‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 22 sur 124 · QUESTIONS SINISTRES · texte numérisé non relu

QUESTIONS SINISTRES

Quel est le total des morts .^ ^

Louis Bonaparte, sentant venir rhistoire et s'imaginant que les Charles IX peuvent atténuer les Saint-Barthélémy, a publié, comme i^'ihcc justificative, un état dit «officiel» des «personnes décédées». On remarque dans cette liSte alpbabiti^^^'^ des mentions comme celles-ci : — Adde, libraire, boulevard Poissonnière, 17, tué chez lui. — Boursier, enfant de sept ans et demi, tué rue Tiquetonne. — Belval, ébéniste, rue de la Lune, 10, tué chez lui. — Coquard, propriétaire à Vire (Calvados), tué boulevard Montmartre. — Debaecque, négociant, rue du Sentier, 4J , tué chez lui. — De Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis, 257, tué chez lui. — Labilte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, 63, tué chez lui. — Monpelas, parfumeur, rue Saint- Martin, 181, tué chez lui. — Demoiselle Gressier, femme de ménage, faubourg Saint-Martin, 209, tuée boulevard Montmartre. — Femme Guilard, dame de comptoir, faubourg Saint-Denis, 77, tuée boulevard Saint-Denis. — Femme Garnier, dame de confiance, boulevard Bonne-Nouvelle, 6, tuée boulevard Saint-Denis. — Femme Ledaust, femme de ménage, passage du Caire, à la Morgue. — Françoise Noël, gileticre, rue des Fossés-Montmartre, 20, morte à la Charité. — Le comte Poninski, rentier, rue de la Paix, 32, tué boulevard Montmartre. — Femme Raboisson, couturière, morte à la maison nationale de santé. — Femme Vidal, rue du Temple, 97, morte à THÔtel-Dieu. — Femme Seguin, brodeuse, rue Saint- Martin, 240, morte à l'hospice Beaujon. — Demoiselle Simas, demoiselle de boutique, rue du Temple, 196, morte à l'hospice Beaujon. — Thirion de Montauban, propriétaire, rue de Lancry, 10, tué sur sa porte, etc., etc.

(*) L*emplo/é qui a dressé cette liste est, xxé et ce qu*on lui a laissé voir, mais il n'a

nous le savons, un statisticien savant et exact, rien pu sur ce qu'on lui a caché. Le champ

il a dressé cet état de bonne foi, nous n'en reste aux conjectures, doutons pas. Il a constaté ce qu'on lui a mon-

Abrégeons. Louis Bonaparte, dans ce document, avoue cent quatreving- 0fr:^r assassinats.

Cette pièce enregistrée pour ce qu'elle vaut, quel est le vrai total .^ Quel est le chiffre réel des victimes.^ De combien de cadavres le coup d'État de décembre est-il jonché.'^ Qui peut le dire.'^ Qui le sait.^ Qui le saura jamais? Comme on Ta vu plus haut, un témoin dépose : «Je comptai là trentetrois cadavres» 5 un^autre, sur un autre point du boulevard, dit : «Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une longueur de vingt ou vingt-cinq pas»} un autre, placé ailleurs, dit : ail y avait là, dans soixante pas, plus de soixante cadavres. » L écrivain si longtemps menacé de mort nous a dit à nous-mcmc : «J'ai vu de mes yeux plus de huit cents morts dans toute la longueur du boulevard.» Maintenant cherchez, calculez ce qu'il faut de crânes brisés et de poitrines défoncées par la mitraille pour couvrir de sang a à la lettre » un demi-quart de lieue de boulevards. Faites comme les femmes, comme les sœurs, comme les filles, comme les mères désespérées, prenez un flambeau, allez- vous-en dans cette nuit, tâtez à terre, titcz le pavé,tâtez le mur, ramassez les cadavres, questionnez les spectres, et comptez, si vous pouvez.

Le nombre des victimes! On en est réduit aux conjectures. C'est là une question que l'histoire réserve. Cette question, nous prenons, quant à nous, l'engagement de l'examiner et de l'approfondir plus tard.

Le premier jour, Louis Bonaparte étala sa tuerie. Nous avons dit pourquoi. Cela lui était utile. Après quoi, ayant tiré de la chose tout le parti qu'il en voulait, il la cacha. On donna Tordre aux gazettes élyséennes de se taire, à Magnan d'omettre, aux historiographes d'ignorer. On enterra les morts après minuit, sans flambeaux, sans convois, sans chants, sans prêtres, furtivement. Défense aux familles de pleurer trop haut.

Et il n'y a pas eu seulement le massacre du boulevard, il y a eu le reste, il y a eu les fusillades sommaires, les exécutions inédites.

Un des témoins que nous avons interrogés demandait à un chef de bataillon de la gendarmerie mobile, laquelle s'est distinguée dans ces cgorgements : Eh bien, voyons! le chiffre? Est-ce quatre cents? — L'homme a haussé les épaules. — Est-ce six cents? — L'homme a hoché la tcte. — Est-ce huit cents? — Mettez douze cents, a dit l'officier, et vous n'y serez pas encore.

A l'heure qu'il est, personne ne sait au juste ce que c'est que le 2 décembre, ce qu'il a fait, ce qu'il a osé, qui il a tué, qui il a enseveli, qui il a enterré. Dès le matin du crime, les imprimeries ont été mises sous scellé, la parole a été supprimée par Louis Bonaparte, homme de silence et de nuit. Le 2, le 3, le 4, le 5 et depuis, la vérité a été prise à la gorge et étran-

QOESTIONS SINISTRES.

glcc au moment où clic allait parler. Elle n'a pas même pu jeter un cri. Il a épaissi l'obscurité sur son guct-apcns, et i! a en partie réussi. Quels que soient les efforts de l'histoire, le z décembre plongera peut-être longtemps encore dans une sorte d'affreux crépuscule. Ce crime est composé d'audace et d'ombrci d'un côté il s'étale cyniquement au grand jour, de l'autre il se dérobe et s'en va dans la brume. Effronterie oblique et hideuse qui cache on ne sait quelles monstruosités sous son manteau.

Ce qu'on entrevoit suffit. D'un certain côté du i décembre tout est ténèbres, mais on voit des tombes dans ces ténèbres.

Sous ce grand attentat, on distingue confusément une foule d'attentats. La Providence le veut ainsi; elle attache aux trahisons des nécessités. Ah! tu te parjures! ah! tu violes ton scrmeni! ah! ru enfreins le droit et la justice! Eh bien! prends une corde, car tu seras forcé d'étrangler; prends un poignard, car tu seras forcé de poignarder; prends une massue, car tu seras forcé d'écraser; prends de l'ombre et de la nuit, car tu seras forcé de te cacher. Un crime appelle l'autre; l'horreur est pleine de logique. On ne s'arrête pas, et on ne fait pas un nœud au milieu. Allez! ceci d'abord; bien. Puis cela, puis cela encore; allez toujours! La loi est comme le voile du temple; quand elle se déchire, c'est du haut en bas.

Oui, répétons-le, dans ce qu'on a appelé «l'acte du i décembre» on trouve du crime à toute profondeur. Le parjure à la surface, l'assassinat au fond. Meurtres partiels, tueries en masse, mitraillades en plein jour, fusillades nocturnes, une vapeur de sang sort de toutes parts du coup d'Etat.

Cherchez dans la fosse commune des cimetières, cherchez sous les pavés des rues, sous les talus du Champ de Mars, sous les arbres des jardins publics, cherchez dans le lit de la Seine!

Peu de révélations. C'est tout simple ; Bonaparte a eu cet art monstrueux de lier à lui une foule de malheureux hommes dans la nation officielle par je ne sais quelle effroyable complicité universelle. Les papiers timbrés des magistrats, les éeritoires des greffiers, les gibernes des soldats, les prières des prêtres sont ses complices. Il a jeté son crime autour de lui comme un réseau, et les préfets, les maires, les juges, les officiers et les soldats y sont pris. La complicité descend du général au caporal, et remonte du caporal au président. Le sergent de ville se sent compromis comme le ministre. Le gendarme dont le pistolet s'est appuyé sut l'oreille d'un malheureux et dont l'uniforme est éclaboussé de cervelle humaine se sent coupable comme le colonel. En haut, des hommes atroces ont donné des ordres qui ont été exécutes en bas par des hommes féroces. La férocité garde le secret à l'atrocité. De là ce silence hideux.

Entre celte férocité et cette atrocité, il y a même eu émulation et lutte ; ce

qui échappait à Tune était ressaisi par l'autre. L'avenir ne voudra pas croire à CCS prodiges d'acharnement. Un ouvrier passait sur le Pont-au-Change, des gendarmes mobiles l'arrêtent 5 on lui flaire les mains. — Il sent la poudre, dit un gendarme. On fusille l'ouvrier j quatre balles lui traversent le corps. — Jetez-le à l'eau ! crie un sergent. Lres gendarmes le prennent par la tête et par les pieds et le jettent par-dessus le pont. — L'homme fusillé et noyé s'en va à vau-l'eau. Cependant il n'était pas mort j la fraîcheur glaciale de la rivière le ranime ^ il était hors d état de faire un mouvement} son sang coulait dans l'eau par quatre trous, mais sa blouse le soutint , il vint échouer sous l'arche d'un pont. Là des gens du port le trouvent, on le ramasse, on le porte à l'hôpital, il guérit ^ guéri, il son. Le lendemain on l'arrête et on le traduit devant un conseil de guerre. La mort l'ayant refusé, Louis Bonaparte l'a repris. L'homme est aujourd'hui à Lambessa.

Ce que le Champ de Mars a vu particulièrement, les eflroyables scènes nocturnes qui l'ont épouvanté et déshonoré, l'histoire ne peut les dire encore. Grâce à Louis Bonaparte, ce champ auguste de la Fédération peut s'appeler désormais Haceldama. Un des malheureux soldats que Thominc du 2 décembre a transformés en bourreaux raconte avec horteur et à voix basse que dans une seule nuit le nombre des fusillés n'a pas été de moins de huit cents.

Louis Bonaparte a creusé en hâte une fosse et y a jeté son crime. Quelques pelletées de terre , le goupillon d'un prêtre , et tout a été dit. Maintenant, le carnaval impérial danse dessus.

Est-ce là tout ? Est ce que cela est fini ? est-ce que Dieu permet et accepte de tels ensevelissements .î^ Ne le croyez pas. Quelque jour, sous les pieds de Bonaparte, entre les pavés de marbre de l'Elysée ou des Tuileries, cette fosse se rouvrira brusquement, et l'on en verra sortir l'un après l'autre chaque cadavre avec sa plaie, le jeune homme frappé au cœur, le vieillard branlant sa vieille tête trouée d'une balle, la mère sabrée avec son enfant tué dans ses bras, tous debout, livides, terribles, et fixant sur leur assassin des yeux sanglants I

En attendant ce jour, et dès à présent, l'histoire commence votre procès, Louis Bonaparte. L'histoire rejette votre liste officielle des morts et vos « picccs Ju0ificatwes ». L'histoire dit qu'elles mentent et que vous mentez.

Vous avez mis à la France un bandeau sur les yeux et un bâillon dans la bouche. Pourquoi ?

Est-ce pour faire des actions loyales.»^ Non, des crimes. Qui a peur de la clarté fait le mal.

Vous avez fusillé la nuit, au Champ de Mars, à la Préfecture, au Palais de justice, sur les places, sur les quais, partout.

Vous dites que non.

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