‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 15 sur 124 · LES DEUX PROFILS DE M. BONAPARTE · texte numérisé non relu

LES DEUX PROFILS DE M. BONAPARTE

Le curieux, c'est qu'ils veulent qu'on les respecte ^ un général est vénérable, un ministre est sacré. La comtesse d'Andl — ^^\ jeune femme de Ikuxelles, était à Paris en mars iSji^ elle se trouvait un jour dans un salon du faubourg Saint-Honoré. M. de P. ^^^ entre j madame d'Andl — veut sortir et passe devant lui , et il se trouve qu'en songeant à autre chose probablement, elle hausse les épaules. M. de P. s'en aperçoit $ le lendemain madame d'Ândl — est avertie que désormais, sous peine d'être expulsée de France comme un représentant du peuple, elle ait à s'abstenir de toute marque d'approbation ou d'improbation quand elle voit des ministres.

Sous ce gouvernement-caporal et sous cette constitution-consigne, tout marche militairement. Le peuple français va à Tordre pour savoir comment il doit se lever, se coucher, s'habiller, en quelle toilette il peut aller à l'audience du tribunal ou à la soirée de M. le préfet $ défense de faire des vers médiocres; défense de porter barbe; le jabot et la cravate blanche sont lois de l'État. Règle, discipline, obéissance passive, les yeux baissés, silence dans les rangs, tel est le joug sous lequel se courbe en ce moment la nation de l'initiative et de la liberté , la grande France révolutionnaire. Le réformateur ne s'arrêtera que lorsque la France sera assez caserne pour que les généraux disent : A la bonne heure ! et assez séminaire pour que les évêques disent : C'est assez!

Aimez-vous le soldat? on en a mis partout. Le conseil municipal de Toulouse donne sa démission ; le préfet Chapuis-Montlaville remplace le maire par un colonel, le premier adjoint par un colonel, et le deuxième adjoint par un colonel ^'^ Les gens de guerre prennent le haut du pavé. «Les soldats, dit Mably, croyant être à la place des citoyens qui avaient fait autrefois les consuls, les dictateurs, les censeurs et les tribuns, associèrent au gouvernement des empereurs une espèce de démocratie militaire. » Avez-vous un shako sur le crâne ? faites ce qu'il vous plaira. Un jeune homme rentrant du bal passe rue Richelieu devant la porte de la Bibliothèque; le factionnaire le couche en joue, et le tue; le lendemain les journaux disent : «Le jeune homme est mort » , et c'est tout. Timour-Beig accorda à ses compagnons d'armes et à leurs descendants jusqu'à la septième génération le droit

t*) La comtesse d'Andlaw. ^^^ Ces trois colonels sont MM. Ciilhassou,

^*J M. de Persignj. Dubarry et Polycarpe.

d'impunité pour quelque crime que ce f6t, à moins que le délinquant n'eût commis le crime neuf fois. Le factionnaire de la rue Richelieu a encore huit citoyens à tuer avant d'être traduit devant un conseil de guerre. Il &it bon d'être soldat, mais il ne fait pas bon d'être citoyen. En même temps, cette malheureuse armée, on la déshonore. Lre 3 décembre, on décore les commissaires qui ont arrêté ses représentants et ses généraux ^ il est vrai qu'ellemême a reçu deux louis par homme. O honte de tous les côtés! l'argent aux soldats et la croix aux mouchards!

Jésuitisme et caporalisme, c'est li ce régime tout entier. Tout l'expédient politique de M. Bonaparte se compose de deux hypocrisies, hypocrisie soldatesque tournée vers l'armée, hypocrisie catholique tournée vers le clergé. Quand ce n'est pas Fracasse, c'est Basile. Quelquefois c'est les deux ensemble. De cette façon il parvient à ravir d'aise en même temp Montalembert, qui ne croit pas à la France, et Saint- Arnaud, qui ne croit pas en Dieu.

Le dictateur sent-il l'encens.^ sent-il le tabac? cherchez. Il sent le tabac et l'encens. O France! quel gouvernement! Les éperons passent sous la soutane. Le coup d'État va à la messe, rosse les pékins, lit son bréviaire, embrasse Catin, dit son chapelet, vide les pots et fait ses pàques. Le coup d'État affirme, ce qui est douteux, que nous sommes revenus à l'époque des jacqueries ^ ce qui est certain, c'est qu'il nous ramène au temps des croisades. César se croise pour le pape. Diex el volt, L'Elysée a la foi du templier, et la soif aussi.

Jouir et bien vivre, répétons-le, et manger le budget j ne rien croire, tout exploiter 5 compromettre à la fois deux choses saintes, l'honneur militaire et la foi religieuse 5 tacher l'autel avec le sang et le drapeau avec le goupillon 5 rendre le soldat ridicule et le prêtre un peu féroce j mêler à cette grande escroquerie politique qu'il appelle son pouvoir l'église et la nation , les consciences catholiques et les consciences patriotes, voilà le procédé de Bonaparte-le-Petit.

Tous ses actes, depuis les plus énormes jusqu'aux plus puérils, depuis ce qui est hideux jusqu'à ce qui est risible, sont empreints de ce double jeu. Par exemple les solennités nationales l'ennuient. 24 février, 4 mai j il y a là des souvenirs gênants ou dangereux qui reviennent opiniâtrement à jour fixe. Un anniversaire est un importun. Supprimons les anniversaires. Soit. Ne gardons qu'une fête, la nôtre. A merveille. Mais avec une fête, une seule, comment satisfaire deux panis.^ le parti soldat, et le parti prêtre.'^ Le parti soldat est voltairien. Où Canrobcrt sourira, Rianccy fera la grimace. Comment faire.»^ vous allez voir. Les grands escamoteurs ne sont pas embarrassés pour si peu. Le Moniteur déclare un beau matin qu'il n'y aura plus désormais qu'une fête nationale^ le ij août. Sur ce, commentaire semi-officielj les deux masques

Page 1