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NEUVIÈME RÈGLE

loir pour toutes choses Dieu seul en toutes choses.

Qui dit ie pur amour, dit Dieu seul, l'amour pur, en sa simplicité, ne peut souffrir que ce qui est nécessaire : l'amour, pur en sa netteté, ne peut admettre aucun mélange. L'âme qui possède ce trésor inestimable, no voit rien, ne goûte rien, ue désire rien que Dieu seul. On la mène dans des solitudes terribles à la nature, et elle y est comme dans un pays inconnu, et où elle n'aperçoit rien ; ce qui se passe au-dessus de son intelligence, saisit quelquefois d'une grande peur, ne sachant où elle est, ni ce qu'elle est devenue. Elle est conduite dans des déserts immenses, où de tous côtés il n'y a que Dieu seul qui paraît. Elle est jetée, elle est plongée, elle est perdue dans un abîme infini, où, après avoir tout perdu dans ces solitudes et dans ces déserts où elle a été introduite si miséricordieusement, elle se trouve encore perdue elle-même. Dans ces solitudes, elle n'y voit plus aucune créature,

DIEU SEUL. — PART. I, REGLES

parce que ce sont des déserls inhabités ; c'est cette terre dont parle le Psalraiste (Psal. Lxn, 3), qui est déserte, sans chemin, sans eau, où la vertu et la gloire de Dieu sont manifestées : mais elle se voyait encore; or, dans son abîme, elle ne se voit plus. Elle disait auparavant un à un, elle dit pour lors, Dieu seul, et elle le dit en vérité, parce que, ne regardant plus aucune chose créée, elle ne se soucie pas d'elle-même, elle ne s'y voit ni dans le temps ni dans l'éternité, mais très-uniquement celui qui a fait le temps, et qui est le Dieu de l'éternité. Dieu seul est sa vie, Dieu seul est son désir, Dieu seul est son amour, Dieu seul est son estime, Dieu seul est son honneur, Dieu seul est sa réputation, Dieu seul est son plaisir, Dieu seul est sa joie; Dieu seul fait toutes ses prétentions, son ambition et ses desseins; Dieu seul est toute sa gloire, toutes ses amitiés, tous ses divertissements; Dieu seul est sa philosophie, sa théologie, son éloquence ; Dieu seul est son livre et toute sa science; Dieu seul est tout son appui, toute sa confiance; Dieu seul est sa force, sa lumière et son guide ; Dieu seul est son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, son époux, toute sa parenté , toute son alliance ; en sorte que si vous demandiez à cette âme : Dis-moi, ô âme ! que veux-tu, que crains-tu ? elle ne pourrait vous dire autre chose, sinon : Dieu seul. Elle n'espère et ne craint rien de personne : c'est là une de ses plus chères maximes, n'attendre rien et ne craindre rien d'aucune créature. Si vous continuez à lui dire : O âme 1 au moins ne désires-tu plus d'être aimée de quelque bonne personne, elle dira aussitôt ; de Dieu seul; plutôt mourir oe mille morts que de vouloir, pendant un petit moment, l'amitié de qui que ce soit ; ce qui est une chose affreuse, de voir qu'un cœur donne la moindre petite place à quelque chose de créé, lui qui ne doit être rempli que de Dieu seul. Il faut, dit-elle, il faut que tout en sorte, et les bonnes créatures et les mauvaises; Dieu seul suffit. Elle met pour cette lin le* grand bonheur de la vie présente dans une entière privation, et lorsqu'elle veut se récréer (je connais des personnes qui en usent de la sorte), elle se regarde dans un état d'abandon parfait. Oh! que de bonheur, s'écrie-t-elle, si l'on était abandonné de tous ses proches, et même rebuté et laissé; si l'on était même délaissé des gens de bien, si l'on passait pour misérable dans l'esprit de toutes sortes de personnes, et que l'on ne fût estimé de qui que ce soit; si ensuite l'on était réduit dans l'extrémité de la pauvreté, et que l'on ne trouvât personne qui voulût donner un seul morceau de pain, et enfin que l'on fût obligé de mourir dans un ruisseau au milieu d'une rue, foulé aux pieds et décrié de tout le monde. Voilà le parfait bonheur de la vie de cette âme, parce que c'est une privation générale de tout le créé, qui conduit dans la plénitude de l'incréé. Afin que Dieu seul soit, il faut qu'il n'y ait plus rien. Ces vues lui donnent une haute estime et un

amourardent pources états de folie quequelques saints ont embras.sés. O heureux état, dit-elle, ô aimable, o glorieux, 6 divin état, puisque tu portes une séparation générale des créatures, et qu'il n'y a que Dieu seul en toi ! S'il lui était permis d'ambitionner quelque^chose, sans doute que ce serait cet état de folie apparente; car il faut avouer qu'il renferme des grandeurs inconcevables, les plus pures communications de Dieu seul. Si on demande à cette âme où elle va en ses voyages, elle répliquera : à Dieu seul; ce qu'elle prétend en ses récréations: le plaisir de Dieu seul ; ce qu'elle cherche pendant la nuit: le repos de Dieu seul; d'où vient qu'elle mange, qu'elle boit, qu'elle se nourrit : pour la gloire de Dieu seul. A son réveil, elle est frappée comme d'un éclair à la vue de Dieu seul ; elle se lève, elle agit, elle va, elle revient, elle converse, elle se retire, tout pour Dieu seul. En cet état, elle ne se sert pas de plusieurs motifs ; elle ne forme pas plusieurs intentions en la pratique des vertus, des bonnes œuvres, en ses jeûnes, en ses oraisons, en ses communions,': Dieu seul fait tous ses motifs, toutes ses intentions. Elle ne s'élève pas de la créature au créateur; mais dans le créateur elle voit la créature; car la première pensée qui lui vient en toute chose, c'est Dieu : auparavant, elle remarquait les créatures, cela la portait à bénir leur auteur. O Dieul disaitelle, en voyant le soleil, qu'il faut bien dire que celui qui l'a fait est admirable en ses clartés 1 En voyant un bon feu : Béni soit Dieu qui nous assiste avec une providence si douce. Mais dans cet état de perte, dans cet abîme, à la vue du soleil et de toutes les choses créées, elle voit du premier abord Dieu qui éclaire par cet astre, qui échauffe par le feu, qui nourrit par la viande, et il lui semble que tout est comme absoroé en cet Etre infini, Dieu seul. C'est Dieu seul qu'elle recherche dans le salut du prochain, et elle demeure grandement étonnée de voir tant d'applications à la créature dans le spirituel même. Ce n'est pas qu'elle ignore que ce ne soit une bonne chose d'envisager l'intérêt spirituel dans les âmes et dans leur salut; mais rien ne la contente que Dieu seul. Lorsqu'elle entend dire : C'est une grande pitié de voir ces âmes se perdre ; elle pense que cela est bien vrai ; mais elle s'étonne de ce qu'on ne pense pas et de ce qu'on ne dit pas, que c'est une grande pitié de voir que Dieu n'y est pas glorifié, de ce que ses divins intérêts n'y sont pas gardes. C'est ce qu'elle regarde uniquement, et c'est ce qui fait qu'elle travaille sans se lasser, et sans se rebuter jamais des fautes du cher prochain. Les autres , qui n'ont pas ces vues, se lassent à la fin, et disent, en parlant du pécheur : Qu'il se perde, puisqu'il veut se perdre, et qu'on travaille en vain auprès de luil Mais cette âme, qui y envisage l'intérêt de Dieu seul, ne peut souffrir un tel procédé. Hélas 1 dit-elle, il y a bien autre chose à considérer que la perte du pécheur, puisqu'il y va de la gloire de

Dieu ; el quel moyen de souffrir, autant qu'il est en nous, que Dieu perde un seul degré de sa gloire extérieure! Non, non, quand tous les hommes le voudraient, il ne faudrait pas le supporter. Le glorieux, saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, agissait par ces vues, lorsqu'il assurait qu'il eût estimé tous les travaux de sa vie bien employés pour empêcher un seul péché; et il disait ces choses lorsqu'on lui objectait que la peine qu'il prenait pour la conversion des femmes débauchées, était souvent inutile, ces femmes retournant facilement à leur péché.

C'est Dieu seul donc qu'on regarde dans le salut du prochain et dans le sien propre. Oh 1 qu'il est bon et juste de dire : Je veux me sauver, je veux faire mon salut ; car il y va de l'intérêt de Dieu que l'on se sauve, que l'on fasse son salut. Mais j'aimerais mieux tout d'un coup ne penser qu'à la gloire et à l'intérêt de Dieu seul , et penser et dire : Je veux glorifier Dieu, je veux chercher les intérêts de Dieu, je suis au monde pour Dieu, c'est pour lui que je dois vivre et dans le temps et dans l'éternité. Mon Dieu! nous avons tant de peine à nous oublier, nous nous souvenons toujours de nous, et c'est la cause de tant d'angoisses, de tant de scrupules, de tant de peines, que plusieurs personnes souffrent en la vie dévote. Nous sommes trop tendres sur ce qui nous regarde, et il est rare de trouver une personne dans un parfait abandon à Dieu seul , particulièrement parmi les femmes, dontily a très-peu qui ne s'inquiètent pour leur spirituel, quand elles ont eu assez de courage pour abandonner l'attache des choses temporelles. J'ai quelquefois considéré qu'un enfant qui s'abandonne bien à son père, ne se met pas en peine qui lui donnera du pain ou des habits, si son père a du bien, s'H est riche. Un valet se confie bien à son maître pour ses gages ; il attend avec patience le terme de ses services pour être récompensé. Ni l'enfant ni le serviteur ne se tourmentent par de vaines craintes d'être maltraités ou du père ou du maître. Ensuite je pensais que Dieu est le meilleur des pères, et qu'il a bien d'autres bontés que tous les pères de la terre, qu'il est le plus fidèle des maîtres , et qu'ainsi ce n'était pas notre affaire de nous mettre en peine ou du paradis, ou de l'enfer , mais bien de le servir avec fidélité et sainteté. Cette pensée du seul service de Dieu seul nous doit suffire pour toute la vie, comme aussi pour la mort. 11 faut être bien abandonné à Dieu seul, à l'égard de son éternité aussi bien que du reste ; mais un serviteur de Dieu a fort bien remarqué que c'est une chose assez peu commune que de trouver cet abandon au temps de la mort, où la vue de nos -propres intérêts se réveille plus fortement que jamais. Cependant nous n'avons, aux derniers moments de notre vie , aussi bien qu'en tous ceux qui ont précédé ce tempslà, qu'une seule chose à faire : c'est de glorifier Dieu seul, et de servir Dieu seul,

laissant le soin de tout le resie. Pense à moi, ma fille, disait Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne , et je penserai à toi. Disons avec le Psalmiste : Que veux-je au ciel et en la terre, sinon vous, ô mon Dieu? Mais disons-le toujours , et disons-le avec fidélité , dans les ténèbres aussi bien que dans la lumière , dans les privations et les peines aussi bien que dans les jouissances et les consolations, dans les compagnies aussi bien que dans la retraite, dans l'occupation extérieure aussi bien que dans l'oraison, au milieu du monde aussi bien que dans l'oratoire et dans le cabinet. Dieu seul, Dieu seul , Dieu seul. Et puis , rien , rien , rien du tout. Il ne faut point se lasser de Je dire et redire : Le pur amour ne peut souffrir que lui. Oh! que ces discours sont insupportâmes au pur amour, Dieu premièrement, et en second lieu la créature 1 Que le pur amour souffre, par exemple, de voir un prédicateur qui assure qu'il cherche principalement et premièrement la gloire de Dieu en ses sermons, mais qui ensuite est bien aise d'être considéré, d'être estimé ; de voir un ecclésiastique qui aspire après un bénéfice principalement pour la gloire de Dieu , mais qui recherche ensuite ses commodités et son plaisir I C'est une croix étrange à celui qui a le pur amour, de voir et d'entendre ces choses. Oh! qu'elles sont dégoûtantes à qui en porte un grand éloignement. La eule vue l'en fait trembler; car enfin il cnoisirait plutôt d'être mis en pièces , et de voir déchirer par morceaux toutes les parties de son corps les unes après les autres, que de vouloir d'autre intérêt que celui de Dieu seul. Dieu seul, dit-il premièrement , Dieu seul en second lieu, Dieu seul en troisième lieu, Dieu seul toujours. Malheur à la créature à qui il ne suffit pas, puisque Dieu seul se suffit bien à lui-même. Il y a plus, quand Dieu se trouverait en plusieurs choses , on regarde où il est davantage, où il y a plus de sa gloire, et sans hésiter on embrasse tout ce qui glorifie davantage le Dieu de toute majesté. C'était la devise de cet homme tout divin, l'admirable saint Ignace , instituteur de la compagnie de Jésus : A la plus grande gloire de Dieu. C'était la grande maxime du laséraphique sainte Thérèse ; et elle s'était obligée par vœu de faire toujours la cho.se où Dieu tout bon serait glorifié.

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