‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 57 sur 124 · LE 5 AVRIL · texte numérisé non relu

LE 5 AVRIL

corC} voici qui est mieux. Parmi ces magistrats, il y avait sept hommes ainsi nommes : Hardouin, Moreau, Pataille, Cauchy, Delapalme, Grandet, Qucnaut. Ces sept hommes composaient avant le 2 décembre la Haute Cour de justice^ le premier, Hardouin, président 5 les deux derniers, suppléants^ les quatre autres, juges. Ces hommes avaient reçu et accepté de la Constitution de 1848 un mandat conçu en ces termes :

« Art. 68. Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l'Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à Tcxercice de son mandat, est un crime de haute trahison.

«Les juges de la Haute Cour se réunissent immédiatement à peine de forfaiture $ ils convoquent les jurés dans le lieu qu'ils désignent pour procéder au jugement du président et de ses complices 5 ils nomment eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les fonctions du ministère public. »

Le 2 décembre, en présence de l'attentat flagrant, ils avaient commencé le procès et nomme un procureur général, M. Renouard, qui avait accepté, pour suivre contre Louis Bonaparte sur le fait du crime de haute trahison. Joignons ce nom, Renouard, aux sept autres. Le 5 avril ils étaient tous les huit dans l'antichambre, de Louis Bonaparte. Ce qu'ils y firent, on vient de le voir.

Il est impossible ici de ne pas s'arrêter.

Il y a des idées tristes sur lesquelles il faut avoir la force d'insister^ il y a des cloaques d'ignominie qu'il faut avoir le courage de sonder.

Voyez cet homme : il est né par hasard, par malheur, dans un taudis, dans un bouge, dans un antre, on ne sait où, on ne sait de qui. Il est sorti de la poussière pour tomber dans la boue. Il n'a eu de père et de mère que juste ce qu'il en faut pour naître. Après quoi tout s'est retiré de lui. Il a rampé comme il a pu. Il a grandi pieds nus, tète nue, en haillons, sans savoir pourquoi faire il vivait. Il ne sait pas lire. Il ne sait pas qu'il y a des lois au-dessus de sa tête 5 à peine sait-il qu'il y a un ciel. Il n'a pas de foyer, pas de toit, pas de famille, pas de croyance, pas de livre. C'est une âme aveugle. Son intelligence ne s'est jamais ouverte, car l'intelligence ne s'ouvre qu'à la lumière comme les fleurs ne s'ouvrent qu'au jour, et il est dans la nuit. Cependant il faut qu'il mange. La société en a &it une bête brute, la faim en a fait une bête &uve. Il attend les passants au coin d'un bois et leur arrache leur bourse. On le prend et on l'envoie au bagne. C'est bien.

Maintenant voyez cet autre homme : ce n'est plus la casaque rouge, c'est la robe rouge. Celui-ci croit en Dieu, lit Nicole, est janséniste et dévot, va à confesse, rend le pain bénit. Il est bien né, comme on ditj rien ne lui manque, rien ne lui a jamais manqué ^ sa famille a tout prodigué à son

HiSTOlUE. — I. II

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enfance, les soins, les leçons, les conseils, les lettres grecques et latines, les maîtres. C'est un personnage grave et scrupuleux. Aussi en a-t-on fait un magistrat. Voyant cet homme passer ses jours dans la méditation de tous les grands textes, sacrés et profanes, dans l'étude du droit, dans la pratique de la religion, dans la contemplation du juste et de l'injuste, la société a remis à sa garde ce qu'elle a de plus auguste et de plus vénérable, le livre de la loi. Elle la fait juge et punisseur de la trahison. Elle lui a dit : — Un jour peut venir, une heure peut sonner où le chef de la force matérielle foulera aux pieds la loi et le droit 5 alors, toi, homme de la justice, tu te lèveras, et tu frapperas de ta verge l'homme du pouvoir. — Pour cela, et dans l'attente de ce jour périlleux et suprême, elle le comble de biens, et l'habille de pourpre et d'hermine. Ce jour vient en eflFet, cette heure unique, sévère, solennelle, cette grande heure du devoir j l'homme à la robe rouge commence à bégayer les paroles de la loi j tout à coup il s'aperçoit que ce n'est pas la justice qui prévaut, que c'est la trahison qui l'emporte j et alors, lui, cet homme qui a passé sa vie à se pénétrer de la pure et sainte lumière du droit, cet homme qui n'est rien s'il n'est pas le contempteur du succès injuste, cet homme lettré, cet homme scrupuleux, cet homme religieux, ce juge auquel on a confié la garde de la loi et en quelque sorte de la conscience universelle, il se tourne vers le parjure triomphant, et de la même bouche, de la même voix dont, si le traître eût été vaincu, il eût dit : criminel, je vous condamne aux galères, il dit : monseigneur, je vous jure fidélité ! Prenez une balance, mettez dans un plateau ce juge et dans l'autre ce forçat, et dites-moi de quel côté cela penche.

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