ON SE RÉVEILLERA
hommes qui veulent être préfets j appuyé sur la coalition des prostitutions j brassant des millions 5 donnant des fêtes 3 faisant des cardinaux $ portant cravate blanche et claque sous le bras, ganté beurre frais comme Morny, verni à neuf conmie Maupas, frais brossé comme Persigny, riche, élégant, propre, doré, brossé, joyeux, né dans une mare de sang.
Oui, on se réveillera!
Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte 5 et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand elle distinguera, quand elle verra ce qu'elle a devant elle et à côté d'elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible, devant ce monstrueux forfait qui a osé l'épouser dans les ténèbres et dont elle a parugé le lit.
Alors l'heure suprême sonnera.
Les sceptiques sourient et insistent 5 ils disent : «N'espérez rien. Ce régime, selon vous, est la honte de la France. Soitj cette honte est cotée à la Bourse. N'espérez rien. Vous êtes des poètes et des rêveurs si vous espérez. Regardez donc : la tribune, la presse, l'intelligence, la parole, la pensée, tout ce qui était la liberté a disparu. Hier cela remuait, cela s'agitait, cela vivait, aujourd'hui cela est pétrifié. Eh bien, on est content, on s'accommode de cette pétrification, on en tire parti, on y fait ses affaires, on vit là-dessus comme à l'ordinaire. La société continue, et force honnêtes gens trouvent les choses bien ainsi. Pourquoi voulez -vous que cette situation change? pourquoi voulez- vous que cette situation finisse? Ne vous faites pas illusion, ceci est solide, ceci est stable, ceci est le présent et l'avenir. »
Nous sommes en Russie. La Neva est prise. On bâtit des maisons dessus 5 de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n'est plus de l'eau, c'est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dortj on allume du feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, fsiites ce qu'il vous plaira, riez, dansez, c'est plus solide que la terre ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l'hiver ! vive la glace ! en voilà pour l'éternité. Et regardez le ciel, est-il jour? est-il nuit? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige 5 on dirait que le soleil meurt.
Non, m ne meurs pas, liberté! Un de ces jours, au moment où on s'y attendra le moins, à l'heure même où l'on t'aura le plus profondément oubliée, tu te lèveras ! — 6 éblouissement ! on verra tout à coup ta face d'astre sortir de terre et resplendir à l'horizon. Sur toute cette neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur cette eau devenue bloc, sur tout cet infime hiver, m lanceras ta flèche d'or, ton ardent et éclatant rayon ! la lumière, la chaleur, la vie! — Et alors, écoutez! entendez-vous ce bruit
l6 NAPOLÉON-LE-PETIT.
sourd? entendez- vous ce craquement profond et formidable? c'est la débâcle! c'est la Neva qui s'écroule! c'est le fleuve qui reprend son cours! c'est l'eau vivante, joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la brise! C'éuit du granit, disiez -vous ^ voyez, cela se fend comme une vitre! c'est la débâcle, vous dis-je! c'est la vérité qui revient, c'est le progrès qui recommence, c'est l'humanité qui se remet en marche et qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d'une masure, non seulement l'empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les constructions et toutes les œuvres de l'antique despotisme étemel ! Regardez passer tout cela. Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez plus. Ce livre à demi submergé, c'est le vieux code d'iniquité ! Ce tréteau qui s'engloutit, c'est le trône ! cet autre tréteau qui s'en va, c'est l'échalâud !
Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprême de la vie sur la mort, qu'a-t-il fallu? Un de tes regards, ô soleil! un de tes rayons, 6 liberté!