‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 107 sur 124 · ON VIENT POUR M'ARRETER. J · texte numérisé non relu

ON VIENT POUR M'ARRETER. J

iirc de justificadoo^ il bégaya le mot conscience, il balbutia le mot hocleur. Madame Victor Hugo, calme jusque-li, ne put s'empcchcr de l'interompre avec quelque rudesse.

— Faites votre métier, monsieur, et ne raisonnez pas^ vous savez que out fonctionnaire qui porte la main sur un représenunt du peuple commet ine forÊdture. Vous savez que devant les représentants le président n'est }u un fonctionnaire comme les autres, le premier chargé d'exécuter leurs >rdres. Vous osez venir arrêter un représentant chez lui comme un mal- "aiteur ! Il y a en cfiFet ici un malfaiteur qu'il faudrait arrêter, c'est vous.

Le sieur Yver baissa la tcte et sortit de la chambre, et, par la pone cstée entre-bâillée, ma femme vit défiler derrière le commissaire bien lourri, bien vctu et chauve, sept ou huit pauvres diables efflanqués, porant des redingotes sales qui leur tombaient jusqu'aux pieds et d'a£Freux ficux chapeaux rabattus sur les yeux 5 loups conduits par le chien. Ils visi- ;crent l'appartement, ouvrirent çà et li quelques armoires, et s'en allèrent, — l'air triste, me dit Isidore.

Le conmiissaire Yver surtout avait la tcte basse ^ il la releva pourtant L un certain moment. Isidore, indigné de voir ces hommes chercher ainsi »on maître dans tous les coins, se risqua à les narguer. U ouvrit un riroir, et lit : Regardez donc s'il ne serait pas là ! — Le conmiissaire de police eut lans l'œil un éclair furieux, et cria : — Valet, prenez garde à vous. — Le ^alet, c'était lui.

Ces hommes partis, il fut constaté que plusieurs de mes papiers manquaient. Des fragments de manuscrits avaient été volés, entre autres une )ièce datée de juillet 1848 et dirigée contre la dictature militaire de Caraignac, et où il y avait ces vers, écrits a propos de la censure, des conseils le guerre, des suppressions de journaux et en particulier de l'incarcération l'un grand journaliste, Emile de Girardin :

. . . O honte , un lansquenet Gauche, et parodiant César dont il hérite. Gouverne les esprits du fond de sa guérite !

Ces manuscrits sont perdus.

La police pouvait revenir d'un moment à l'autre $ — elle revint en effet juelques minutes après mon départ ^ — j'embrassai ma femme, je ne voulus )as réveiller ma fille qui venait de s'endormir, et je redescendis. Quelques roisins effrayés m'attendaient dans la courj je leur criai en riant : — Pas incore pris!

Un quart d'heure après, j'étais rue des Moulins, n" 10. 11 n'était pas enore huit heures du marin, et, pensant que mes collègues du comité d'insur

rcction avaient dû passer la nuit là, je jugeai utile d'aller les prendre pour nous rendre tous ensemble à la salle Roysin.

Je ne trouvai rue des Moulins que Madame Landrin. On croyadt la maison dénoncée et surveillée, et mes collègues s'étaient transportes rue Villedo, n** 7, chez l'ancien constituant Leblond, avocat des associations ouvrières. Jules Favre y avait passé la nuit. Madame Landrin déjeunait, elle m'offrit place à côté d'elle, mais le temps pressait, j'emportai un morceau de pain, et je partis.

Rue Villedo, n** 7, la servante qui vint m'ouvrir m'introduisit dans un cabinet où étaient Carnot, Michel (de Bourges), Jules Favre, et le maître de la maison, notre ancien collègue, le constituant Leblond.

— J'ai en bas une voiture, leur dis-jej le rendez-vous est pour neuf heures à la salle Roysin, au faubourg Saint- Antoine. Partons.

Mais ce n'était point leur avis. Selon eux, les tentatives faites la veille au faubourg Saint- Antoine avaient éclairé ce côté de la situation ^ elles suffisaient ^ il était inutile d'insister 5 il était évident que les quartiers populaires ne se lèveraient pas, il fallait se tourner du côté des quartiers marchands, renoncer à remuer les extrémités de la ville et agiter le centre. Nous étions le comité de résistance, l'âme de l'insurrection j aller au faubourg Saint- Antoine, investi par des forces considérables, c'était nous livrer k Louis Bonaparte. Ils me rappelèrent ce que j'avais moi-même dit la veille, rue Blanche, à ce sujet. Il fallait organiser immédiatement l'insurrection contre le coup d'État, et l'organiser dans les quartiers possibles, c'est-à-dire dans le vieux labyrinthe des rues Saint-Denis et Saint-Martin 5 il fallait rédiger des proclamations, préparer des décrets, créer un mode de publicité quelconque j on attendait d'importantes communications des associations ouvrières et des sociétés secrètes. Le grand coup que j'aurais voulu porter par notre réunion solennelle de la salle Roysin avorterait^ ils croyaient devoir rester où ils étaient, et, le comité étant peu nombreux et le travail à faire étant immense, ils me priaient de ne pas les quitter.

C'étaient des hommes d'un grand cœur et d'un grand courage qui me parlaient, ils avaient évidemment raison j mais je ne pouvais pas, moi, ne point aller au rendez-vous que j'avais moi-même fixé. Tous les motifs qu'ils me donnaient étaient bons, j'aurais pu opposer quelques doutes pourtant, mais la discussion eût pris trop de temps, et l'heure avançait. Je ne fis pas d'objections, et je sortis du cabinet sous un prétexte quelconque. Mon chapeau était dans lantichambre , mon fiacre m'attendait, et je pris le chemin du faubourg Saint-Antoine.

Le centre de Paris semblait avoir gardé sa physionomie de tous les jours. On allait et venait, on achetait et on vendait, on jasait et on riait comme à

La place de la Bastille était tout à la fois déserte et remplie. Trois itglments en bataille $ pas un passant.

Quatre batteries attelées étaient rangées au pied de la colonne. Ci et li quelques groupes d'officiers parlaient à voix basse, sinistres.

Un de ces groupes, le principal, fixa mon attention. Celui-là était silencieux, on n'y causait pas. C'étaient plusieurs hommes i cheval j l'un, en avant des autres, en habit de général avec le chapeau bordé i plumes noiicsi derrière cet homme, deux colonels, et, derrière les colonels, une cavalcade d'aides de camp et d'officiers d'état-major. Ce peloton chamarré se tenait immobile et comme en arrêt entre la coloime et l'entrée du fetubourg. A quelque distance de ce groupe se développaient, couvrant toute la place, les régiments en bataille et les canons en batterie.

Mon cocher s'arrêta encore.

— Continuez, lui dis- je, entrez dans le faubourg.

— Mais, monsieur, on va nous empêcher.

— Nous verrons.

La vérité, c'est qu'on ne nous empêcha point.

Le cocher se remit en route, mais hésitant et marchant au pas. L'apparition d'un fiacre dans la place avait causé quelque surprise, et les habitants commençaient à sortir des maisons. Plusieurs s'approchaient de ma voiture.

Nous passâmes devant le groupe d'hommes à grosses épaulettes. Ces hommes, tactique comprise plus tard, n'avaient pas même l'air de nous voir.

L'émotion que j'avais eue la veille devant le régiment de cuirassiers me reprit. Voir en face de moi, à quelques pas, debout, dans l'insolence d'un triomphe tranquille, les assassins de la patrie, cela était au-dessus de mes forces i je ne pus me contenir. Je m'arrachai mon écharpe, je la pris à poignée, et passant mon bras et ma tête par la vitre du fiacre baissée, et agitant l'écharpe, je criai :

— Soldats, regardez cette écharpe, c'est le symbole de la loi, c'est l'Assemblée nationale visible. Où est cette écharpe est le droit. Eh bien, voici ce que le droit vous ordonne. On vous trompe, rentrez dans le devoir. C'est un représentant du peuple qui vous parle, et qui représente le peuple représente l'armée. Soldats, avant d'être des soldats, vous avez été des paysans, vous avez été des ouvriers, vous avez été et vous êtes des citoyens.

!3itoycns, écoutez-moi donc quand je vous parle. La loi seule a le droit de ous commander. Eh bien, aujourd'hui la loi est violée. Par qui.'^ Par vous. x>uis Bonaparte vous entraîne à un crime. Soldats, vous qui êtes l'honneur, coutcz-moi, car je suis le devoir. Soldats, Louis Bonaparte assassine la Répu- »liquc. Défendez-la. Louis Bonaparte est un bandit, tous ses complices le uivront au bagne. Ils y sont déjà. Qui est digne du bagne est au bagne. vlcritcr la chaîne, c'est la porter. Regardez cet homme qui est à votre tête t qui ose vous commander. Vous le prenez pour un général, c'est un forçat.

Les soldats semblaient pétrifiés.

Quclqu'im qui était là (remerciement à cette généreuse âme dévouée) n'étrcignit le bras, s'approcha de mon oreille, et me dit : — Vous allez ^ous faire fusiller.

Mais je n'entendais pas et je n'écoutais rien.

Je poursuivis, toujours secouant l'écharpe :

— Vous qui êtes là, habillé comme un général, c'est à vous que je parle, nonsieur. Vous savez qui je suisj je suis un représentant du peuple, et je ais qui vous êtes, et je vous l'ai dit, vous êtes un malfaiteur. Maintenant roulez-vous savoir mon nom ^ Le voici :

Et je lui criai mon nom.

Et j'ajoutai :

— A présent, vous, dites-moi le vôtre.

Il ne répondit pas.

Je repris :

— Soit, je n'ai pas besoin de savoir votre nom de général, mais je saurai 70tre numéro de galérien.

L'homme en habit de général courba la tête. Les autres se turent. Je zomprenais tous ces regards pourtant, quoiqu'ils ne se levassent pas. Je les sroyaîs baissés et je les sentais furieux. J'eus un mépris énorme, et je passai 3utre.

Comment s'appelait ce général } Je l'ignorais et je l'ignore encore.

Une des apologies du coup d'État publiées en Angleterre, en rapportant :ct incident et en le qualifiant de «provocation insensée et coupable», dit jue la « modération » montrée par les chefs militaires en cette occasion y fait

\onneur au ffniraL Nous laissons à l'auteur de ce panégyrique la respon-

abilité de ce nom et de cet éloge.

Je m'engageai dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine.

Mon cocher, qui savait mon nom désormais, n'hésita plus et poussa son :heval. Ces cochers de Paris sont une race intelligente et vaillante.

Comme je dépassais les premières boutiques de la grande rue, neuf heures ;onnaient à l'église Saint-Paul.

— Bon, me dis-jc, j'arrive à temps.

Le faubourg avait un aspect extraordinaire. L'entrée était gardée, mais non barrée, par deux compagnies d'infanterie. Deux autres compagnies étaient échelonnées plus loin de distance en disunce, occupant la rue et laissant le passage libre. Les boutiques, ouvertes à l'entrée du faubourg, n'étaient plus qu'entre-bâillées cent pas plus loin. Les habitants, parmi lesquels je remarquai beaucoup d'ouvriers en blouse, s'entretenaient sur le seuil des portes et regardaient. Je remarquai à chaque pas les affiches du coup d'État, intactes.

Au delà de la fontaine qui fait Tangle de la rue de Charonne, les boutiques étaient fermées. Deux cordons de soldats se prolongeaient des deux côtés de la rue du faubourg sur la lisière des trottoirs^ les soldats étaient espacés de cinq pas en cinq pas, le fusil haut, la poitrine efiEacée, la main droite sur la détente, prêts à mettre en joue, gardant le silence, dans l'attitude du guet. A partir de là, à l'embouchure de chacune des petites rues qui viennent aboutir à la grande rue du faubourg, une pièce de canon était braquée. Quelquefois c'était un obusier. Pour se faire une idée précise de ce qu'était cette disposition militaire, on n'a qu'à se figurer, se prolongeant des deux côtés du faubourg Saint-Antoine, deux chapelets dont les soldats seraient les grains et les canons les nœuds.

Cependant mon cocher devenait inquiet. Il se retourna vers moi et me dit : — Monsieur, ça m'a tout l'air que nous allons rencontrer des barricades par là. Faut-il retourner ?

— Allez toujours, lui dis-je.

Il continua d avancer.

Brusquement ce fut impossible. Une compagnie d'infanterie, rangée sur trois lignes, occupait toute la rue d'un trottoir à l'autre. 11 y avait à droite une petite rue. Je dis au cocher :

— Prenez par là.

Il prit à droite, puis à gauche. Nous pénétrâmes dans un labyrinthe de carrefours.

Tout à coup j'entendis une détonation.

Le cocher m'interrogea.

— Monsieur, de quel côté faut-il aller?

— Du côté où vous entendez des coups de fusil.

Nous étions dans une rue étroite j je voyais à ma gauche au-dessus d'une porte cette inscription : grand lavoir, et à ma droite une place carrée avec un bâtiment central qui avait l'aspect d'un marché. La place et la rue étaient désertes 5 je demandai au cocher:

— Dans quelle rue sommes-nous?

- Dans la rue de Cotte.

- Où est le café Roysin ?

- Droit devant nous.

- Allez-y.

se remit à marcher, mais au pas. Une nouvelle détonation éclata, ccllecs près de nous, l'extrémité de la rue se remplit de fumée 5 nous passions e moment-là devant le numéro 22 , qui a une porte bâtarde au-dessus de elle je lisais : petit lavoir.

ubitement une voix cria au cocher :

- Arrêtez.

c cocher s'arrêta, et, la vitre du fiacre étant baissée, une main se tendit la mienne. Je reconnus Alexandre Rey.

let homme intrépide était pâle.

- N'allez pas plus loin, me dit-il, c'est fini.

- Comment, fini.^

- Oui, on a dû avancer l'heure 5 la barricade est prise, j'en arrive. Elle L quelques pas d'ici, devant nous.

Ht il ajouta :

- Baudin est tué.

*a fumée se dissipait à l'extrémité de la rue.

- \feyez, me dit Alexandre Rey.

aperçus, à cent pas devant nous, au point de jonction de la rue Cotte le la rue Sainte-Marguerite, une barricade très basse que les soldats lisaient. On emportait un cadavre, rétait Baudin.

Voici ce qui s'était passé :

Dans cette même nuit, dès quatre heures du matin, de Flotte était dans le faubourg Saint- Antoine. Il voulait, si quelque mouvement se produisait avant le jour, qu'un représentant du peuple fût lij et il était de ceux qui, lorsque la généreuse insurrection du droit éclate, veulent remuer les pavés de la première barricade.

Mais rien ne bougea. De Flotte, seul au milieu du faubourg désert et endormi, erra de rue en rue toute la nuit.

Le jour paraît tard en décembre. Avant les premières lueurs du matin, de Flotte était au lieu du rendez-vous vis-à-vis le marché Lenoir.

Ce point n'était que faiblement gardé. Il n'y avait d'autres troupes aux environs que le poste même du marché Lenoir et, à quelque distance, lautrc poste qui occupait le corps de garde situé à l'angle du faubourg et de la rue de Montreuil, près du vieil arbre de liberté planté en 1793 P^ Santerre. Ni l'un ni l'autre de ces deux postes n'étaient commandés par des officiers.

De Flotte reconnut la position , se promena quelque temps de long en large sur le trottoir, puis, ne voyant encore personne venir, et de crainte d'éveiller l'attention, il s'éloigna et rentra dans les rues latérales du faubourg.

De son côté Aubry (du Nord) s'était levé à cinq heures. Rentré chez lui au miheu de la nuit, en revenant de la rue Popincourt, il n'avait pris que trois heures de repos. Son portier l'avait averti que des hommes suspects étaient venus le demander dans la soirée du 2 , et qu'on s'était présenté i 1* maison d'en face, au numéro 12 de cette même rue Racine, chez Huguenin, pour l'arrêter. C'est ce qui détermina Aubry à sortir avant le jour.

Il alla à pied au faubourg Saint-Antoine. Comme il arrivait à l'endroit désigné pour le rendez- vous, il rencontra Cournet et d'autres de la rue Popincourt. Ils furent presque immédiatement rejoints par Malardicr.

Il était petit jour. Le faubourg était désert. Ils marchaient absorbes et parlant à voix basse. Tout à coup un groupe violent et singulier passa prcs d'eux.

Ils tournèrent la tête. C'était un piquet de lanciers qui entourait quelque chose qu'au crépuscule ils reconnurent pour une voiture cellulaire. Cela roulait sans bruit sur le macadam.

Ils se demandaient ce que cela pouvait signifier, quand un deuxieo^c

groupe pareil au premier apparut, puis un troisième, puis un quatrième. Dix voitures cellulaires passèrent ainsi, se suivant de très près et se touchant presque.

— Mais ce sont nos collègues! s'écria Aubry (du Nord).

En effet, le dernier convoi des représentants prisonniers du quai d'Orsay, ie convoi destiné à Vincennes, traversait le faubourg. Il était environ sept beures du matin. Quelques boutiques s'ouvraient, éclairées à l'intérieur, et quelques passants sortaient des maisons.

Ces voitures défilaient Tune après l'autre, fermées, gardées, mornes, muettes^ aucune voix n'en sortait, aucun cri, aucun souflSe. Elles emportaient au milieu des épées, des sabres et des lances, avec la rapidité et la Fureur du tourbillon, quelque chose qui se taisait 5 et ce quelque chose qu'elles emportaient et qui gardait ce silence sinistre, c'était la tribune brisée, c'était la souveraineté des assemblées, c'était l'initiative suprême d'où toute civilisation découle, c'était le verbe qui contient l'avenir du monde, c'était la parole de la France!

Une dernière voiture arriva, que je ne sais quel hasard avait retardée. Elle pouvait être éloignée du convoi principal de trois ou quatre cents mètres, et elle était escortée seulement par trois lanciers. Ce n'était pas une voiture cellulaire, c'était un omnibus, le seul qu'il y eût dans le convoi. Derrière le conducteur qui était un agent de police, on apercevait distinctement les représentants entassés dans l'intérieur. Il semblait ficile de les délivrer.

Cournet s'adressa aux passants : — Citoyens, s*écria-t-il, ce sont vos représentants qu'on emmène! Vous venez de les voir passer dans les voitures des malfaiteurs! Bonaparte les arrête contrairement à toutes les lois. Délivrons-les! Aux armes!

Un groupe s'était formé d'hommes en blouse et d'ouvriers qui allaient à leur travail. Un cri partit du groupe : — Vive la République! et quelques hommes s'élancèrent vers la voiture. La voiture et les lanciers prirent le galop.

— Aux armes ! répéta Cournet.

— Aux armes! reprirent les hommes du peuple.

Il y eut un insunt d'élan. Qui sait ce qui eût pu arriver.^ C'eût été une chose étrange que la première barricade contre le coup d'État eût été faite avec cet omnibus, et qu'après avoir servi au crime, il servît au châtiment. Mais, au moment où le peuple se ruait sur la voiture, on vit plusieurs des représentants prisonniers qu'elle contenait faire des deux mains signe de s'abstenir. — Eh! dit un ouvrier, ils ne veulent pas!

Un deuxième reprit : — Ils ne veulent pas de la liberté !

Un autre ajouta : — Ils n'en voulaient pas pour nousj ils n'en veulent pas pour eux.

Tout tut dît, on laisa romnibos s'âoigncr. Une mioutc après, rarricicgarde de l'escorte sorrint et passa ao grand trot, et le groupe qui entourait Aubry { du Nord ), \falardier et Coumet, se dispersa.

Le cafc Rojrsin Tenait de s'ouvrir. On s'en souvient, la grande salle de ce cafc avait servi aux séances d*un club fameux en 1848. C'était li, on se le rappelle également, que le rendez-vous avait été donné.

On entre dans le cafc Roysin par une allée qui donne sur la rue, pms 00 traverse un vestibule de quelques mètres de longueur, et Ton trouve une salle assez vaste, avec de hautes fenêtres et des glaces aux murs, et au milieu plusieurs billards, des tables à dessus de marbre, des chaises et des banquettes de velours. Oest cette salle, mal disposée du reste pour une séance où Ion eût délibéré, qui avait été la salle du club Roysin. Coumet, Aubry et Malardicr s'y installèrent. En entrant, ils ne dissimulèrent point qui ils étaient} on les reçut bien, et on leur indiqua une sortie par les jardins, en cas.

De Flotte venait de les rejoindre.

Huit heures sonnaient quand les représentants commencèrent à arriver. Bruckner, Maignc et Brilher d'abord, puis successivement Charamaulc, Cassai, Dulac, Bourzat, Madier de Montjau et Baudin. Bourzat, à cause cic la boue, selon son habitude, avait des sabots. Qui prendrait Bourzat pour un paysan se tromperait, c'est un bénédictin. Bourzat, imagination méridionale, intelligence vive, fine, lettrée, ornée, a dans sa tête l'Encyclopédie et des sabots à ses pieds. Pourquoi pas.'^ Il est esprit et peuple. L'ancien constituant Bastide arriva avec Madier de Montjau. Baudin serrait la main de tous avec effusion, mais ne parlait pas. Il était pensif. — Qu'avcz-vous, Baudin.^ lui demanda Aubry (du Nord). Est-ce que vous êtes triste? — Moi, dit Baudin en relevant la tète, je n'ai jamais été plus content!

Se sentait-il déjà Télu.'^ quand on est si près de la mort, toute rayonnante de gloire, qui vous sourit dans l'ombre, peut-être Taperçoit-on.

Un certain nombre d'hommes étrangers à l'Assemblée, tous détermines comme les représentants eux-mêmes, les accompagnait et les entourait.

Cournet en était le chef. Il y avait parmi eux des ouvriers, mais pas de blouses. Afin de ne point effaroucher la bourgeoisie, on avait reconunande aux ouvriers, notamment chez Derosnc et Cail, de venir en habit.

Baudin avait sur lui une copie de la proclamation que je lui avais dictée la veille. Cournet la déplia et la lut. — Faisons-la tout de suite afficher dans le faubourg, dit-il. Il faut que le peuple sache que Louis Bonaparte est hors la loi. — Un ouvrier lithographe, qui était là, s'ofirit à l'imprimer surle-champ. Tous les représentants présents la signèrent, et ils ajoutèrent mon nom à leurs signatures. — Aubry (du Nord) écrivit en tête les mots • Ajiemblée nationale. L'ouvrier emporta la proclamation et tint parole. Qud-

qucs heures après, Aubry (du Nord) et plus tard un ami de Cournet appelé Gay le rencontrèrent dans le faubourg du Temple un pot de colle à la main et appliquant la proclamation à tous les coins de rue, à côté même de Taffiche Maupas qui menaçait de la peine de mort quiconque serait trouvé placardant un appel aux armes. Les groupes lisaient les deux affiches à la fois. Détail qu'il faut noter, un sergent de la ligne en uniforme, en pantalon garance et le fusil sur Tépaule, accompagnait l'ouvrier et le faisait respecter. C'était sans doute un soldat sorti du service depuis peu.

L'instant fixé la veille pour le rendez- vous général était de neuf à dix heures du matin. Cette heure avait été choisie afin qu'on eût le temps d'avertir tous les membres de la gauche 5 il convenait d'attendre que les autres représentants arrivassent, afin que le groupe ressemblât davantage à une assemblée et que ses manifestations eussent plus d'autorité sur le faubourg.

Plusieurs des représentants déjà arrivés n'avaient pas d'écharpe. On en fit à la hâte quelques-unes dans une maison voisine avec des bandes de calicot rouge, blanc et bleu, et on les leur apporta. Baudin et de Flotte furent de ceux qui se revêtirent de ces écharpes improvisées.

. Cependant il n'était pas encore neuf heures que déjà des impatiences se manifestaient autour d'eux ^^l

Ces généreuses impatiences, plusieurs les partageaient.

Baudin voulait attendre.

— Ne devançons pas l'heure, disait-il, laissons à nos collègues le temps d'arriver.

Mais on murmurait autour de Baudin :

— Non, commencez, donnez le signal, sortez. Le faubourg n'attend que la vue de vos écharpes pour se soulever. Vous êtes peu nombreux, mais on sait que vos amis vont venir vous rejoindre. Cela suffit. Commencez.

La suite â prouvé que cette hâte ne pouvait produire qu'un avortement. Cependant ils jugèrent que le premier exemple que devaient les représen-

^*î «Il y eut aussi malentendu sur le moment fixé. Quelques-uns se trompèrent et crurent que c'était k neuf heures. Les premiers arrivés attendirenc avec impatience leurs collègues. Ils éuient, comme nous Tavons dit, au nombre de douze \ quinze k huit heures et demie. — Le temps se perd, s'écria l'un d'eux k peine entré, mettons nos écharpes, montrons les représentants a la population, élevons avec elle des barricades. Nous sauverons le pajs peut-être, l'honneur

RISTOniE. — I.

du parti à coup sûr. Allons, faisons des barricades. — Tous furent immédiatement iu même avis; un seul, le citoyen Baudin, reproduisit la terrible objection : Nous ne sommes pas en nombre pour adopter une semblable résolution. — Mais il se rallia d'entrain au sentiment général, et, la conscience tranquille, après avoir réservé le principe, il ne fut pas le dernier k ceindre son écharpe. » ScH(ELCHER, Hiffoiff Jfs cHmcs du 2 déctmhre, p. 130-131.

larKIlIKtlB «ATlOSAtB.

4o6 HISTOIRE D'UN CRIME.

tants au peuple, c'était le courage personnel. Ne laisser s'éteindre aucune étincelle, marcher les premiers, marcher en avant, c'éuit là le devoir. L'apparence d'une hésiution aurait été plus funeste en effet que toutes les témérités.

Schœlcher est une nature de héros 5 il a la superbe impatience du danger.

— Allons, s'écria-t-il , nos amis nous rejoindront. Sortons. Ils n'avaient pas d'armes.

— Désarmons le poste qui est là , dit Schœlcher.

Us sortirent de la salle Roysin en ordre, deux par deux, se tenant sous le bras. Quinze ou vingt hommes du peuple leur faisaient cortège. Ils allaient devant eux criant : Vive la République! Aux armes!

Quelques enfants les précédaient et les suivaient en criant : Vive la Montagne!

Les boutiques fermées s'entr'ouvraient. Quelques hommes paraissaient au seuil des portes, quelques femmes se montraient aux fenêtres. Des groupes d'ouvriers qui allaient à leur travail les regardaient passer. On criait : Vivent nos représentants! Vive la République!

La sympathie était partout, mais nulle part l'insurrection . Le cortège se grossit peu chemin faisant.

Un homme qui menait un cheval sellé s'était joint à eux. On ne savait qui était cet homme, ni d'où venait ce cheval. Cela avait l'air de s'offrir à quelqu'un qui voudrait s'enfuir. Le représentant Dulac ordonna à cet homme de s'éloigner.

Ils arrivèrent ainsi au corps de garde de la rue de Montreuil. A leur approche, la sentinelle poussa le cri d'alerte, et les soldats sortirent du poste en tumulte.

Schœlcher calme, impassible, en manchettes et en cravate blanche, vêtu de noir comme à l'ordinaire, boutonné jusqu'au cou dans sa redingote serrée, avec l'air intrépide et fraternel d'un quaker, marcha droit à eux :

— Camarades, leur dit-il, nous sommes les représentants du peuple, et nous venons au nom du peuple vous demander vos armes pour la défense de la Constitution et des lois.

Le poste se laissa désarmer. Le sergent seul fit mine de résister, mais on lui dit : — Vous êtes seul , — et il céda. Les représentants distribuèrent les fusils et les cartouches au groupe résolu qui les entourait.

Quelques soldats s'écrièrent : — Pourquoi nous prenez-vous nos fusils ? Nous nous battrions pour vous et avec vous.

Les représentants se demandèrent s'ils accepteraient cette offre. Schœlcher y inclinait. Mais l'un d'eux fit observer que quelques gardes mobiles avaient

Eût la mcme ouverture aux insurgés de juin et avaient tourné contre Tin* surrection les armes qu'on leur avait laissées.

On garda donc les fusils.

Le désarmement &it, on compta les fusils, il y en avait quinze.

— Nous sommes cent cinquante, dit Cournet, nous n*avons pas assez de fusils.

— Eh bien, demanda Schœlcher, où y a-t-il un poste?

— Au marché Lenoir.

— Désarmons-le.

Schœlcher en tête, et escortés des quinze hommes armés, les représentants allèrent au marché Lenoir. Le poste du marché Lenoir se laissa désarmer plus volontiers encore que le poste de la rue de Montrcuil. Les soldats se tournaient pour qu'on prît leurs cartouches dans leurs gibernes.

On chargea immédiatement les armes.

— Maintenant, cria de Flotte, nous avons trente fusils, cherchons un coin de rue et faisons une barricade.

Ils étaient alors environ deux cents combattants.

Ils montèrent la rue de Mon treuil. Au bout d'une cinquanuine de pas, Schœlcher dît : — Où allons-nous.^ nous tournons le dos à la Bastille. Nous tournons le dos au combat.

Ils redescendirent vers le faubourg.

Ils criaient : Aux armes! On leur répondait : — Vivent nos représentants! Mais quelques jeunes gens seulement se joignirent à eux. Il était évident que le vent de l'émeute ne soufflait pas.

— N'importe, disait de Flotte, engageons l'action. Ayons la gloire d'être les premiers tués.

Comme ils arrivaient au point où les rues Sainte-Marguerite et de Cotte aboutissent l'une à l'autre et coupent le faubourg, une charrette de paysan chargée de fumier entrait rue Sainte-Marguerite.

— Ici, cria de Flotte.

Ils arrêtèrent la charrette de fumier et la renversèrent au milieu de la rue du Faubourg-Saint-Antoine.

Une laitière arriva.

Ils renversèrent la charrette de la laitière.

Un boulanger passait dans sa voiture à pain. Il vit ce qui se faisait, voulut fuir et mit son cheval au galop. Deux ou trois gamins — de ces enfants de Paris braves comme des lions et lestes comme des chats — coururent après le boulanger, dépassèrent le cheval qui galopait toujours, l'arrêtèrent et ramenèrent la voiture à la barricade commencée.

On renversa la voiture à pain.

4o8 HISTOIRE D'UN CRIME.

Un omnibus survint qui arrivait de la Bastille.

— Bon! dit le conducteur, je vois ce cjuc c'est.

Il descendit de bonne grâce et fit descendre les voyageurs, puis le cocher détela les chevaux et s'en alla en secouant son manteau.

On renversa l'omnibus.

Les quatre voitures mises bout à bout barraient à peine la rue du faubourg, fort large en cet endroit. Tout en les alignant, les hommes de la barricade disaient :

— N'abîmons pas trop les voitures.

Cela faisait une médiocre barricade, assez basse, trop courte, et qui laissait les trottoirs libres des deux côtés.

En ce moment un officier d*ctat- major passa suivi d'une ordonnance, aperçut la barricade, et s'enfuit au galop de son cheval.

Schœlcher inspectait tranquillement les voitures renversées. Quand il fut à la charrette de paysan, qui faisait un tas plus élevé que les autres, il dit :

— Il n'y a que celle-là de bonne.

La barricade avançait. On jeta dessus quelques paniers vides qui la grossissaient et l'exhaussaient sans la fortifier.

Us y travaillaient encore .quand un enfant accourut en criant : — La troupe!

En effet deux compagnies arrivaient de la Bastille au pas de course par le faubourg, échelonnées par pelotons de distance en distance et barrant toute la rue.

Les portes et les fenêtres 5e fermaient précipiumment.

Pendant ce temps-là, dans un coin de la barricade, Bastide impassible contait gravement une histoire à Madier de Montjau. — Madier, lui disaitil, il y a près de deux cents ans que le prince de Condé, prêt à livrer bataille dans ce même faubourg Saint-Antoine où nous sommes, demandait à un officier qui l'accompagnait : — As-tu jamais vu une bataille perdue.»^

— Non, monseigneur. — Eh bien, tu vas en voir une. — Moi, Madier, je vous dis aujourd'hui : — Vous allez voir tout à l'heure une barricade prise.

Cependant ceux qui étaient armés s'étaient placés à leur position de combat derrière la barricade.

Le moment approchait.

— Citoyens, cria Schœlcher, ne tirez pas un coup de fusil. Quand l'armée et les faubourgs se battent, c'est le sang du peuple qui Coule des deux côtés. Laissez-nous d'abord parler aux soldats.

Il monu sur un des paniers qui exhaussaient la barricade. Les autres représentants se rangèrent près de lui sur l'omnibus. Malardier et Dulac

étaient à sa droite. Dulac lui dit : — \bus me connaisses à peine, citoyeft Schœlcher; moi, je vous aime. Donnez-moi pour mission de rester à côte de vous. Je ne suis que du second rang à T Assemblée, mais je veux êtfe du premier rang au combat.

En ce moment quelques hommes en blouse, de ceux que le 10 décembre avait embrigadés, parurent à l'angle de la rue Sainte-Marguerite, tout près de la barricade, et crièrent : A bas les vingt-cinq francs!

Baudin, qui avait déjà choisi son poste de combat et qui était debout sur la barricade, regarda fixement ces hommes, et leur dit :

— Vous aSe^ voir comment on meurt pour vin^-cinq francs!

Un bruit se fit dans la rue. Quelques dernières portes restées cntr ouvertes se fermèrent. Les deux colonnes d'attaque venaient d'arriver en vue de la barricade. Plus loin on apercevait confusément d'autres rangées de bayonnettes. C'étaient celles qui m'avaient barré le passage.

Schœlcher, élevant le bras avec autorité, fit signe au capitaine qui conv mandait le premier peloton d'arrêter.

Le capitaine fit de son épée nue un signe négatif. Tout le 2 décembre était dans ces deux gestes. La loi disait : — Arrêtez! Le sabre répondait : — Non!

Les deux compagnies continuèrent d'avancer, mais à pas lents et en gardant leurs intervalles. •

Schœlcher descendit de la barricade dans la rue. De Flotte, Dulac, Malardicr, Brillier, Maigne, Bruckner, le suivirent.

Alors on vit un beau spectacle.

Sept représentants du peuple, sans autre arme que leurs écharpes, c'està-dire majestueusement revêtus de la loi et du droit, s'avancèrent dans la rue hors de la barricade, et marchèrent droit aux soldats, qui les attendaient le fusil en joue.

Les autres représentants restés dans la barricade disposaient les derniers apprêts de la résistance. Les combattants avaient une attitude intrépide. Le lieutenant de marine Cournct les dominait tous de sa haute taille. Baudin, toujours debout sur l'omnibus renversé, dépassait la barricade de la moitié du corps.

En voyant approcher les sept représentants, les soldats et les officiers eurent un moment de stupeur. Cependant le capitaine fit signe aux représentants d'arrêter.

Us s'arrêtèrent en effet, et Schœlcher dit d'une voix grave :

— Soldats! nous sommes les représentants du peuple souverain, nous sommes vos représentants, nous sommes les élus du suffrage universel. Au nom de la Constitution, au nom du suffrage universel, au nom de la Repu-

bliquCy nous qui sommes T Assemblée nationale , nous qui sommes la loi, nous vous ordonnons de vous joindre a nous, nous vous sommons de nous obéir. Vos chefs, c'est nous. L'armée appartient au peuple, et les représentants du peuple sont les chefs de l'armée. Soldats, Louis Bonaparte viole la Constitution, nous l'avons mis hors la loi. Obéissez-nous.

L'officier qui commandait, un capitaine nommé Petit, ne le laissa pas achever.

— Messieurs, dit-il, j'ai des ordres. Je sors du peuple. Je suis républicain comme vous, mais je ne suis qu'un instrument.

— Vous connaissez la Constitution, dit Schœlcher.

— Je ne connais que ma consigne.

— Il y a une consigne au-dessus de toutes les consignes, reprit Schœlcher ^ ce qui oblige le soldat comme le citoyen, c'est la loi.

11 se tournait de nouveau vers les soldats pour les haranguer, mais le capitaine lui cria :

— Pas un mot de plus! Vous ne continuerez pas! Si vous ajoutez une parole, je commande le feu.

— Que nous importe! dit Schœlcher.

En ce moment un officier à cheval arriva. C'était le chef du bataillon. Il parla un instant bas au capitaine.

— Messieurs les représentants, reprit le capitaine en agitant son cpce, retirez-vous, ou je fais tirer.

— Tirez, cria de Flotte.

Les représentants — étrange et héroïque copie de Fontenoy — ôtcrcnt leurs chapeaux et firent face aux fusils.

Schœlcher seul garda son chapeau sur la tcte et attendit les bras croises.

— A la bayonnette! cria le capitaine. Et se tournant vers les pelotons : — Croisez — ettc!

— Vive la République! crièrent les représentants.

Les bayonnettes s'abaissèrent, les compagnies s'ébranlèrent, et les soldats fondirent au pas de course sur les représentants immobiles.

Ce fut un instant terrible et grandiose.

Les sept représentants virent arriver les bayonnettes à leurs poitrines sans un mot, sans un geste, sans un pas en arrière. Mais l'hésitation, qui n*ctait pas dans leur âme, était dans le cœur des soldats.

Les soldats sentirent distinctement qu'il y avait là une double souillure pour leur uniforme, attenter à des représentants du peuple, ce qui est une trahison , et tuer des hommes désarmés, ce qui est une lâcheté. Or, trahison et lAvhctc, ce S(>nt là deux cpaulettes dont s'accommode quelquefois le général, |an\ais le soldat.

Quand les bayonncttcs furent tellement près des représentants qu'elles leur touchaient la poitrine, elles se détournèrent d'elles-mêmes, et les soldats d'un mouvement unanime passèrent entre les représentants sans leur faire de mal. Schœlcher seul eut sa redingote percée en deux endroits, et, dans sa conviction, ce fut maladresse plutôt qu'intention. Un des soldats qui lui faisaient face voulut l'éloigner du capitaine et le toucha de sa bayonnette. La pointe rencontra le livre d'adresses des représentants que Schœlcher avait dans sa poche et ne perça que le vêtement.

Un soldat dit à de Flotte : — Citoyen, nous ne voulons pas vous faire de mal.

Pourtant un soldat s'approcha de Bruckner et le mit en joue.

— Eh bien, dit Bruckner, faites feu.

Le soldat, ému, abaissa son arme et serra la main de Bruckner.

Chose frappante, en dépit de l'ordre donné par les chefs, les deux compagnies arrivèrent successivement jusqu'aux représentants, croisant la bayonnette, et la détournant. La consigne commande, mais l'instinct règne 5 la consigne peut être le crime, mais l'instinct, c'est l'honneur. Le chef de bataillon P... a dit plus tard : «On nous avait annoncé que nous aurions aflFaire à des brigands, nous avons eu affaire à des héros. »

Cependant, à la barricade on s'inquiétait, et, les voyant enveloppés et voulant les secourir, on tira un coup de fusil. Ce coup de fusil malheureux tua un soldat entre de Flotte et Schœlcher.

L'oflScicr qui commandait le second peloton d'attaque passait près de Schœlcher comme le pauvre soldat tombait. Schœlcher montra à l'officier l'homme gisant :

— Lieutenant, voyez.

L'officier répondit avec un geste de désespoir :

— Que voulez-vous que nous fassions ?

Les deux compagnies ripostèrent au coup de fusil par une décharge générale et s'élancèrent à l'assaut de la barricade, laissant derrière elles les sept représentants stupéfaits d'être encore vivants.

La barricade répondit par une décharge, mais elle ne pouvait tenir. Elle fut emportée.

Baudin fut tué.

Il était resté debout à sa place de combat sur l'omnibus. Trois balles l'atteignirent. Une le frappa de bas en haut à l'œil droit et pénétra dans le cerveau. Il tomba. Il ne reprit pas connaissance. Une demi-heure après il était mort. On porta son cadavre à l'hôpital Sainte-Marguerite.

Bourzat, qui était près de Baudin avec Aubry (du Nord), eut son manteau percé d'une balle.

Un détail qu'il faut noter encore, c'est que les soldats ne firent aucun prisonnier dans cette barricade. Ceux qui la défendaient se dispersèrent dans les rues du faubourg ou trouvèrent asile dans les maisons voisines. Le représentant Maignc, poussé par des femmes effarées derrière une porte d'allée, s'y trouva enfermé avec un des soldats qui venaient de prendre la barricade. Un moment après, le représentant et le soldat sortirent ensemble. Les représentants purent quitter librement ce premier champ de combat.

A ce commencement solennel de la lutte, une dernière lueur de justice et de droit brillait encore, et la probité militaire reculait avec une sorte de morne anxiété devant l'attentat où on l'engageait. Il y a l'ivresse du bien, et il y a l'ivrognerie du malj cette ivrognerie plus tard noya la conscience de l'armée.

L'armée française n'est pas faite pour commettre des crimes. Quand la lutte se prolongea et qu'il fallut exécuter de sauvages ordres du jour, les soldats durent s'étourdir. Ils obéirent, non froidement, ce qui eût été monstrueux, mais avec colère, ce que l'histoire invoquera comme leur excuse 5 et, pour beaucoup peut-être, il y avait au fond de cette colère du désespoir.

Le soldat tombé était resté sur le pavé. Ce fut Schœlcher qui le releva. Quelques femmes éplorées et vaillantes sortirent d'une maison. Quelques soldats vinrent. On le porta, Schœlcher lui soutenant la tête, d'abord chez une fruitière, puis à l'hôpital Sainte-Marguerite où l'on avait déjà porté Baudin.

C'était un conscrit. La balle l'avait frappé au côté. On voyait à sa capote grise boutonnée jusqu'au collet le trou souillé de sang. Sa tête tombait sur son épaule, son visage pâle, bridé par la mentonnière du shako, n'avait plus de regard, le sang lui sortait de la bouche. Il paraissait dix-huit ans à peine. Déjà soldat et encore enfant. Il était mort.

Ce pauvre soldat fut la première victime du coup d'Etat. Baudin fut la seconde.

Avant d'être représentant, Baudin avait été instituteur. Il sortait de cette intelligente et forte famille des maîtres d'école ^*^, toujours persécutés, qui sont tombés de la loi Guizot dans la loi Falloux et de la loi Falloux dans la loi Dupanloup. Le crime du maître d'école, c'est de tenir un livre ouverts cela suffit, la sacristie le condamne. Il y a maintenant en France dans chaque village un flambeau allumé, le maître d'école, et une bouche qui souffle

^*) II y a ici une erreur. Cela tient k ce que par moi, m*avait dit que Baudin avait été CCS pages ont été écrites il y a vingt-six ans. instituteur. Esquiros se trompait. Baudin avait

Esquiros, qui connaissait Baudin, interrogé été médecin. (Noff df /'ed/fioa lîft^l-^Qtiattft//.)

dessus, le cure. Les maîtres d'école de France, qui savent mourir de faim pour la vérité et pour la science, étaient dignes qu'un des leurs fût tué pour la liberté.

La première fois que je vis Baudin ce fut à l'Assemblée le 13 janvier i8jo. Je voulais parler contre la loi d'enseignement. Je n'étais pas inscrit 5 Baudin était inscrit le second. Il vint m'offrir son tour. J'acceptai, et je pus parler le surlendemain 15.

Baudin était, pour les rappels à l'ordre et les avanies, un des points de mire du sieur Dupin. Il partageait cet honneur avec les représentants Miot et Valentin.

Baudin monta plusieurs fois à la tribune. Sa parole, hésitante dans la forme, était énergique dans le fond. Il siégeait à la crête de la montagne. 11 avait l'esprit ferme et les manières timides. De là dans toute sa personne je ne sais quel embarras mêlé à la décision. C'était un homme de moyenne taille. Sa face colorée et pleine, sa poitrine ouverte, ses épaules larges, annonçaient l'homme robuste, le laboureur maître d'école, le penseur paysan. Il avait cette ressemblance avec Bourzat. Baudin penchait la tête sur son épaule, écoutait avec intelligence et parlait avec une voix douce et grave. Il avait le regard triste et le sourire amer d'un prédestiné.

Le 2 décembre au soir, je lui avais demandé : — Quel âge avez- vous .'^ Il m'avait répondu : — Pas tout à fait trente-trois ans.

— Et vous.»^ me dit-il.

— Quarante-neuf ans.

Et il avait repris :

— Nous avons le même âge aujourd'hui.

Il songeait en effet à ce lendemain qui nous attendait, et où se cachait z^ peut-être qui est la grande égalité.

Les premiers coups de fusil étaient tirés, un représentant était tombé, et le peuple ne se levait pas. Quel bandeau avait-il sur les yeux } Quel plomb avait-il sur le cœur.»^ Hélas! la nuit que Louis Bonaparte avait su faire sur son crime, loin de se dissiper, s'épaississait. Pour la première fois depuis soixante ans que l'ère providentielle des révolutions est ouverte, Paris, la ville de l'intelligence, semblait ne point comprendre.

En quittant la barricade de la rue Sainte -Marguerite, de Flotte alla au faubourg Saint -Marceau, Madier de Montjau alla à Belleville, Charamaule et Maigne se portèrent sur les boulevards. Schœlcher, Dulac, Malardier et Brillier remontèrent le faubourg Saint -Antoine par les rues latérales que la troupe n'avait pas encore occupées. Ils criaient : Vive la République! Ils apostrophaient le peuple sur le pas des portes. — Est-ce donc l'empire que vous voulez .'^ criait Schœlcher. Ils allèrent jusqu'à chanter

la Marscilbusc. On ôtait les chapeaux sur leur passage, et Ton aiait : Vivent nos représentants ! Mais c'était tout.

Ils avaient soif, et la &tigue les gagnait. Rue de Reuilly un homme sonit d'une porte une bouteille à la main et leur offrit à boire.

Sartin les rejoignit en route. Rue de Charonne, ils entrèrent au local de l'association en permanence. Il n'y avait personne. Mais rien n'abattait leur courage.

Comme ils aneignaient la place de la Bastille, Dulac dit à Schœlcher : — Je vous demande la permission de vous quitter une heure ou deux, et voici pourquoi : je suis seul ici à Paris avec ma petite fille qui a sept ans. I>epuis huit jours elle a la fièvre scarladne, et hier, quand le coup d'Éut est arrive « elle était i la mort. Je n'ai que cette en£mt au monde. Je l'ai quinée ce matin pour venir, et elle m'a dit : — Papa, où vas-tu ? Puisque je ne suis pas tué, je vais voir si elle n'est pas morte.

Deux heures après l'enfant vivait encore, et nous étions en séance de permanence rue Richelieu, n'ij, Jules Favre,Camot, Michel (de Bourges) et moi, quand nous vîmes entrer Dulac, qui nous dit : — Je viens me mettre à votre disposirion.

LES ASSOaATIONS OUVRIÈRES NOUS DEMANDENT

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