‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 18 sur 124 · RÉCAPITULATION · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION

de la guerre et de la peine de mort, prendre au sérieux la fraternité des hommes, croire au serment juré, s'armer pour la constitution de son pays, défendre les lois, cela s'appelle la démagoffe.

On est démagogue au dix -neuvième siècle comme on était gueux au seizième.

Ceci étant donné que le dictionnaire de l'Académie n'existe plus, qu'il fait nuit en plein midi, qu'un chat ne s'appelle plus un chat et que Baroche ne s'appelle plus un fripon, que la justice est une chimère, que l'histoire est un rcve, que le prince d'Orange est un gueux et le duc d'Albe un juste, que Louis Bonaparte est identique à Napoléon-le-Grand, que ceux qui ont violé la Constitution sont des sauveurs et que ceux qui l'ont défendue sont des brigands, en un mot, que l'honnêteté humaine est morte, soit! alors j'admire ce gouvernement. Il va bien. Il est modèle en son genre. Il comprime, il réprime, il opprime, il emprisonne, il exile, il mitraille, il extermine, et même il «gracie» ! il fût de l'autorité à coups de canon et de la clémence à coups de plat de sabre.

A votre aise, répètent quelques braves incorrigibles de l'ex-parti de l'ordre, indignez- vous, raillez, flétrissez, conspuez, cela nous est égalj vive la subilité! tout cet ensemble constitue, après tout, un gouvernement solide.

Sohde! nous nous sommes déjà expliqués sur cette soUdité.

Solide! je l'admire, cette solidité. S'il neigeait des journaux en France seulement pendant deux jours, le matin du troisième jour on ne saurait plus où M. Louis Bonaparte a passé.

N'importe, cet homme pèse sur l'époque entière, il défigure le dix-neuvième siècle, et il y aura peut-être dans ce siècle deux ou trois années sur lesquelles, à je ne sais quelle trace ignoble, on reconnaîtra que Louis Bonaparte s'est assis là.

Cet homme, chose triste à dire, est maintenant la question de tous les hommes.

A de certaines époques dans l'histoire, le genre humain tout entier, de tous les points de la terre, fixe les yeux sur un lieu mystérieux d'où il semble que va sortir la destinée universelle. Il y a eu des heures où le monde a regardé le Vatican : Grégoire VII, Léon X, avaient là leur chaire 5 d'autres heures où il a contemplé le Louvre : Phihppe Auguste, Louis IX, François I*, Henri IV, étaient làj Saint-Just : Charles-Quint y songeait^ Windsor : Elisabeth la Grande y régnait 5 Versailles : Louis XIV, entouré d'astres, y rayonnait^ le Kremlin : on y entrevoyait Pierre le Grandj Postdam : Frédéric II s'y enfermait avec Voltaire. . . — Aujourd'hui, baisse la tête, histoire, l'univers regarde l'Elysée!

6o NAPOLÉON-LE-PETIT.

Cette cspccc de porte Utaide» gudéc par «feux guérites peintes en coutil, a rcmcmitc do £uiboiug Siînt-HoiMfc, Toili ce que contcmpk aujourd'hui, avec une sorte d'aozicté pnlbmic^ le regard du monde civilisé!... — Ah! qu'est-ce que c*ett que cet endroit d'où il n'est pas sorti une idée qui ne fut un piège, pas une action qui ne fût on crimc.^ Qu'est-ce que c'est que cet cnclroit où habitent tous les cynismcs avec toutes les hypocrisies? Qu'est-ce que c'est que cet endroit où les évcqucs coudoient Jeanne Poisson dans l'escalier, et, comme il y a cent ans, la saluent jusqu'à terres où Samuel Bernard rit dans un coin avec Laubardemontj où Escobar entre donnant le bras i Gusman d'Al£uache$ où, rumeur affreuse, dans un fourré du jardin Ton dépêche, dit-on, i coups de bayonnette, des hommes qu'on ne veut pas juger j où l'on entend un homme dire à une femme qui intercède et qui pleure : «Je vous passe vos amours, passez-moi mes haines!» Qu'est-ce que c'est que cet endroit où l'orgie de 1852 importune et déshonore le deuil de 1815? où Césarion, les bras croisés ou les mains detricre le dos, se promène sous ces mêmes arbres, dans ces mcmçs allées que hante encore le £ant6me indigne de César!

Cet endroit, c'est la uche de Paris^ cet endroit, c*est la souillure du siècle; cette porte, d'où sortent toutes sortes de bruits joyeux, Êmfares, musiques, rires, chocs des verres, cette porte, saluée le jour par les bataillons qui passent, illuminée la nuit, toute grande ouverte avec une confiance insolente, c'est une sorte d'injure publique toujours présente. Le centre de la honte du monde est là.

Ah! à quoi songe la France? Certes, il faut réveiller cette nation ^ il faut lui prendre le bras, il faut la secouer, il faut lui parler^ il faut parcourir les champs, aller dans les villages, entrer dans les casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce qu'il a fait, parler au laboureur qui a une gravure de l'empereur dans sa chaumière et qui vote tout ce qu'on veut à cause de celaj il faut leur ôtcr le radieux fantôme qu'ils ont devant les yeuxj toute cette situation n'est autre chose qu'un inunense et fetal quiproquo j il faut éclaircir ce quiproquo, aller au fond, désabuser le peuple, le peuple des campagnes surtout, le remuer, l'agiter, l'émouvoir, lui montrer les maisons vides, lui montrer les fosses ouvertes, lui faire toucher du doigt l'horreur de ce régime-ci. Ce peuple est bon et honnête. Il comprendra. Oui, paysan, ils sont deux, le grand et le petit, l'illustre et l'infâme, Napoléon et Naboléon!

Résumons ce gouvernement.

Qui est à rÉlyséc et aux Tuileries.'^ le crime. Qui siège au Luxembourg.^ la bassesse. Qui siège au palais Bourbon ? l'imbécillité. Qui siège au palais

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d*Orsay? la corruption. Qui siège au palais de justice.'^ la prcyarication. Et qui est dans les prisons, dans les forts, dans les cellules, dans les casemates, dans les pontons, i Lambessa, à Cayenne, dans l'exil.'^ la loi, l'honneur, Tintelligence , la liberté, le droit.

Proscrits, de quoi vous plaignez- vous .'^ vous avez la bonne part.

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