LA TOUTE-PUISSANCE
applaudirait) mais que dirait l'officier? et au fond, ce n'est pas le soldat, c'est l'officier qu'on caresse. Et puis, il faut garder Paris et Lyon, et toutes les villes, et plus tard, quand on sera empereur, il faudra bien un peu faire la guerre à l'Europe. Voyez le gouflErcI Si, des questions financières, on passe aux institutions politiques, oh! là, les néo-bonapartistes s'épanouissent, là sont les créations ! Quelles créations, bon Dieu I Une constitution style Ravrio , nous venons de la contempler, ornée de palmettes et de cous de cygne, apportée à rÉlysée avec de vieux fauteuils dans les voitures du garde-meuble j le sénatconservateur recousu et redoré, le conseil d'État de 1806 retapé et rebordé de quelques galons neufs j le vieux corps législatif rajusté, recloué et repeint, avec Laine de moins et Morny de plus! pour liberté de la presse, le bureau de l'esprit public ^ pour liberté individuelle, le ministère de la police. Toutes ces « institutions » — nous les avons passées en revue — ne sont autre chose que l'ancien meuble de salon de l'empire. Battez, époussetez, ôtez les toiles d'araignée, éclaboussez le tout de taches de sang fi-ançais, et vous avez l'établissement de i8j2. Ce bric-à-brac gouverne la France. V)ilà les créations! Où est le bon sens? où est la raison? où est la vérité? Pas un côté sain de l'esprit contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce siècle qui ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances devenues possibles. Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c'est le galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé.
Ces hommes, le malfidteur et ses complices, ont un pouvoir immense, incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour changer la fiice de l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et s'enrichir, tel est leur « socialisme ». Ils ont arrêté le budget sur la grande route j les coffres sont là ouverts, ils emplissent leurs sacoches, ils ont de l'argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements sont doublés ou triplés, nous en avons dit plus haut les chiffres. Trois ministres, Turgot, — il y a un Turgot dans cette af&ire, — Persigny et Maupas, ont chacun un million de fonds secrets j le sénat a un million, le conseil d'Etat un demi-million, les officiers du 2 décembre ont un mois-Napoléon, c'est-à-dire des* millions $ les soldats du 2 décembre ont des médailles, c'est-à-dire des millions j M. Murât veut des millions et en aura^ un ministre se marie, vite, un demi-million 5 M. Bonaparte, fuia naminor Poleo, a douze millions, plus quatre millions, seize millions. Millions, millions! ce régime s'appelle Million. M. Bonaparte a trois cents chevaux de luxe, les fruits et les légumes des châteaux nationaux, et des parcs et jardins jadis royaux ^ il regorge ^ il disait l'autre jour : toutes mes vùturts, comme Charles-Quint disait : toutes mes Espagncs, et comme Pierre le Grand disait : toutes mes Russies. Les noces de Gamachc sont à l'Elysée^ les broches tournent nuit et jour devant des feux de joicj on y
consomme — ces buUetins-li se publient, ce sont les bulletins du nouvel empire — six cent cinquante livres de viande par jour^ l'Elysée aura bientôt cent quarante-neuf cuisines comme le château de Schœnbruim) on boit, on mange, on rit, on banquette $ banquet chez tous les ministres, banqua à l'École miliuire, banquet à l'Hôtel de ViUe, banquet aux Tuileries, fête monstre le lo mai, fête encore plus monstre le 15 août) on nage dans toutes les abondances et dans toutes les ivresses. Et l'homme du peuple, le pauvre journalier auquel le travail manque, le prolétaire en haillons, pieds nus, auquel Tété n'apporte pas de pain et auquel l'hiver n'apporte pas de bois, dont la vieille mère agonise sur une paillasse pourrie, dont la jeune fille se prostitue au coin des rues pour vivre, dont les petits enfants grelottent de faim, de fièvre et de fi-oid dans les bouges du fiiubourg Saint-Marceau, dans les greniers de Rouen, dans les caves de Lille, y songe-t-on? que devient-il? que fait-on pour lui? Crève, chien!