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DIXIÈME RÈGLE

Avoir un soin tout spécial d'acquérir et de pratiquer la vertu d'humilité.

Nous mettons cette vertu pour dernière règle aux associés de l'intérêt de Dieu, parce que sans l'humilité il est impossible que les intérêts de Dieu s'établissent, qu'ils se conservent, et qu'ils aient quelques progrès. Cette vertu est le fondement du pur amour: sans elle, on ne l'aura jamais ; il faut la garder chèrement pour le conserver, et en même temps qu'on la perd , il est perdu. Quand on serait dans le ciel comme le? anges, si l'on n'est humble, on en sera préci-

DIEU SEUL. — PART, 1, REGLES

pit/' , comme ces esprits rebelles-, dans le plus profond des eniers. Quand vous reposeriez dans le soin de Dieu, si vous no prenez soin (io conserver cette chère vertu,

Dion moine vous en tirerait pour. vous jeter dans un abîme do misères. Il n'y a rien qui nous rende plus agréables à Dieu, rien qui nous dispose mieux à ses plus pures communications, rien qui nous obtienne plus efficacement de la miséricordieuse bonté de Dion le don do persévérance , rien qui nous ronde plus terribles aux démons, rien qui nous délivre plus certainement des plus fâcheuses tentations. Quand vous seriez élevé dans les unions les plus étroites du saint amour; quand vous seriez parvenu au plus haut degré de la sainteté, si vous voyez eu vous de l'orgueil, tremblez : si vous n'y prenez garde, tout est perdu, votre élévation ne vous servira qu'à vous faire tomber vie plus haut, et à vous causer une chute plus funeste. Dieu résiste aux superbes (Jac. iv, G), dit l'Ecriture; et l'histoire no nous présente que trop d'exemples à ce sujet. N'a-t-on pas vu ceux qui étaient comme les soleilsde l'Eglise, tomber en de fâcheuses éclipses, parce qu'ils n'ont pas voulu assez s'humilier, s'attachant à leurs propres lumières, qui les ont aveuglés et portés ensuite dans le précipice ? Combien de savants se sont perdus par l'orgueil ? Et l'histoire d'un grand ordre nous apprend qu'un nombre de religieux damnés parurent après leur mort visiblement à toute une communauté, déclarant qu'ils avaient été tous en charge ou docteurs. N'a-t-on pas vu dans le désert ceux qui conversaient avec les anges , qui menaient une vie surhumaine, qui n'étaient plus du monde, ayant l'esprit toujours dans le ciel, se damner à la fin de leur vie par leur orgueil ? Combien d'anachorètes, qui commandaient à toute la nature, à qui les lions obéissaient, qui participaient aux privilèges de l'état d'innocence par les dons miraculeux qu'ils avaient, aussi bien que par leur vie, combien, dis-je, de ces saints ont-ils perdu la vérité, quittant leur espr.t, parce que leur esprit perdait l'humilité? et ensuite ne sont-ils pas tombés dans des hérésies très-méchantes? N'attendez jamais rien d'une personne, disait le glorieux patriarche saint Benoît , si elle n'est cordialement humble. Il est certain que, quoi que l'on fasse, quand on passerait les nuits en veilles sacrées , que l'on pratiquerait toutes les austérités incroyables , quand on aurait donné tout son bien aux pauvres , quand on aurait le don dos miracles, si l'on n'est entièrement humble , l'on n'est rien. Oh 1 que j'aimerais bien mieux, disait le divin Pacôine, faire un acte d'humilité , que de ressusciter des morts.

^ Cette vertu est la vertu d'un Dieu-Homme, c'est la chère vertu de Jésus-Christ; c'est lui qui l'a enseignée aux hommes, et c'est une chose bien remarquable, qu'elle était tellement inconnue aux païens, que nous ne trouvons pas qu'ils eussent aucun terme pour l'exprimer; car le ternie d'humilité, parmi

ÛElYKIîS COJir-L. DE BOUDOS. 1.

ces infidèles, sigtirfiaitbassesse et non vertu. Il n'y a que le seul esprit de Dieu qui la puisse donner : aussi nous n'en voyons le parfait établissement que dans les âmes qui sont véritablement à Dieu. Los hérétiques et les schisraatiqnes ne l'ont qu'en apparence ; ils n'ont qu'une humilité teinte qu'ils font paraître lorsqu'ils ne se sont pas contredits, mais dans le fond du cœur une superbe étrange qui leur fait préférer leurs propres lumières aux lumières do l'Eglise; un orgueil détestable qui les fait résister aux puissances établies de Dieu, méprisant les ordres de celui qu'il a donné pour chef ot pasteur à son Eglise. Cependant, plusieurs de ces hérétiques et schismatiques ont été de grands jeûneurs et ont mené une vie très-pénitente ; ils paraissaient dans un grand dégagement des choses du monde, et attiraient plusieurs personnes à leurs sectes par une vie qui paraissait grandement exemplaire, ce qu'il eit aisé de voir dans les premiers siècles de l'Evangile, et dans ceux qui les ont suivis. Saint Bernard, parlant d'un des disciples d'Abailard, dit qu'il reconnaît en cet homme tant d'innocence pour les mœurs et tant de probité, qu'il souhaiterait que sa doctrine fût aussi saine que sa vie était sainte, il est vu, dit ce saint ensuite, ne mangeant ni ne buvant (marquant par là l'austérité de sa vie), mais avant une grande faim et une grande soif de la perte i\es âmes, aussi bien que Je diable. Cotte pensée du grand saint Bernard, qui compare cet homme au diable, me fait souvenir de ce qui est rapporté d'un Père du désert, à <jui le diable paraissant en forme visible, dit qu'il ne craignait pas beaucoup ni les jeûnes, ni les veilles, ni quantité d'autres bonnes actions que faisaient ses disciples, parce que, disait ce démon , s'ils gardent le célibat, je ne sais ce que c'est que des femmes; s'ils veillent, je ne dors point; s'ils souffrent, j'ai (.\es peines incomparablement plus grandes; mais la chose que je ne puis faire, c'est d'être humble, ce qui fait qu'un homme humble me fait trembler. C'est pouiquoi le diable souffre la pratique des austérités à ceux qui sont à lui, mais jamais la vraie humilité ne s'y rencontre. Cet esprit apostat ne peut supporter cette vertu de Jésus humble. On a vu quelquefois les démons paraissant en des corps empruntés, et, comme ils sont esprits de mensonge, voulant qu'on les prit pour ce qu'ils n'étaient pas, écouter assez longtemps parler de bonnes choses; mais aussitôt qu'on parlait de la vertu d'humilité, ils disparaissaient, ne pouvant pas même en souffrir les discours. 11 y a eu des diables qui sont sortis des possédés à la vue d'un acte de cette sainte vertu. Tous les humbles n'ont jamais été trompés par le diable, en sorte qu'ils en aient souffert diminution de leur grâce; et sainte Thérèse, la belle intelligence de la vie dévote de nos jours, assure qu'il n'y a rien à craindre pour l'âme qui se tient en humilité; au contraire, tous les superbes ont été exposés aux illusions du malin esprit et enfin ont été malheureu-

OEUVRES COMPLETES DE BOl'DON.

sèment trompés. Oh! qu'il est vrai que cette vertu est utile et nécessaire à l'âme qui désire plaire à Dieu 1 II y va donc de l'intérêt de noire cher Maître que l'on n'oublie rien pour l'acquérir.

J'ajoute que pour avoir même des lumières solides, j'entends celles qui non-seulement éclairent l'esprit, mais qui embrassent la volonté, il est absolument nécessaire d'être grandement humble. Ces discours de Dieu seul, du seul intérêt de Dieu seul, ne pénétreront jamais le cœur superbe; jamais l'orgueilleux ne les entendra sans la lumière de Dieu qui cache ses secrets aux sages et aux prudents, et ne les révèle qu'aux petits. Il m'est arrivé plusieurs fois de trouver des personnes cachées, de simples femmes de village, ou des sœurs converses en des maisons de religieuses, dont une des plus honorables occupations était de servir à la cuisine, qui étaient admirablement éclairées dans les voies du pur amour; elles recevaient de grandes et extraordinaires communications de notre débonnaire Sauveur et de la cour céleste. Mais comme je considérais la source de toutes leurs grâces et de ces lumières divines, cachées bien souvent à ceux qui devraient les avoir pour en instruire les autres, je voyais que c'était leur état humble de la pratique de l'humilité. Non, disait l'adorable Jésus à sainte Thérèse, je ne me communique pas aux savants, parce qu'ils ne donnent pas lieu à ma lumière. li voulait parier, cet aimable Sauveur, des savants qui sont suffisants et élevés dans leurs sciences; caries docteurs humbles reçoivent sa lumière et la distribuent aux peuples avantageusement. Cette règle donc porte l'âme à s'étudier en la vertu de Jésus- Christ, en la pratique de l'humilité, à n'oublier rien, à faire tous ses efforts pour en avoir la sainte profession, à chérir toutes les voies qui y conduisent, a aimer tendrement tout ce qui contribue à son établissement, comme la pauvreté,|les mépris, les affronts, les moqueries , le peu de succès dans les choses. Car le moyen d'être bien humble sans humiliation! et si l'on désire de l'être, pourquoi se fâcher d'être humilié ? Ne doiton pas plutôt s'en réjouir beaucoup?

Les, associés se souviendront qu'un des plus grands maux qu'ils puissent faire, c'est de manquer à cette règle, que nous avons mise la dernière, comme celle à laquelle nous devons penser tout particulièrement ; mais elle ne demande pas seulement l'humilité de volonté, mais d'entendement. Vous

trouverez quelques personnes qui veulent bien faire ce qu'on leur dit, quoique ce ne soit pas leur avis, c'est l'humilité de volonté; mais il y en a peu qui soumettent assez leur jugement , elles pensent toujours avoir raison, elles font état de leurs lumières. Or, cette attache est un des plus grands obstacles à l'esprit de Dieu seul. Ces personnes propriétaires de leurs pensées ne feront jamais de grands progrès dans les voies du pur amour; car le pur amour réduit la personne comme un enfant, qui non-seulement fait ce qu'on lui dit, mais qui croit facilement à ce qu'on lui dit. La charité, dit l'Apôtre, croit tout. (/ Cor. xm, 7.) Le pur amour fait penser facilement que les autres ont raison ; il fait qu'on n'a aucune attache à ses pensées, qu'on les méprise, et qu'on n'en fait aucun état. En vérité, lorsque Dieu seul est établi dans son cœur, il lui est facile de s'oublier, de ne pas se soutenir. Hélas 1 il fait tout ce qu'on veut, il obéit avec promptitude, soit pour faire ou pour ne pas faire, dans les actions les plus saintes ; il se confesse quand on le lui dit; il communie lorsqu'on le lui ordonne ; il jeûne, il ne jeûne pas ; il converse, il est retiré ; enfin on le porte, on le mène, sans aucune contradiction, comme un enfant ; il juge de plus que c'est avec raison qu'on le conduit de la sorte; il ne dispute point, il ne conteste point; s'il a quelques pensées contraires, il les rejette, il les méprise. Me voici, dit-il en toute rencontre, mon cœur est prêt, mon cœur est disposé. Il ne se peut dire l'horreur qu'ii a de toute opiniâtreté, de toute attache à ses pensées ; s'il commet quelque faute en ce sujet, il crie miséricorde aussitôt; il fait de grandes pénitences, il implore les secours du ciel, l'assistance des prières des serviteurs de Dieu; il fait dire des messes, il fait des réflexions particulières sur l'humilité d'un Dieu sur un gibet, sur celle qu'il porte au très-saint sacrement, sur l'humilité de sa divine Mère, la plus humble des pures créatures; il jette bien des larmes, il demande que son cœur soit brisé d'une douloureuse contrition. Après tout, il est toujours bien sur ses gardes touchant l'orgueil, et saint François Xavier assurait que ceux qui ne pensaient pas en avoir étaient ceux qui en avaient du plus fin. Oh 1 que bienheureux sont ceux, qui sont écrits dans le livre de l'humilité; disait un ancien 1 et que bienheureux sont les pauvres d'esprit, dit notre Maître, car à eux appartient le royaume des deux! (Matth. v 3.)

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