui se haïssent naturellement, et puis vous pourrez voir si vous êtes en la pratique de cette première règ'e ; car enfin le Fils de Dieu ne s'est pas servi de ce mot de haine, sans en désigner la signification.

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