‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 21 sur 124 · LE COUP D'ÉTAT AUX ABOIS · texte numérisé non relu

LE COUP D'ÉTAT AUX ABOIS

« La résistance avait pris des proportions inattendues.

«Le combat était devenu menaçant j ce n'était plus un combat, c'était une bataille, et qui s'engageait de toutes parts. A l'Elysée et dans les ministères les gens pâlissaient ^ on avait voulu des barricades, on en avait.

«Tout le centre de Paris se couvrait de redoutes improvisées j les quartiers barricadés formaient une sorte d'immense trapèze compris entre les Halles et la rue Rambuteau d'une part et les boulevards de l'autre, et limité à Test par la rue du Temple et à l'ouest par la rue Montmartre. Ce vaste réseau de rues, coupé en tous sens de redoutes et de retranchements, prenait d'heure en heure un aspect plus terrible et devenait une sorte de forteresse. Les combattants des barricades poussaient leurs grand'gardcs jusque sur les quais. En dehors du trapèze que nous venons d'indiquer, les barri-

f*î L'iuteur ^ voulu réserver uniquement VHiffo/re d'un Crime, le récit de la Journée du 2U livre NapoUoM-U'Petit ce chapitre, qui en 4 Décembre, avec de nouveaux faits, et à un fait partie intégrante. Il a donc récrit, pour autre point de vue.

HISTOniE. — I. 5

laPBiaCBIK XATIOIA1.K.

cadcs montaient y nous l'avons dit, jusque dans le faubourg Saint-Martin et aux alentours du canal. Le quartier des écoles, où le comité de résistance avait envoyé le représcnunt de Flotte, était plus soulevé encore que la veille^ la banlieue prenait feu^ on batuit le rappel aux Batignollcs) Madier de Montjau agitait Bellevillej trois barricades énormes se construisaient a la Chapelle-Saint-Denis. Dans les rues marchandes les bourgeois livraient leurs fusils, les femmes faisaient de la charpie. — Cela marche! Paris est parti! nous criait B***^*^ entrant tout radieux au comité de résistance ^*\ — D'instant en instant les nouvelles nous arrivaient} toutes les permanences des divers quartiers se mettaient en communication avec nous. Les membres du comité délibéraient et lançaient les ordres et les instructtons de combat de tout côté. La victoire semblait certaine. Il y eut un moment d'enthousiasme et de joie où ces hommes, encore placés entre la vie et la mort, s'embrassèrent.

— Maintenant, s'écriait Jules Favre, qu'un régiment tourne ou qu'une légion sorte, Louis Bonaparte est perdu! — Demain la République sera à l'Hôtel de Ville, disait Michel (de Bourges). Tout fermentait, tout bouillonnait} dans les quartiers les plus paisibles, on déchirait les affiches, on démontait les ordonnances. Rue Beaubourg, pendant qu'on construisait une barricade, les femmes aux fenêtres criaient : courage! L'agitation gagnait même le faubourg Saint-Germain. A l'hôtel de la rue de Jérusalem, centre de cette grande toile d'araignée que la police étend sur Paris, tout tremblait^ l'anxiété était profonde, on entrevoyait la République victorieuse; dans les cours, dans les bureaux, dans les couloirs, entre commis et sergents de ville, on commençait à parler avec attendrissement de Caussidière.

(( S'il faut en croire ce qui a transpiré de cette caverne, le préfet Maupas, si ardent la veille, et si odieusement lancé en avant, conmiençait à reculer et à défaiUir. Il semblait prêter l'oreille avec terreur à ce bruit de marée montante que faisait l'insurrection, — la sainte et légitime insurrection du droit j

— il bégayait, il balbutiait, le commandement * s'évanouissait dans sa bouche. — Ce petit jeune homme a la colique, disait l'ancien préfet Carlier en le quittant. Dans cet cfFarcment, Maupas se pendait à Morny. Le télégraphe électrique était en perpétuel dialogue de la préfecture de police au ministère de l'intérieur et du ministère de l'intérieur à la préfecture de police. Toutes les nouvelles les plus inquiétantes, tous les signes de panique et de désarroi

^') Bastide. fois d^asile en quatre jours, et qui, siégeant

(') Un comité de résistance, chargé de en quelque sorte jour et nuit, ne cessa pas un

centraliser l'action et de diriger le combat, seul instant d*agir pendant les crises direrses

avait été nommé le 2 décembre au soir par du coup d'Éut, était composé des représen-

les membres de la gauche réunis en assemblée tants Carnot, de Flotte , Jules Favre, Madier

chez le rcprésenunt Lafon, quai Jemmapes, de Montjau, Michel (de Bourges), Schoelcher

n** 2. Ce comité, qui dut changer vingt-sept et Victor Hugo.

arrivaient coup sur coup du préfet au ministre. Morny, moins efFrayc, et homme d'esprit du moins, recevait toutes ces secousses dans son cabinet. On a raconte qu'à la première il avait dit : Maupas est malade, et à cette demande: que faut-il faire .'^ avait répondu par le télégraphe: couchez- vous !

— à la seconde il répondit encore : couchez-vous 1 — à la troisième , la patience lui échappant, il répondit : couchez-vous, j... f. !

« Le zèle des agents lâchait prise et commençait à tourner casaque. Un homme intrépide, envoyé par le comité de résistance pour soulever le faubourg Saint-Marceau, est arrêté rue des Fossés -Saint -Victor, les poches pleines des proclamations et des décrets de la gauche. On le dirige vers la préfecture de police j il s'attendait à être fusillé. Comme Tescouade qui l'emmenait passait devant la Morgue, quai Saint -Michel, des coups de fusil éclatent dans la Cité ^ le sergent de ville qui conduisait l'escouade dit aux soldats : Regagnez votre poste, je me charge du prisonnier. Les soldats éloignés, il coupe les cordes qui liaient les poignets du prisonnier et lui dit :

— Allez-vous-en , je vous sauve la vie, n'oubliez pas que c'est moi qui vous ai mis en liberté ! Regardez-moi bien pour me reconnaître.

« Les principaux complices militaires tenaient conseil j on agitait la question de savoir s'il ne serait pas nécessaire que Louis Bonaparte quittât immédiatement le faubourg Saint-Honoré et se transportât soit aux Invalides, soit au palais du Luxembourg, deux points stratégiques plus faciles à défendre d'un coup de main que l'Elysée. Les uns opinaient pour les Invalides, les autres pour le Luxembourg. Une altercation éclata à ce sujet entre deux généraux.

«Cest dans ce moment-là que l'ancien roi de Wcstphalie, Jérôme Bonaparte, voyant le coup d'Éut chanceler et prenant quelque souci du lendemain, écrivit à son neveu cette lettre significative :

« Mon cher neveu ,

«Le sang français a coulé, arrêtez-en l'effusion par un sérieux appel au « peuple. Vos sentiments sont mal compris. La seconde proclamation , dans « laquelle vous parlez du plébiscite, est mal reçue du peuple, qui ne le con- « sidère pas comme le réublissement du droit de suffrage. La liberté est «sans garantie si une assemblée ne contribué pas à la constitution de la «République. L'armée a la haute main. C'est le moment de compléter la «victoire matérielle par une victoire morale, et ce qu'un gouvernement ne «peut faire quand il est battu, il doit le faire quand il est victorieux. Après «avoir détruit les vieux partis, opérez la restauration du peuple j proclamez «que le suffrage universel, sincère, et agissant en harmonie avec la plus

68 NAPOLÉONLE-PETIT.

« grande liberté, nommera le président et l'Assemblée constituante pour sauf ver et resuurer la République.

f C*est au nom de la mémoire de mon frère, et en partageant son horf reur pour la guerre civile, que je vous écris 5 croyez-en ma vieille expéf rience, et songez que la France, l'Europe et la postérité seront appelées à f juger votre conduite.

f Votre oncle affectionné,

c JÉKÔME Bonaparte, n

« Place de la Madeleine, les deux représentants Fabvier et Crestin se rencontraient et s'abordaient. Le général Fabvier £ûsait remarquer i son collègue quatre pièces de canon attelées qui tournaient bride, quituient le boulevard et prenaient au galop la direction de l'Elysée. — Est-ce que rÉlysce serait déjà sur la défensive.*' disait le général. — Et Crestin, lui monuant au deli de la place de la Révolution la façade du palais de l'Assemblée, répondait : — Général, demain nous serons là. — Du haut de quelques mansardes qui ont vue sur la cour des écuries de l'Elysée, on remarquait depuis le matin dans cette cour trois voitures de voyage attelées et chargées, les postillons en selle, et prêtes à partir.

« L'impulsion cuit donnée en effet, l'ébranlement de colère et de haine devenait universel, le coup d'Eut semblait perduj une secousse de plus, et Louis Bonaparte tombait. Que la journée s'achevât comme elle avait commencé, et tout était dit. Le coup d'Eut touchait au désespoir. L'heure des résolutions suprêmes cuit venue. Qu allait-il faire.** Il fallait qu'il frappât un grand coup, un coup inattendu, un coup effroyable. Il étsdt réduit à cette situation : périr, — ou se sauver affreusement.

« Louis Bonaparte n'avait pas quitté l'Elysée. Il se tenait dans un cabinet du rez-de-chaussée, voisin de ce splcndide salon doré, où, enfant, en i8ij, il avait assisté à la seconde abdication de Napoléon. Il éuit là, seul} l'ordre éuit donné de ne laisser pénétrer personne jusqu'à lui. De temps en temps la porte s'entre-bâillait, et la tète grise du général Roguet, son aide de camp, apparaissait. 11 n cuit permis qu'au général Roguet d'ouvrir cette porte et d'entrer. Le général apportait les nouvelles, de plus en plus inquiéuntes, et terminait fréquemment par ces mots : cela ne va pas, ou : cela va mal. Quand il avait fini, Louis Bonaparte, accoude à une ublc, assis, les pieds sur les chenets, devant un grand teu, tournait à demi la tête sur le dossier de son fauteuil et, de son inflexion de voix la plus flegmatique, sans émotion apparente, répondait invariablement ces quatre mots : — Qu'on exécute mes ordres ! — La dernière fois que le général Roguet entra de la sorte avec de mauvaises nouvelles, il était près d'une heure, — lui-même a ra-

conté depuis ces deuils, k l'honneur de l'impassibilité de son maître, — il informa le prince que les barricades dans les rues du centre tenaient bon et se multipliaient j que sur les boulevards les cris : à bas le dictateur! — (il n'osa dire : à bas Soulouque!) — et les sifflets éclataient partout au passage des troupes} que devant la galerie JoufFroy un adjudant-major avait été poursuivi par la foule, et qu'au coin du café Cardinal un capitaine d'étatmajor avait été précipité de son cheval. Louis Bonaparte se souleva à demi de son fauteuil, et dit avec calme au général en le regardant fixement : — Eh bien ! qu'on dise à Saint-Arnaud d'exécuter mes ordres.

« Qu'était-ce que ces ordres ?

« On va le voir.

«Ici nous nous recueillons, et le narrateur pose la plume avec une sorte d'hésitation et d'angoisse. Nous abordons l'abominable péripétie de cette lugubre journée du 4, le fait monstrueux d'où est sorti tout sanglant le succès du coup d'État. Nous allons dévoiler la plus sinistre des préméditations de Louis Bonapartcj nous allons révéler, dire, détailler, raconter ce que tous les historiographes du 2 décembre ont caché, ce que le général Magnan a soigneusement omis dans son rapport, ce qu'à Paris même, là où ces choses ont été vues, on ose à peine se chuchoter à l'oreille. Nous entrons dans l'horrible.

«Le 2 décembre est un crime couvert de nuit, un cercueil fermé et muet, des fentes duquel sortent des ruisseaux de sang.

« Nous allons entr'ouvrir ce cercueil.

«Des le matin, car ici, insistons sur ce point, la préméditation est incontestable, des le matin des affiches étranges avaient été collées à tous les coins de ruej ces affiches, nous les avons transcrites, on se les rappelle. Depuis soixante ans que le canon des révolutions tonne à de certains jours dans Paris et qu'il arrive parfois au pouvoir menacé de recourir à des ressources désespérées, on n'avait encore rien vu de pareil. Ces affiches annonçaient aux citoyens que tous les attroupements, de quelque nature qu'ils fossent, seraient dispersés par la force sans sommation. A Paris, ville centrale de la civilisation, on croit difficilement qu'un homme aille à l'extrémité de son crime, et l'on n'avait vu dans ces affiches qu'un procédé d'intimidation hideux, sauvage, mais presque ridicule.

« On se trompait. Ces affiches contenaient en germe le plan même de Louis Bonaparte. Elles éuient sérieuses.

« Un mot sur ce qui va être le théâtre de Vzctc inouï préparc et perpétré par rhomme de décembre.

«De la Madeleine au faubourg Poissonnière le boulevard était librc^ depuis le théâtre du Gymnase jusqu'au théâtre de la porte Saint-Martin il éuit barricadé y ainsi que la rue de Bondy, la rue Meslay, la rue de Cléry, la rue de la Lune et toutes les rues qui confinent ou débouchent aux portes Saint-Denis et Saint-Martin. Au delà de la porte Saint-Martin le boulevard redevenait libre jusqu'à la Bastille, à une barricade près, qui avait été ébauchée à la hauteur du Château-d'Eau. Entre les deux portes Saint-Denis et Saint-Martin , sept ou huit redoutes coupaient la chaussée de distance en disunce. Un carré de quatre barricades enfermait la porte Saint-Denis. Celle de ces quatre barricades qui regardait la Madeleine et qui devait recevoir le premier choc des troupes éuit construite au point culminant du boulevard, la gauche appuyée à l'angle de la rue de la Lune et la droite à la rue Mazagran. Quatre omnibus, cinq voitures de déménagement, le bureau de l'inspecteur des fiacres renversé, les colonnes vespasiennes démolies, les bancs du boulevard, les dalles de l'escalier de la rue de la Lune, la rampe de fer du trottoir arrachée tout entière et d'un seul efFort par le formidable poignet de la foule, tel était cet entassement qui suffisait à peine à barrer le boulevard , fort large en cet endroit. Point de pavés à cause du macadam. La barricade n'atteignait même pas d'un bord à l'autre du boulevard et laissait un grand espace libre du côté de la rue Mazagran. Il y avait li une maison en construction. Voyant cette lacune, un jeune homme bien mis était monté sur l'échafaudage, et seul, sans se hâter, sans quitter son cigare, en avait coupé toutes les cordes. Des fenêtres voisines on l'applaudissait en riant. Un moment après l'échafaudage tombait à grand bruit, tout d'une pièce, et cet écroulement complétait la barricade.

<( Pendant que cette redoute s'achevait, une vingtaine d'hommes entraient au Gymnase par la porte des acteurs, et en sortaient quelques instants après avec des fusils et un tambour trouvés dans le magasin des costumes et qui faisaient partie de ce qu'on appelle, dans le langage des théâtres, «les accessoires». Un d'eux prit le tambour et se mit à battre le rappel. Les autres, avec des vespasiennes jetées bas, des voitures couchées sur le flanc, des persienncs et des volets décrochés de leurs gonds et de vieux décors du théâtre, construisirent à la hauteur du poste Bonne-Nouvelle une petite barricade d'avant-postc ou plutôt une lunette qui observait les boulevards Poissonnière et Montmartre et la rue Hautevillc. Les troupes avaient dès le matin évacué le corps de garde. On prit le drapeau de ce corps de garde, qu'on planta sur la barricade. C'est ce drapeau qui depuis a été déclaré par les journaux du coup d'État «drapeau rouge».

a Une quinzaine d'hommes s'insullcrent dans ce poste avance. Ils avaient des fusils, mais point ou peu de cartouches. Derrière eux, la grande barricade qui couvrait la porte Saint-Denis était occupée par une centaine de combattants au milieu desquels on remarquait deux femmes et un vieillard à cheveux blancs, appuyé de la main gauche sur une canne et tenant de la main droite un fusil. Une des deux femmes portait un sabre en bandoulière j en aidant à arracher la rampe du trottoir, elle s'éuit coupé trois doigts de la main à l'angle d'un barreau de fer^ elle montrait sa blessure à la foule en criant : vive la République! L'autre femme, montée au sommet de la barricade, appuyée à la hampe du drapeau, escortée de deux hommes en- blouse armés de fusils et présenunt les armes, lisait à haute voix l'appel aux armes des représentants de la gauche ^ le peuple battait des mains.

a Tout ceci se faisait entre midi et une heure. Une population immense, en deçà des barricades, couvrait les trottoirs des deux côtés du boulevard, silencieuse sur quelques points, sur d'autres criant : à bas Soulouque! à bas le traître!

« Par intervalle des convois lugubres traversaient cette multitude j c'étaient des files de civières fermées, portées à bras par des infirmiers et des soldats. En tête marchaient des hommes tenant de longs bâtons auxquels pendaient des écritcaux bleus où l'on avait écrit en grosses lettres : Service des hôpitaux militaires. Sur les rideaux des civières on lisait : Bleps, Ambulances. Le temps était sombre et pluvieux.

« En ce moment-là il y avait foule à la Bourse 5 des afficheurs y collaient sur tous les murs des dépêches annonçant les adhésions des départements au coup d'État. Les agents de change, tout en poussant à la hausse, riaient et levaient les épaules devant ces placards. Tout à coup un spéculateur très connu, et grand applaudisseur du coup d'État depuis deux jours, survient tout pile et haletant conmie quelqu'un qui s'enfuit, et dit : on mitraille sur les boulevards.

« Voici ce qui se passait :

« Un peu après une heure, un quart d'heure après le dernier ordre donné par Louis Bonaparte au général Roguet, les boulevards, dans toute leur longueur depuis la Madeleine, s'étaient subitement couverts de cavalerie et d'infanterie. La division Carrelet, presque entière, composée des cinq brigades de Cottc, Bourgon, Canrobert, Dulac et Rcibell, et présentant un effectif de seize mille quatre cent dix hommes, avait pris position et s'était échelonnée depuis la rue de la Paix jusqu'au fiiubourg Poissonnière. Chaque brigade avait

avec elle sa batterie. Rien que sur le boulevard Poissonnière on comptait onze pièces de canon. Deux qui se tournaient le dos avaient été braquées, Tune à l'entrée de la rue Montmartre, l'autre à l'entrée du faubourg Montmartre, sans qu'on pût deviner pourquoi, la rue et le faubourg n'oflrant même pas l'apparence d'une barricade. Les curieux, entassés sur les trottoirs et aux fenêtres, considéraient avec stupeur cet encombrement d'affûts, de sabres et de bayonncttcs.

«Les troupes riaient et causaient», dit un témoin j un autre témoin dit: « Les soldats avaient un air étrange. » La plupart, la crosse en terre, s'appuyaient sur leurs fusils et semblaient à demi chancelants de lassitude, ou d'autre chose. Un de ces vieux officiers qui ont l'habitude de regarder dans le fond des yeux des soldats, le général L*** dit en passant devant le café Frascati : « Us sont ivres. »

(( Des symptômes se manifestaient.

« A un moment où la foule criait à la troupe : vive la République! à bas Louis Bonaparte ! on entendit un officier dire à demi- voix : Ceci va tourner a la charcuterie,

« Un bataillon d'infanterie débouche par la rue Richelieu. Devant le café Cardinal il est accueilli par un cri unanime de : vive la République! Un écrivain qui était là, rédacteur d'un journal conservateur, ajoute : A. hoâ Soulauquel L'officier d'état-major qui conduisait le détachement lui assène un coup de sabre qui, esquivé par l'écrivain, coupe un des petits arbres du boulevard.

(( Comme le i'* de lanciers, commandé par le colonel Rochefort, arrivait à la hauteur de la rue Taitbout, un groupe nombreux couvrait l'asphalte du boulevard. C'étaient des habitants du quartier, des négociants, des artistes, des journalistes, et parmi eux quelques femmes tenant de jeunes enfants par la main. Au passage du régiment, hommes, fenmics, tous crient : vive la Constitution! vive la loi! vive la République! Le colonel Rochefort — le même qui avait présidé, le 31 octobre i8ji, à l'École militaire, le banquet donné par le i*' lanciers au 7*, et qui, dans ce banquet, avait prononcé ce toast : « Au prince Napoléon, au chef de l'Etat 5 il est la personnification de « Tordre dont nous sommes les défenseurs », — ce colonel, au cri tout légal poussé par la foule, lance son cheval au milieu du groupe, à travers les chaises du trottoir^ les lanciers se ruent à sa suite, et hommes, femmes, enfants, tout est sabré. «Bon nombre d'entre eux restèrent sur place», dit un apologiste du coup d'Etat, lequel ajoute : « Ce fut l'affaire d'un instant ^'^ »

« Ce n'était là que le début.

a Vers deux heures, on braquait deux obusiers à l'extrémité du boulevard

Le capitaine MauJuit. Kévoîution militaire du 1 défemhre, p. 217.

Poissonnière, à cent cinquante pas de la petite barricade-lunette du poste Bonne-Nouvelle. En mettant ces pièces en batterie, les soldats du train, peu accoutumes pourtant aux fausses manœuvres, brisèrent le timon d'un caisson. — Vous voye^ bien qu'ils sont soûls! cria un homme du peuple.

« A deux heures et demie, car il faut suivre minute à minute et pas à pas ce drame hideux, le feu s'ouvrit devant la barricade, mollement, et comme avec distraction. Il semblait que les chefs militaires eussent l'esprit à tout autre chose qu*à un combat. En effet, on va voir à quoi ils songeaient.

« Le premier coup de canon, mal ajuste, passa par-dessus toutes les barricades. Le projectile alla tuer au Château-d'Eau un jeune garçon qui puisait de l'eau dans le bassin.

«Les boutiques s'étaient fermées, et presque toutes les fenêtres. Une croisée pourtant était restée ouverte à un étage supérieur de la maison qui ftût Tangle du boulevard et de la rue du Sentier. Les curieux continuaient d'affluer principalement sur le trottoir méridional. C'était de la foule, et rien de plus, hommes, femmes, enfants et vieillards, à laquelle la barricade, peu attaquée, peu défendue, disait l'effet de la petite guerre.

« Cette barricade était un spectacle en attendant qu'elle devînt un prétexte.

« Il y avait un quart d'heure environ que la troupe tiraillait et que la barricade ripostait sans qu'il y eût un blessé de part ni d'autre, quand tout à coup, comme par une commotion électrique, un mouvement extraordinaire et terrible se fit dans l'infanterie d'abord, puis dans la cavalerie. La troupe changea subitement de front.

«Les historiographes du coup d'État ont raconté qu'un coup de feu, dirigé contre les soldats, était parti de la fenêtre restée ouverte au coin de la rue du Sentier. D'autres ont dit du faîte de la maison qui fait l'angle de la rue Notre-Dame-de-Rccouvrance et de la rue Poissonnière. Selon d'autres, le coup serait un coup de pistolet et aurait été tiré du toit de la haute maison qui marque le coin de la rue Mazagran. Ce coup est contesté, mais ce qui est incontestable, c'est que pour avoir tiré ce coup de pistolet problématique, qui n'est peut-euc autre chose qu'une porte fermée avec bruit, un dentiste habitant la maison voisine a été fusillé. En somme, un coup de pistolet ou de fusil venant d'une des maisons du boulevard a-t-il été entendu? est-ce vrai t est-ce faux.^ une foule de témoins.nient.

f Si le coup de feu a été tiré, il reste à éclaircir une question : a-t-il été une cause ? ou a-t-il été un signal ^

«Quoi qu'il en soit, subitement, comme nous venons de le dire, la cavalerie, Tinfentcric, rartilleric, firent fi-ont à la foule massée sur les trottoirs, et, sans qu'on pût deviner pourquoi, brusquement, sans motif, «sans «sommation», comme l'avaient déclare les infimes affiches du matin du Gymnase jusqu'aux Bains chinois, c'est-à-dire dans toute la longueur du boulevard le plus riche, le plus vivant et le plus joyeux de Paris, une tuerie commença.

« L'armée se mit à fusiller le peuple à bout portant.

«Ce fut un moment sinistre et inexprimable : les cris, les bras levés au ciel, la surprise, l'épouvante, la foule fuyant dans toutes les directions, une grêle de balles pleuvant et remontant depuis les pavés jusqu'aux toits, en une minute les morts jonchant la chaussée, des jeunes gens tombant le cigare à la bouche, des femmes en robes de velours tuées roides par les biscalens, deux libraires arquebuses au seuil de leurs boutiques sans avoir su ce qu'on leur voulait, des coups de fusil tirés par les soupiraux des caves et y tuant n'importe qui, le bazar criblé d'obus et de boulets, l'hôtel Sallandrouzc bombardé, la Maison d'Or mitraillée, Tortoni pris d'assaut, des centaines de cadavres sur le boulevard, un ruisseau de sang rue Richelieu.

« Qu'il soit encore ici permis au narrateur de s'interrompre.

«En présence de ces faits sans nom, moi qui écris ces lignes, je le déclare, je suis un greffier, j'enregistre le crime j j'appelle la cause. Là est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint- Arnaud, Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reibell, ses complicesj je cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les nomsj je cite les bourreaux, les meurtriers, les témoins, les victimes, les canons chauds, les sabres fumants, l'ivresse des soldats, le deuil des fimilles, les mourants, les morts, l'horreur, le sang et les larmes à la barre du monde civilisé.

«Le narrateur seul, quel qu'il fût, on ne le croirait pas. Donnons donc la parole aux faits vivants, aux faits saignants. Ecoutons les témoignages.

« Nous n'imprimerons pas les noms des témoins, nous avons dit pourquoi, mais on reconnaîtra l'accent sincère et poignant de la réalité.

« Un témoin dit^*^ :

«... Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui «défilait s'arrêta tout à coup, fit volte-face la figure tournée vers le midi,

t'^ Nous rétablissons les noms indiqués en marge du manuscrit ou retrouvés dans les dépositions des témoins. [Jules Gouache.]

« abattit ses armes et fit feu sur la foule éperdue par un mouvement in- (( stanuné.

«Le feu continua sans interruption pendant vingt minutes, domine de « temps en temps paf quelques coups de canon.

«Au premier feu, je me jetai à terre et je me traînai comme un reptile « sur le trottoir jusqu'à la première porte entr'ouverte que je pus rencontrer.

«C'cuit la boutique d'un marchand de vins, située au n° i8o, à côté du « bazar de l'Industrie. J'entrai le dernier. La fusillade continuait toujours.

«Il y avait dans cette boutique près de cinquante personnes, et parmi «elles cinq ou six femmes, deux ou trois enfants. Trois malheureux étaient «entrés blessés, deux moururent au bout d'un quart d'heure d'horribles « souffrances^ le troisième vivait encore quand je sortis de cette boutique «à quatre heures j il ne survécut pas du reste à sa blessure, ainsi que je l'ai « appris plus tard.

«Pour donner une idée du public sur lequel la troupe avait tiré, je ne « puis rien faire de mieux que de citer quelques exemples des personnes « réunies dans cette boutique.

«Quelques femmes, dont deux venaient d'acheter dans le quartier les « provisions de leur dîner j un petit clerc d'huissier envoyé en course par «son patron j deux ou trois coulissiers de la Bourse $ deux ou trois proprié- «tairesj quelques ouvriers, peu ou point vêtus de blouse. Un des malheu- «reux réfugiés dans cette boutique m'a produit une vive impression : « c'était un homme d'une trentaine d'années, blond, vctu d'un paletot gris j « il se rendait avec sa femme dîner au faubourg Montmartre dans sa famille, « quand il fut arrêté sur le boulevard par le passage de la colonne de «troupes. Dans le premier moment, et dès la première décharge, sa femme « et lui tombèrent j il se releva, fut entraîné dans la boutique du marchand « de vins, mais il n'avait plus sa femme à son bras, et son désespoir ne peut « être dépeint. Il voulait à toute force, et malgré nos représentations, se faire « ouvrir la porte et courir à la recherche de sa femme au milieu de la mi- « traille qui balayait la rue. Nous eûmes les plus grandes peines à le retenir « pendant une heure. Le lendemain j'appris que sa femme avait été tuée et « que le cadavre avait été reconnu dans la cité Bergère. Quinze jours plus « tard, j'appris que ce malheureux, ayant menacé de faire subir à M. Bona- « parte la peine du talion, avait été arrêté et transporté à Brest, en dcstina- «tion de Cayenne. Presque tous les citoyens réunis dans la boutique du «marchand de vins appartenaient aux opinions monarchiques, et je ne rcn- «contrai parmi eux qu'un ancien compositeur de la Kéforme, du nom de «Meunier, et l'un de ses amis, qui s'avouassent républicains. Vers quatre « heures, je sortis de cette boutique. »

« Un témoin, de ceux qui croient avoir entendu le coup de feu parti de la rue Mazagran, ajoute '"^ :

« Ce coup de feu , c'est pour la troupe le signal d'une fusillade dirigée « sur toutes les maisons et leurs fenêtres, dont le roulement dure au moins « trente minutes. Il est simultané depuis la pone Saint-Denis jusqu'au café « du Grand-Balcon. Le canon vient bientôt se mêler à la mousqucterie. »

« Un témoin dit^^^ :

«... A trois heures et un quart un mouvement singulier a lieu. Les sol- « dats qui faisaient face à la porte Saint-Denis opèrent instantanément un «changement de front, s'appuyant sur les maisons depuis le Gymnase, la « maison du Pont-de-Fcr, l'hôtel Saint-Phar, et aussitôt un feu roulant §'cxc- « cute sur les maisons et sur les personnes qui se trouvent au côté opposé, (( depuis la rue Saint-Denis jusqu'à la rue Richelieu. Quelques minutes (( suffisent pour couvrir les trottoirs de cadavres j les maisons sont criblées «de balles, et cette rage conserva son paroxysme pendant trois quarts « d'heure. i>

« Un témoin dit^^^ :

«... Les premiers coups de canon dirigés sur la barricade Bonne-Nouvelle « avaient servi de signal au reste de la troupe, qui avait fait feu presque en « même temps sur tout ce qui se trouvait à portée de son fusil. »

« Un témoin dit^*^ :

«Les paroles ne peuvent rendre un pareil acte de barbarie. Il faut en « avoir été témoin pour oser le redire et pour attester la vérité d'un fait aussi « inqualifiable.

«Un témoin dit^^^ :

« Il a été tiré des coups de fusil par milliers, c'est inappréciable ^^^ par la «troupe, sur tout le monde ino£Fcnsif, et cela sans nécessité aucune. On « avait voulu produire une forte impression. Voili tout. »

« Un témoin dit :

«Lorsque l'agitation était très grande sur le boulevard, la ligne, suivie « de l'artillçrie et de la cavalerie, arrivait. On a vu un coup de fusil tiré du « milieu de la troupe, et il était facile de voir qu'il avait été tire en l'air, « par la fumée qui s'élevait perpendiculairement. Alors ce fut le signal de « tirer sans sommation et de charger à la bayonnette sur le peuple. Ceci est « significatif, et prouve que la troupe voulait avoir un semblant de motif « pour commencer le massacre qui a suivi. »

^'^ I Auguste Vie, rédacteur au lôte uni- (*) [Coppcns.]

vmel.\ î*) [Auguste Vie.]

(*' I Le haron de Coppcns.] (•) Le témoin veut dire incakmlabU, Nous

^^' [Auguste Vie. I n'avons voulu rien changer au texte.

LE CRIME. ff

«Un témoin raconte ^'^ :

f ... Le canon charge à mitraille hache les devantures des maisons depuis « le magasin du Prophète jusqu'à la rue Montmartre. Du boulevard Bonne- « Nouvelle on a dû tirer aussi à boulet sur la maison Billecoq, car elle a « été atteinte à l'angle du mur du côté d'Aubusson, et le boulet, après avoir « percé le mur, a pénétré dans l'intérieur. »

« Un autre témoin, de ceux qui nient le coup de feu, dit^^^ :

« On a cherché à atténuer cette fusillade et ces assassinats, en prétendant « que des fenêtres de quelques maisons on avait tiré sur les troupes. Outre «que le rapport officiel du général Magnan semble démentir ce bruit, « j'affirme que les décharges ont été instantanées de la porte Saint-Denis à la «porte Montmartre, et qu'il n'y a pas eu, avant la décharge générale, un «seul coup tiré isolément, soit des fenêtres, soit par la troupe, du faubourg « Saint-Denis au boulevard des Italiens. »

« Un autre, qui n'a pas non plus entendu le coup de feu, dit ^^^ :

«Les troupes défilaient devant le perron de Tortoni, où j'étais depuis «vingt minutes environ, lorsque, avant qu'aucun bruit de coup de feu soit «arrivé à nous, elles s'ébranlent $ la cavalerie prend le galop, l'infanterie le « pas de course. Tout d'un coup nous voyons venir du côté du boulevard « Poissonnière une nappe de feu qui s'étend et gagne rapidement. La fu- «sillade commencée, je puis garantir qu'aucune explosion n'avait précédé, « que pas un coup de fusil n'était parti des maisons depuis le café Frascati « jusqu'à l'endroit où je me tenais. Enfin , nous voyons les canons des fusils « des soldats qui étaient devant nous s'abaisser et nous menacer. Nous nous « réfugions rue Taitbout, sous une porte cochcre. Au même moment les «balles passent par-dessus nous et autour de nous. Une femme est tuée à dix « pas de moi au moment où je me cachais sous la porte cochère. Il n'y avait « là, je peux le jurer, ni barricade ni insurgés^ il y avait des chaleurs, et du M^gbier qui fuyait, voilà tout. »

«Cette image «chasseurs et gibier» est celle qui vient tout d'abord à l'esprit de ceux qui ont vu cette chose épouvantable. Nous retrouvons l'image dons les paroles d'un auuc témoin ^^^ :

«... On voyait les gendarmes mobiles dans le bout de ma rue, et je sais «qu'il en était de même dans le voisinage, tenant leurs fusils et se tenant « eux-mêmes dans la position du chaleur qui attend le départ du ffbier, c'est-à- « dire le fusil près de l'épaule pour être plus prompt à ajuster et tirer.

« Aussi , pour prodiguer les premiers soins aux blessés tombés dans la rue « Montmartre près des portes, voyait-on de distance en disunce les portes

f'î [ Aaguftc Vie.] (») [Gaspard de Chcrvillcl

W [Jules Goiiachc] (Ȕ [Auguste Vie.]

a s'ouvrir, un bras s'allonger et retirer avec précipitation le cadavre ou le (( moribond que les balles lui disputaient encore.»

«Un autre témoin rencontre encore la même image ^'^ : (( Les soldats embusqués au coin des rues attendaient les citoyens au pas- « sage comme des chajieurs guettant leur ffbier, et, à mesure qu'ils les voyaient cn- « gagés dans la rue, ils tiraient sur eux comme sur une cible. De nombreux (( citoyens ont été tués de cette manière, rue du Sentier, rue Rougcmont et « rue et Faubourg-Poissonnière.

«Partez, disaient les officiers aux citoyens ino£Fensifs qui leur deman- « daient protection. A cette parole ceux-ci s'éloignaient bien vite et avec « confiance j mais ce n'était là qu'un mot d'ordre qui signifiait : mort, et, «en effet, à peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils tombaient à la rcn- « verse. »

« Au moment où le feu commençait sur les boulevards, dit un autre tc- « moin^^^, un libraire voisin de la maison des tapis s'empressait de fermer sa «devanture, lorsque des fuyards cherchant à entrer sont soupçonnés par la «troupe ou la gendarmerie mobile, je ne sais laquelle, d'avoir fait feu sur « elles. La troupe pénètre dans la maison du libraire. Le libraire veut faire « des observations^ il est seul amené devant sa porte, et sa femme et sa fille « n'ont que le temps de se jeter entre lui et les soldats qu'il tombait mort. « La femme avait la cuisse traversée et la fille était sauvée par le buse de son « corset. La femme, m'a-t-on dit, est devenue folle depuis. »

« Un autre témoin dit^^^ :

«... Les soldats pénétrèrent dans les deux librairies qui sont entre la mai- « son du Prophète et celle de M. Sallandrouze. Les meurtres commis sont « avérés. On a égorgé les deux libraires sur le trottoir. Les autres personnes « le furent dans les magasins. »

«Terminons par ces trois extraits, qu'on ne peut transcrire sans frissonner :

«Dans le premier quart d'heure de cette horreur, dit un témoin, le feu, « un moment moins vif, laisse croire à quelques citoyens qui n'étaient que « blessés qu'ils pouvaient se relever. Parmi les hommes gisant devant le Froaphete, deux se soulevèrent. L'un prit la fuite par la rue du Sentier dont « quelques mètres seulement le séparaient. Il y parvint au milieu des balles « qui emportèrent sa casquette. Le second ne put que se mettre à genoux, « et, les mains jointes, supplier les soldats de lui faire grâccj mais il tomba « à l'instant même fusillé. Le lendemain on pouvait remarquer, à côté du

'■ [H. Costc, rédacteur de rAvemcment du W [Auguste Vie.]

pfHpU.] '^' [Coppcns.]

c perron du Vrophète, une place, à peine large de quelques pieds, où plus de

«cent balles avaient porté^*^.»

«Un autre dit^^^ :

«A l'entrée de la rue Montmartre jusqu'à la fontaine, l'espace de

«soixante pas, il y avait soixante cadavres, hommes, femmes, dames, en- «£ants, jeunes filles. Tous ces malheureux étaient tombés victimes des «premiers coups de feu tirés par la troupe et par la gendarmerie, placées « en face sur l'autre côté des boulevards. Tout cela fuyait aux premières dé- « tonations, faisait encore quelques pas, puis enfin s'affaissait pour ne plus « se relever. Un jeune homme s'était réfugié dans le cadre d'une porte co- « chère et s'abritait sous la saillie du mur du côté des boulevards. Il servait ndcàbk zxxn soldats. Après dix minutes de coups maladroits, il fut atteint «malgré tous ses efforts pour s'amincir en s'élevant, et on le vit s'affaisser « aussi pour ne plus se relever. »

«Un autre f'^ :

«... Les glaces et les fenêtres de la maison du Pont-de-Fer furent brisées. « Un homme qui se trouvait dans la cour était devenu fou de terreur. Les «caves étaient pleines de femmes qui s'y étaient sauvées inutilement. « Les soldats fidsaient feu dans les boutiques et par les soupiraux des caves. « De Tortoni au Gymnase, c'était comme cela. Cela dura plus d'une « heure. »

« Bornons là ces extraits. Fermons cet appel lugubre. C'est assez pour les preuves.

«L'exécration du fait est patente. Cent autres témoignages que nous avons là sous les yeux répètent presque dans les mêmes termes les mêmes faits. Il est certain désormais , il est prouvé , il est hors de doute et de question, il est visible comme le soleil que, le jeudi 4 décembre 185 1, la population inofiensive de Paris, la population non mêlée au combat, a été mitraillée sans sommation et massacrée dans un simple but d'intimidation, et qu'il n'y a pas d'autre sens à donner au mot mystérieux de M. Bonaparte :

« Qu'on exécute mes ordres. »

« Cette exécution dura jusqu'à la nuit tombante. Pendant plus d'une heure ce fut sur le boulevard comme une orgie de mousqueterie et d'artillerie. La canonnade et les feux de peloton se croisaient au hasard 5 à un certain moment, les soldats s'entre-tuaient. La batterie du 6* régiment d'artillerie

W [Coppens.] — W [Auguitc Vie.] — (^) [Coppcns.]

8o NAPOLÉON-LE-PETIT.

qui faisait partie de la brigade Canrobcn fut démontée^ les chevaux, se cabrant au milieu des balles, brisèrent les avant-trains, les roues et les timons, et de toute la batterie, en moins d*une minute, il ne resta qu'une seule pièce qui pût rouler. Un escadron entier du i" lanciers fut oblige de se réfugier dans un hangar rue Saint-Fiacre. On compu le lendemain, dans les flammes des lances, soixante-dix trous de balle. La furie avait pris les soldats. Au coin de la rue Rougemont, au milieu de la fumée, un gênerai agiuitlcs bras comme pour les retenir j un chirurgien aide-major du if faillit être tue par des soldats qu'il voulait modérer. Un sergent dit i un ofllicier qui lui arrêtait le bras : Lieutenant, vous trahissez. Les soldats n'avaient plus conscience d'eux-mêmes, ils étaient comme fous du crime qu'on leur faisait commettre. 11 vient un moment où l'abomination même de ce que vous faites vous fait redoubler les coups. Le sang est une sorte de vin horriblej le massacre enivre.

« 11 semblait qu'une main aveugle lançât la mort du fond d'une nucc. Les soldats n'étaient plus que des projectiles.

« Deux pièces étaient braquées de la chaussée du boulevard sur une seule façade de maison, le magasin Sallandrouze, et tiraient sur la &çade à outrance, à toute volée, à quelques mètres de distance, à bout portant. Cette maison, ancien hôtel bâti en pierre de taille et remarquable par son perron presque monumental, fendue par les boulets comme par des coins de fer, s'ouvrait, se lézardait, se crevassait du haut en basj les soldats redoublaient. A chaque décharge un craquement se faisait entendre. Tout à coup un officier d artillerie arrive au galop et crie : arrêtez! arrêtez! La maison penchait en avantj un boulet de plus, elle croulait sur les canons et sur les canonniers.

«Les canonniers étaient ivres au point que, ne sachant plus ce qu'ils faisaient, plusieurs se laissèrent tuer par le recul des canons. Les balles venaient à la fois de la porte Saint-Denis, du boulevard Poissonnière et du boulevard Montmartre j les artilleurs, qui les entendaient siffler dans tous les sens à leurs oreilles, se couchaient sur leurs chevauxj les hommes du train se réfugiaient sous les caissons et derrière les fourgonsj on vit des soldats, laissant tomber leur képi, s'enfuir éperdus dans la rue Notrc-Damc-de-Recouvrancej des cavaliers perdant la tête tiraient leur carabine en Tair^ d'autres mettaient pied à terre et se faisaient un abri de leurs chevaux. Trois ou quatre chevaux échappés couraient çà et là effarés de terreur.

(( Des jeux effroyables se mêlaient au massacre. Les tirailleurs de Vincenncs s'étaient établis sur une des barricades du boulevard qu'ils avaient prise à la bayonnette, et de là ils s'exerçaient au tir sur les passants éloignés. On entendait des maisons voisines ces dialogues hideux : — Je gage que je descends celui-ci. — Je parie que non. — Je parie que si. — Et le coup

LE CRIME. 8l

partait. Quand l'homme tombait, cela se devinait à un éclat de rire. Lorsqu'une femme passait : — Tirez à la femme! criaient les officiers j tirez aux fenomcs!

«Ocrait li un des mots d'ordre j sur le boulevard Montmartre, où Ton usait beaucoup de la bayonnette, un jeune capitaine d'état-major criait : Kquez les femmes!

«Une femme crut pouvoir traverser la rue Saint-Fiacre, un pain sous le bras} un tirailleur l'abattit.

« Rue Jean-Jacques-Rousseau on n'allait pas jusque-là^ une femme cria : vive la République! elle fut seulement fouettée par les soldats. Mais revenons au boulevard.

« Un passant, huissier, fut visé au front et atteint. Il tomba sur les mains et sur les genoux en criant : grâce! Il reçut treize autres balles dans le corps. Il a survécu. Par un hasard inouï, aucune blessure n'était mortelle. La balle du front avait labouré la peau et fait le tour du crâne sans le briser.

c Un vieillard de quatrevingts ans, trouvé blotti on ne sait où, fut amené devant le perron du Prophète et fusillé. 11 tomba. — // ne se fera pas de hofie à la tête, dit un soldat. Le vieillard était tombé sur un monceau de cadavres. Deux jeunes gens d'Issy, mariés depuis un mois et ayant épousé les deux sœurs, traversaient le boulevard, venant de leurs affaires. Ils se virent couchés en joue. Ils se jetèrent à genoux, ils criaient : nous avons épousé les deux sœurs! On les tua. Un marchand de coco, nommé Robert et demeunmt £aubourg Poissonnière, n** 97, s'enfuyait rue Montmartre, sa fontaine sur le dos. On le tua^'\ Un enfant de treize ans, apprenti sellier, passait sur le boulevard devant le cafc Vachette^ on l'ajuste. Il pousse des cris désespérés^ il tenait a la main une bride de cheval 5 il l'agiuit en disant : je fais une commission. On le tua. Trois balles lui trouèrent la poitrine. Tout le long du boulevard on entendait les hurlements et les soubresauts des blessés que les soldats lardaient i coups de bayonnette et laissaient li sans même les achever. «Quelques bandits prenaient le temps de voler. Un caissier d'une association dont le siège était rue de la Banque sort de sa caisse i deux heures, va rue Bergère toucher un effet, revient avec l'argent, est tué sur le boulevard. Quand on releva son cadavre, il n'avait plus sur lui ni sa bague, ni sa montre, ni la somme d'argent qu'il rapportait.

^} On peac nommer le témoin qui a yu ce tomber mort contre une devanture de bou-

£ût. n est proicnt. C*est le repré^nant du tique. Lui seul, ajant pour toute arme sa

peuple '}^eatgaj. U dît : sonnette, avait eu les honneurs d'un feu de

c Je Toit encore, à la hauteur de la rue du peloton. »

CcoÔBUit, on malheofenz limonadier ambu- Le même témoin ajoute : « Les soldats ba-

laot, ta fontaine en fer- blanc tor le dos, lajaient a coups de fusil des mes où il n'j

chanceler, pnii t'aftÛMer sur lui-même et arait pas un paré remné, pas un combattant >

larMBcmii «ftTWBJiS.

a Sous prétexte de coups de fusil tires sur la troupe, on entra dans dix ou douze maisons çà et là et Ton passa à la bayonnette tous ceux qu'on y trouva. Il y a à toutes les maisons du boulevard des conduits de fonte par où les eaux sales des maisons se dégorgent au dehors dans le ruisseau. Les soldats, sans savoir pourquoi, prenaient en défiance ou en haine telle maison fermée du haut en bas, muette, morne, et qui, comme toutes les maisons du boulevard, semblait inhabitée, tant elle était silencieuse. Ils frappaient à la porte, la porte s'ouvrait, ils entraient. Un moment après on voyait sortir de la bouche des conduits de fonte un flot rouge et fumant. C'était du sang.

« Un capitaine, les yeux hors de la tête, criait aux soldats : Pas de quartier! Un chef de bataillon vociférait : Entrez dans les maisons et tuez tout!

« On entendait des sergents dire : Tape^surles bédouins, ferme sur les bédouins l — (( Du temps de l'oncle, raconte un témoin, les soldats appelaient les bour- (( geois pékins. Actuellement nous sommes des bédouins. Lorsque les soldats « massacraient les habitants, c'était au cri de : Hardi sur les bédomns!ï>

«Au cercle de Frascati, où plusieurs habitués, entre autres un vieux général, étaient réunis, on entendait ce tonnerre de mousquctcrie et de canonnade, et l'on ne pouvait croire qu'on tirât à balle. On riait et Ton disait : (( C'est à poudre. Quelle mise en scène! Quel comédien que ce Bonaparte-lil » On se croyait au Cirque. Tout à coup les soldats entrent, furieux, et veulent fusiller tout le monde. On ne se doutait pas du danger qu'on courait. On riait toujours. Un témoin nous disait : Nous croyions que cela faisait partie de la bouffonnerie Cependant, les soldats menaçant toujours, on finit par comprendre. — Tuons tout! disaient-ils. Un lieutenant qui reconnut le vieux général les en empêcha. Pourtant un sergent disait : Lieutenant j f...,-nous la paix*, ce neB pas votre affaire, ceH la notre,

« Les soldats tuaient pour tuer. Un témoin dit : «On a fusillé dans les cours « des maisons jusqu'aux chevaux, jusqu'aux chiens. »

« Dans la maison qui fait, avec Frascati, l'angle de la rue Richelieu, on voulait arquebuser tranquillement même les femmes et les enfants^ ils étaient déjà en tas pour cela en face d'un peloton quand un colond survint} il sursit au meurtre, parqua ces pauvres êtres tremblants dans le passage des Panoramas, dont il fit fermer les grilles, et les sauva. Un écrivain distingué, M. Lireux, ayant échappé aux premières balles, fut promené deux heures durant, de corps de garde en corps de garde, pour être fusillé. Il £dlut des miracles pour le sauver. Le célèbre artiste Sax, qui se trouvait par occasion dans le magasin de musique de Brandus, allait y être fusillé, quand un général le reconnut. Partout ailleurs on tua au hasard.

« Le premier qui fut tué dans cette boucherie, — l'histoire garde aussi le

nom du premier massacre de la Saint-Barthclemy, — s'appelait Théodore Debaecque, et demeurait dans la maison du coin de la rue du Sentier, par laquelle le carnage commença.

tLa tuerie terminée, — c'est-à-dire à la nuit noire, on avait commencé en plein jour, — on n'enleva pas les cadavres 5 ils étaient tellement pressés que rien que devant une seule boutique, la boutique de Barbedienne, on en compta trente-trois. Chaque carré de terre découpé dans l'asphalte au pied des arbres du boulevard était un réservoir de sang. « Les morts, dit un c témoin, étaient entassés en monceaux, les uns sur les autres, vieillards, t enfants, blouses et paletots réunis dans un indescriptible pcle-mcle, têtes, ff bras, jambes, confondus, d

« Un autre témoin décrit ainsi un groupe de trois individus : « Deux «étaient renversés sur le dosj un troisième, s'étant embarrassé dans leurs «jambes, était tombé sur eux. » Les cadavres isolés étaient rares, on les remarquait plus que les autres. Un jeune homme bien vêtu était assis, adossé à un mur, les jambes écartées, les bras à demi croisés, un jonc de Verdier dans la main droite, et semblait regarder 5 il était mort. Un peu plus loin les balles avaient cloué contre une boutique un adolescent en pantalon de velours de coton, qui tenait à la main des épreuves d'imprimerie. Le vent agitait ces feuilles sanglantes sur lesquelles le poignet du mort s'était crispé. Un pauvre vieux, à cheveux blancs, était étendu au milieu de la chaussée, avec son parapluie à côté de lui. Il touchait presque du coude un jeune homme en bottes vernies et en gants jaunes qui gisait ayant encore le lorgnon dans l'œil. A quelques 'pas était couchée, la tête sur le trottoir, les pieds sur le pavé, une femme du peuple qui s'enfuyait son enfant dans les bras. La mère et l'enfant étaient morts, mais la mère n'avait pas lâché l'enfant.

<K Ahl vous me direz, monsieur Bonaparte, que vous n'avez pas pu faire autrement, que vous en êtes bien fâché, mais que c'est un malheurj qu'en présence de Paris prêt à se soulever il a bien fallu prendre un parti et que vous avez été acculé à cette nécessité > et que, quant au coup d'État, vous aviez des dettes, que vos ministres avaient des dettes, que vos aides de camp avaient des dettes, que vos valets de pied avaient des dettes, que vous répondiez de tout, qu'on n'est pas prince, que diable I pour ne pas manger de temps en temps quelques millions de trop^ qu'il faut bien s'amuser un peu et jouir de la viej que c'est la faute à l'Assemblée qui n'a pas su comprendre cela et qui voulait vous condamner à quelque chose comme deux maigres millions par an, et, qui plus est, vous forcer de quitter le pouvoir

au bout de vos quatre ans et d'exécuter la Constitution 5 qu'on ne peut pas, après tout, sortir de l'Elysée pour entrer à Clichyj que vous aviez en vain eu recours aux petits expédients prévus par l'article 405 j que les scandales approchaient, que la presse démagogique jasait, que l'afFaire des lingots d'or allait éclater, que vous devez du respect au nom de Napoléon, et que, ma foi, n'ayant plus d'autre choix, plutôt que d'être un des vulgaires escrocs du code, vous avez mieux aimé être un des grands assassins de l'histoire !

« Donc, au lieu de vous souiller, ce sang vous a lavé. Fort bien.

«Je continue.

«Quand ce fut fini, Paris vint voirj la foule afflua dans ces lieux terribles 5 on la laissa faire. C'était le but du massacreur. Louis Bonaparte n'avait pas fait cela pour le cacher.

(( Le côté sud du boulevard était couvert de papiers de cartouches déchirées, le trottoir du côté nord disparaissait sous les plâtras détachés par les balles des façades des maisons, et était tout blanc comme s'il avait neigé) les flaques de sang faisaient de larges taches noirâtres dans cette neige de débris. Le pied n'évitait un cadavre que pour rencontrer des éclats de vitre, de plâtre ou de pierre 5 certaines maisons étaient si écrasées de mitraille et de boulets qu'elles semblaient prêtes à crouler, entre autres la maison Sallandrouze dont nous avons parlé et le magasin de deuil au coin du faubourg Montmartre. « La maison Billccoq, dit un témoin, est encore aujourd'hui « étayéc par de fortes pièces en bois et la façade sera en partie reconstruite. « La maison des tapis est percée à jour en plusieurs endroits ^*^ » Un autre témoin dit : «Toutes les maisons, depuis le cercle des étrangers jusqu'à la «rue Poissonnière, étaient littéralement criblées de balles, du côte droit « du boulevard surtout. Une des grandes glaces du magasin de la Petite Jean- « nette en avait reçu certainement plus de deux cents pour sa part. Il n'y avait « pas une fenêtre qui n'eût la sienne. On respirait une atmosphère de sal- «pêtre^^^. » Trente-sept cadavres étaient entassés dans la cité Bergère, et les passants pouvaient les compter à travers la grille. Une femme était arrêtée à l'angle de la rue Richelieu. Elle regardait. Tout à coup cUe s'aperçoit qu'elle a les pieds mouillés : — Tiens, dit-elle, il a donc bien pluj j'ai les pieds dans l'eau. — Non, madame, lui dit un passant, ce n'est pas de l'eau. — Elle avait les pieds dans une mare de sang.

Auguste Vie. — <*) G. de Chervillc.

«Rue Grange -Batelière on voyait dans un coin trois cadavres entièrement nus.

« Pendant la tuerie, les barricades du boulevard avaient été enlevées par la brigade Bourgon. Les cadavres des défenseurs de la barricade de la porte Saint-Denis dont nous avons parlé en commençant ce récit furent entassés devant la porte de la maison Jouvin. Mais, dit un témoin, «ce n'était rien « comparé aux monceaux de morts qui couvraient le boulevard ».

«A deux pas du théâtre des Variétés, la foule s'arrêtait devant une casquette pleine de cervelle et de sang accrochée à une branche d'arbre.

«Un témoin dit : «Un peu plus loin que les Variétés, je rencontre un « cadavre, la face contre terrej je veux le relever, aidé de quelques personnes^ «des soldats nous repoussent... Un peu plus loin il y avait deux corps, un «homme et une femme, puis un seul, un ouvrier... » (nous abrégeons...) « De la rue Montmartre à la rue du Sentier, on marchait liUcralement dans le « sang: il couvrait le trottoir dans certains endroits d'une épaisseur de quelques «lignes, et, sans hyperbole, sans exagération, il fallait des précautions pour « ne pas y mettre les pieds. Je comptai là trente-trois cadavres. Ce spectacle « éta^c au-dessus de mes forces ^ je sentais de grosses larmes sillonner mes joues. «Je demandai à traverser la chaussée pour rentrer chez moi, ce qui me fut « accordé^^\ »

« Un témoin dit : « L'aspect du boulevard était horrible. Nom marchions « dans le sang, à la lettre. Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une lon- « gueur de vingt ou vingt-cinq pas. »

«Un témoin, marchand de la rue du Sentier, dit : «J'ai fait le trajet du « boulevard du Temple chez moi j je suis rentré avec un pouce de sang à mon « pantalon. »

«Le représentant Versigny raconte : «Nous apercevions au loin, jusque «près la porte Saint-Denis, les immenses feux des bivouacs de la troupe. « C'était, avec quelques rares lampions, la seule clarté qui permit de se « retrouver au milieu de cet afîreux carnage. Le combat du jour n'était rien « à côté de ces cadavres et de ce silence. R... et moi, nous étions anéantis. « Un citoyen vint à passer j sur une de mes exclamations, il s'approcha, me «prit la main et me dit : — Vous êtes républicain, moi j'étais ce qu'on «appelait un ami de l'ordre, un réactionnaire 5 mais il faudrait être aban- « donné de Dieu pour ne pas exécrer cette effroyable orgie. La France est « déshonorée! Et il nous quitta en sanglotant. »

« Un témoin qui nous permet de le nommer, un légitimiste, l'honorable M. de Cherville, déclare : «... Le soir, j'ai voulu recommencer ces tristes

0> G. de Chcrvillc.

« investigations. Je rencontrai, rue Le Peleticr, MM. Bouillon et Gervais (de ((Caen)^ nous fîmes quelques pas ensemble, et je glissai. Je me retins à « M. Bouillon. Je regardai à mes pieds. J'avais marché dans une large flaque «de sang. Alors M. Bouillon me raconta que le matin, étant à sa fenêtre, il «avait vu le pharmacien dont il me montrait la boutique, occupé à en « fermer la porte. Une femme tomba, le pharmacien se précipita pour la re- « lever^ au même instant un soldat l'ajusta et le frappa à dix pas d'une balle « dans la tête. M. Bouillon, indigné et oubliant son propre danger, cria aux a passants qui étaient là : Vous témoignerez tous de ce qui vient de se « passer. »

((Vers onze heures du soir, quand les bivouacs furent allumés partout, M. Bonaparte permit qu'on s'amusât. Il y eut sur le boulevard comme une fête de nuit. Les soldats riaient et chantaient en jetant au feu les débris des barricades, puis, comme à Strasbourg et à Boulogne, vinrent les distributions d'argent. Écoutons ce que raconte un témoin : «J'ai vu, à la porte Saint- « Denis, un officier d'état-major remettre deux cents francs au chef d'un dé- « tachemcnt de vingt hommes en lui disant : — Le prince m'a chargé de «vous remettre cet argent, pour être distribué à vos braves soldats. Il ne « bornera pas là les témoignages de sa sarisfacdon. — Chaque soldat a reçu «dix francs î^l»

«Le soir d'Austerlitz, l'empereur disait : Soldats, je suis content de vous.

«Un autre ajoute : «Les soldats, le cigare à la bouche, narguaient les « passants et faisaient sonner l'argent qu'ils avaient dans la poche. » Un autre dit : « Les officiers cassaient les rouleaux de louis comme des bâtons « de chocolat »

« Les sentinelles ne permettaient qu'aux femmes de passer 5 si un homme se présentait, on lui criait : au large I Des tables étaient dressées dans les bivouacS) officiers et soldats y buvaient. La flamme des brasiers se reflétait sur tous ces visages joyeux. Les bouchons et les capsules blanches du vin de Champagne surnageaient sur les ruisseaux rouges de sang. De bivouac à bivouac on s'appelait avec de grands cris et des plaisanteries obscènes. On se saluait : vivent les gendarmes! vivent les lanciers! et tous ajoutaient : vive Louis-Napoléon ! On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles brisées. Çà et là, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une lanterne à la main, des femmes rôdaient parmi les cadavres, regardant l'une après l'autre ces faces pâles et cherchant celle-ci son fils, celle-ci son père, celle-là son mari.

0) H. Costc.

« Délivrons-nous tout de suite de ces affreux détails.

«Le lendemain 5, au cimetière Montmartre, on vit une chose épouvantable.

« Un vaste espace, resté vague jusqu'à ce jour, fut « utilisé » pour Tinhumation provisoire de quelques-uns des massacrés. Ils étaient ensevelis la tête hors de terre, afin que leurs familles pussent les reconnaître. La plupart, les pieds dehors, avec un peu de terre sur la poitrine. La foule allait là, le flot des curieux vous poussait, on errait au milieu des sépultures, et par instants on sentait la terre plier sous soi 5 on marchait sur le ventre d un cadavre. On se retournait, on voyait sortir de terre des bottes, des sabots ou des brodequins de femme j de l'autre côté était la tête que votre pression sur le corps

faisait remuer.

«Un témoin illustre, le grand statuaire David, aujourd'hui proscrit et errant hors de France, dit : «J'ai vu au cimetière Montmartre une quaran- «taine de cadavres encore vêtus de leurs habits $ on les avait placés à côté «l'un de l'autre } quelques pelletées de terre les cachaient jusqu'à la tête, «qu'on avait laissée découverte, afin que les parents les reconnussent. Il y «avait si peu de terre qu'on voyait les pieds encore à découvert, et le public « marchait sur ces corps , ce qui était horrible. Il y avait là de nobles têtes de «jeunes hommes tout empreintes de courage j au milieu était une pauvre « femme, la domestique d'un boulanger, qui avait été tuée en portant le pain «aux pratiques de son maître, et à côté une belle jeune fille, marchande de « fleurs sur le boulevard. Ceux qui cherchaient des personnes disparues « étaient obligés de fouler aux pieds les corps afin de pouvoir regarder de « près les têtes. J'ai entendu un homme du peuple dire avec une expression «d'horreur : On marche comme sur un tremplin. »

« La foule continua de se porter aux divers lieux où des victimes avaient été déposées, notamment cité Bergèrcj si bien que ce même jour, 5, comme la multitude croissait et devenait importune, et qu'il fdlait éloigner les curieux, on put lire sur un grand écriteau à l'entrée de la cité Bergère ces mots en lettres majuscules : Ici il nj a plus de cadavres,

« Les trois cadavres nus de la rue Grange-Batelière ne furent enlevés que le ) au soir.

« On le voit et nous y insistons, dans le premier moment et pour le profit qu'il en voulait faire, le coup d'Etat ne chercha pas le moins du monde à cacher son crime j la pudeur ne lui vint que plus tard 5 le premier jour,

bien au contraire , il Tétala. L'atrocité ne suffisait pas, il fallait le cynisme. Massacrer n'était que le moyen, terrifier était le but.

« Ce but fut-il atteint?

«Oui.

« Immédiatement, dès le soir du 4 décembre, le bouillonnement public tomba. La stupeur glaça Paris. L'indignation qui élevait la voix devant le coup d'État se tut subitement devant le carnage. Ceci ne ressemblait plus à rien de l'histoire. On sentit qu'on avait affaire à quelqu'un d'inconnu.

« Crassus a écrasé les gladiateurs^ Hérodc a égorgé les enfantsj Charles IX a exterminé les huguenots, Pierre de Russie les strélitz, Méhémet-Ali les mameluks, Mahmoud les janissaires 3 Danton a massacré les prisonniers. Louis Bonaparte venait d'inventer un massacre nouveau, le massacre des passants.

a Ce massacre termina la lutte. Il y a des heures où ce qui devrait exaspérer les peuples, les consterne. La population de Paris sentit qu'elle avait le pied d'un bandit sur la gorge. Elle ne se débattit plus. Ce même soir, Mathieu (de la Drôme) entra dans le lieu où siégeait le comité de résistance et nous dit : « Nous ne sommes plus à Paris, nous ne sommes plus sous la Ré- « publique 3 nous sommes à Naples et chez le roi Bomba. »

« A partir de ce moment, quels que fussent les efforts du comité, des représentants républicains et de leurs courageux auxiliaires, il ny eut plus, sur quelques points seulement, par exemple à cette barricade du Petit-Carreau où tomba si héroïquement Denis Dussoubs, le fi-crc du représentant, qu'une résistance qui ressemblait moins à un combat qu'aux dernières convulsions du désespoir. Tout était fini. Louis Bonaparte avait noyé la République dans le sang de Paris.

« Le lendemain 5 , les troupes victorieuses paradaient sur les boulevards. On vit un général montrer son sabre nu au peuple et crier : La K^ubli^, la voilà ]

« Ainsi un égorgement infâme, le massacre des passants, voilà ce que contenait, comme nécessité suprême, la «mesure» du 2 décembre. Pour l'entreprendre, il fdlait être un traître j pour la faire réussir, il fidlait être un meurtrier.

« C'est par ce procédé que le coup d'État conquit la France et vainquit Paris. Oui, Paris! On a besoin de se le répéter à soi-même, c'est à Paris que cela s'est passé !

« Grand Dieu ! les baskirs sont entrés dans Paris la lance haute en chantant

leur chant sauvage, Moscou avait été brûlé 5 les prussiens sont entrés dans Paris, on avait pris Berlin j les autrichiens sont entrés dans Paris, on avait bombardé Vienne j les anglais sont entrés dans Paris, le camp de Boulogne avait menacé Londres j ils sont arrivés à nos barrières, ces hommes de tous les peuples, tambours battants, clairons en tète, drapeaux déployés, sabres nus, canons roulants, mèches allumées, ivres, ennemis, vainqueurs, vengeurs, criant avec rage devant les dômes de Paris les noms de leurs capitales, Londres, Berlin, Vienne, Moscou! Eh bien! dès qu'ils ont mis le pied sur le seuil de cette ville, dès que le sabot de leurs chevaux a sonné sur le pavé de nos rues, autrichiens, anglais, prussiens, russes, tous, en pénétrant dans Paris, ont entrevu dans ces murs, dans ces édifices, dans ce peuple, quelque chose de prédestiné, de vénérable et d'auguste j tous ont senti la sainte horreur de la ville sacrée 5 tous ont compris qu'ils avaient là, devant eux, non la ville d'un peuple, mais la ville du genre humain 5 tous ont baissé l'épée levée! Oui, massacrer les parisiens, traiter Paris en place prise d'assaut, mettre à sac un quartier de Paris, violer la seconde Ville Éternelle, assassiner la civilisation dans son sanctuaire, mitrailler les vieillards, les enfants et les femmes dans cette grande enceinte, foyer du monde, ce que Wellington avait défendu à ses montagnards demi-nus, ce que Schwartzenbcrg avait interdit à ses croates, ce que Blûcher n'avait pas permis à sa landwehr, ce que Platow n'avait pas osé faire faire par ses cosaques, toi, tu l'as fait faire par des soldats français, misérable! )>

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