AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
Le président de la République décrète :
Article premier.
L'Assemblée nationale est dissoute.
Art. 2.
Le suffrage universel est réubli. La loi du j i mai est abrogée.
Art. 3.
Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 de cembre jusqu'au 21 décembre suivant.
Art. 4.
L'état de siège est décrété dans l'étendue de la première division militaire.
Art. j.
Le conseil d'État est dissous.
Art. 6.
Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent décret.
Fait au palais de rÉljsée, le 2 décembre 185T.
Louis-Napoléon Bonaparte.
Li minifht de rifitérUitr,
De Morn^.
La cité Gaillard est assez difficile à découvrir. C'est une ruelle déserte de ce quartier neuf qui sépare la rue des Martyrs de la rue Blanche. Je la trouvai pourtant. Comme j'arrivais au numéro 4, Yvan sortit de la porte cochcre, et me dit : Je suis là pour vous prévenir. La police a l'éveil sur cette maison. Michel vous attend rue Blanche, numéro 70, à quelques pas d'ici.
Je connaissais le numéro 70 de la rue Blanche. C'est là que demeurait Manin, le mémorable président de la République vénitienne. Du reste, ce n'était pas chez lui qu'on se réunissait.
La portière du numéro 70 me fit monter au premier étage. La porte s'ouvrit, et une femme d'une quarantaine d'années, belle, avec des cheveux gris, madame la baronne Coppens, que je reconnus pour l'avoir vue dans le monde et chez moi, m'introduisit dans un salon.
Il y avait là Michel (de Bourges) et Alexandre Rey, ancien constituant, écrivain éloquent, vaillant homme. Alexandre Rey rédigeait alors le National,
On se serra la main.
Michel me dit :
— Hugo, que voulez-vous faire?
Je lui répondis :
— Tout.
— C'est aussi mon avis, dit-il.
Plusieurs représentants arrivèrent, entre autres Pierre Lefranc, Labrousse, Théodore Bac, Noël Parfait, Arnaud (de l'Aricge), Démosthènes OUivier, ancien constituant, Charamaule. L'indignation était profonde et inexprimable, mais on ne disait pas de paroles inutiles.
Tous avaient cette virile colère d'où sortent les grandes résolutions.
On causa. On exposa la situation. Chacun apportait ses nouvelles.
Théodore Bac venait de chez Léon Faucher qui demeurait rue Blanche. C'était lui qui avait réveillé Léon Faucher et lui avait annoncé la nouvelle. Le premier mot de Léon Faucher avait été : — C'est un acte infâme.
Charamaule montra dès les premiers moments un courage qui, dans les quatre journées de la lutte, ne s'est pas démenti un seul instant. Charamaule est un homme de haute taille, à la figure énergique et à la parole convaincue $ il votait avec la gauche, mais siégeait parmi la droite. A l'As-
semblée il était voisin de Montalembcrt et de Rianccy. Il avait quelquefois avec eux de vives querelles que nous voyions de loin et qui nous égayaient. Charamaule arriva à la réunion du numéro 70 vêtu d'une sorte de caban militaire en drap bleu, et armé, comme nous le vîmes plus tard.
La situation était grave : seize représentants arrêtés, tous les généraux de l'Assemblée, et celui qui était plus qu'un général, Charras. Tous les journaux supprimés, toutes les imprimeries occupées militairement. Du côté de Bonaparte une armée de quatrevingt mille hommes, qui pouvait être doublée en quelques heures^ de notre côté, rien. Le peuple trompé, et d'ailleurs désarmé. Le télégraphe à leurs ordres. Toutes les murailles couvertes de leurs affiches, et pour nous pas une casse d'imprimerie, pas un carré de papier. Aucun moyen d'élever la protestation , aucun moyen de commencer le combat. Le coup d'État était cuirassé, la République était nue 5 le coup d'État avait un porte- voix, la République avait un bâillon.
Que faire.'*
La razzia contre la République, contre la Constitution, contre l'Assemblée, contre le droit, contre la loi, contre le progrès, contre la civilisation, était commandée par des généraux d'Afrique. Ces braves venaient de prouver qu'ils étaient des lâches. Ils avaient bien pris leurs précautions. La peur seule peut donner tant d'habileté. On avait arrêté tous les hommes de guerre de l'Assemblée et tous les hommes d'action de la gauche, Baune, Charles Lagrange, Miot, Valentin, Nadaud, Cholat. Ajoutons que tous les chefs pos- .sibles de barricades étaient en prison. Les fabricateurs du guet-apens avaient soigneusement oublié Jules Favre, Michel (de Bourges) et moi, nous jugeant moins hommes d'action que de tribune, voulant laisser à la gauche des hommes capables de résister, mais incapables de vaincre, espérant nous déshonorer si nous ne combattions pas et nous fusiller si nous combattions.
Aucun du reste n'hésita. La délibération s'ouvrit. D'autres représentants arrivaient de minute en minute. Edgar Quinet, Doutre, Pelletier, Cassai, Bruckner, Baudin, ChaufFour. Le salon était plein, les uns assis, la plupart debout, en désordre, mais sans tumulte.
Je parlai le premier.
Je déclarai qu'il fallait entamer la lutte sur-le-champ. Coup pour coup.
Qu'à mon avis les cent cinquante représentants de la gauche devaient se revêtir de leurs écharpes, descendre processionnellement par les rues et les boulevards jusqu'à la Madeleine en criant vive la République ! vive la Constitution ! se présenter au front des troupes, seuls, calmes et désarmés, et sommer la force d'obéir au droit. Si les troupes cédaient, se rendre à l'Assemblée et en finir avec Louis Bonaparte. Si les soldats mitraillaient les législateurs, se disperser dans Paris, crier aux armes et courir aux barricades. Commencer
la résistance constitutionncllcmcnt,ct,si cela échouait, la continuer révolutionnaircment. Qu[il fallait se hâter.
Un forfait, disais-je, veut être saisi flagrant. C'est une grande faute de laisser accepter un attentat par les heures qui s'écoulent. Chaque minute qui passe est complice et donne sa signature au crime. Redoutez cette afi-reuse chose qu'on appelle le fait accompli. Aux armes !
Plusieurs appuyèrent vivement cet avis, entre autres Edgar Quinet, Pelletier et Doutre.
Michel (de Bourges) fi: de graves objections. Mon instinct était de commencer tout de suite. Son avis était de voir venir.
Selon lui, il y avait péril à précipiter le dénoûmcnt. Le coup d'État était organisé, et le peuple ne l'était pas. On était pris au dépourvu. Il ne fallait pas se faire d'illusion, les masses ne bougeaient pas encore. Calme profond dans les faubourgs. De la surprise, ouij de la colère, non. Le peuple de Paris, si intelligent pourtant, ne comprenait pas.
Michel ajoutait : — Nous ne sommes pas en 1830. Charles X, en chassant les22i, s'était exposé à ce soufflet, la réélection des 221. Nous ne sommes point dans cette situation. Les 221 éuierit populaires, l'Assemblée actuelle ne l'est pas. Une chambre injuricusement dissoute, que le peuple soutient, est toujours sûre de vaincre. Aussi le peuple s'cst-il levé en 1830. Aujourd'hui il est stagnant. Il est dupe en attendant qu'il soit victime. Et Michel (de Bourges) concluait : — Il fallait laisser au peuple le temps de comprendre, de s'irriter et de se lever. Quant à nous, représentants, nous serions téméraires de brusquer la situation. Marcher tout de suite droit aux troupes, c'était se faire mitrailler en pure perte, et priver d'avance la généreuse insurrection pour le droit de ses chefs naturels, les représentants du peuple. C'était décapiter l'armée populaire. La temporisation était bonne, au contraire. 11 fallait bien se garder de trop d'entraînement, il éuit nécessaire de se réserver j se livter, c'était perdre la bataille avant de l'avoir commencée. Ainsi, par exemple, il ne fallait pas se rendre à la réunion indiquée par la droite pour midi, tous ceux qui iraient seraient pris. Rester libres, rester debout, rester calmes et, pour agir, attendre que le peuple vînt. Quatre jours de cette agitation sans combat fatigueraient l'armée. Michel était d'avis de commencer pourtant, mais simplement par l'affichage de l'article 68 de la Constitution. Seulement, où trouver un imprimeur.^
Michel (de Bourges) parlait avec l'expérience du procédé révolutionnaire qui me manquait. Il avait depuis longues années une certaine pratique des masses. Son avis était sage. Il faut ajouter que tous les renseignements qui nous arrivaient lui venaient en aide et semblaient conclure contre moi. Paris était morne. L'armée du coup d'État l'envahissait paisiblement. On ne
déchirait mcmc pas les affiches. Presque tous les représentants présents, a les plus intrépides, partagèrent l'avis de Michel : attendre et voir venir. Li nuit prochaine, disait-on, le bouillonnement commencera, ec l'on condaait comme Michel (de Bourges } : il £iut donner au peuple le temps de comprendre. Commencer trop tôt, ce serai: risquer d'être seuls. Ce n'est pas dans ce premier moment que nous entraînerions le peuple. Laissons l'indignation lui monter peu à peu au cœur. Prématurée, notre manifestation avoncrait. C'était là le sentiment de tous. Moi-même, en les écoutant, je me sentais ébranlé. Ils avaient peut-être raison. Ce serait une hutc de donner en vain le signal du combat. A quoi bon l'éclair que ne suit pas le coup de foudre r
Élever la voix, pousser un cri, trouver un imprimeur, c'éuit U la première question. Mais y avait-il encore une presse libre .'^
Le vieux et brave ancien chef de la sixième légion, le colonel Forestier, entra. Il nous prit à part Michel (de Bourges) et moi.
— Ecoutez, nous dit-il, je viens à vous, j'ai été destitué, je ne commande plus ma légion, mais nommez-moi au nom de la gauche colonel de la sixième. Signez-moi un ordre, j'y vais sur-le-champ et je fais battre le rappel. Dans une heure la légion sera sur pied.
— Colonel, lui répondis- je, je ferai mieux que vous signer un ordre. Je vais vous accompagner.
Et je me tournai vers Charamaule qui avait une voiture en bas.
— Venez avec nous, lui dis-je.
Forestier était sûr de deux chefs de bataillon de la sixième. Nous convînmes de nous transporter chez eux sur-le-champ, et que Michel et les autres représentants iraient nous attendre chez Bonvalet, boulevard du Temple, près le café Turc. Là on aviserait.
Nous partîmes.
Nous traversâmes Paris où se manifestait déjà un certain fourmillement menaçant. Les boulevards étaient couverts d'une foule inquiète. On allait et venait, les passants s'abordaient sans se connaître, grand signe d'anxiété publique, et des groupes parlaient à voix haute au coin des rues. On fermait les boutiques.
— Allons donc ! s'ccria Charamaule.
Depuis le matin il errait dans la ville, et il avait observé avec tristesse Tapathie des masses.
Nous trouvâmes chez eux les deux chefs de bataillon sur lesquels comptait le colonel Forestier. C'étaient deux riches négociants en toiles qui nous reçurent avec quelque embarras. Les commis des magasins s'étaient groupés aux vitres et nous regardaient passer. C'était de la simple curiosité.
Cependant l'un des deux chefs de bataillon contrcmanda un voyage u'il devait faire dans la journée même et nous promit son concours. — Mais, ajouta-t-il, ne vous feites pas illusion j on prévoit qu'on sera charpé. Peu d'hommes marcheront.
Le colonel Forestier nous dit : — Watrin, le colonel actuel de la 6% ic se soucie pas des coups. Il me remettra peut-être le commandement à amiable. Je vais aller le trouver seul pour moins TefFarouchcr, et je vous cjoindrai chez Bonvalet.
A la hauteur de la Porte Saint-Martin, nous quittâmes notre voiture, et tous suivîmes le boulevard à pied, Charamaule et moi, afin de voir les ;roupes de plus près et de mieux juger la physionomie de la foule.
Les derniers nivellements de la voie publique ont fait du boulevard de la ^orte Saint-Martin un ravin profond dominé par deux escarpements. Au laut de ces escarpements sont les trottoirs garnis de rampes. Les voitures hcminent dans le ravin et les passants sur les trottoirs.
Au moment où nous arrivions sur le boulevard, une longue colonne l'infanterie débouchait dans ce ravin, tambours en tête. Les ondulations paisses des bayonnettes remplissaient le carré Saint-Martin et se perdaient (ans les profondeurs du boulevard Bonne-Nouvelle.
Une foule énorme et compacte couvrait les deux trottoirs du boulevard laint-Martin. Il y avait une multitude d'ouvriers en blouse accoudés sur les ampes.
Au moment où la tête de la colonne s'engagea dans le défilé devant le héâtrede la Pone Saint-Martin, un immense cri de : Vive la République! ortit de toutes les bouches comme s'il éuit crié par un seul homme. Les oldats continuèrent d'avancer en silence, mais on eût dit que leur pas se •alentissait, et plusieurs d'entre eux regardaient la foule d'un air indécis. 5ue signifiait ce cri de Vive laKepubli(jue?nA3\i'Ct une acclamation.»^ était-ce ine huée.'^
Il me sembla dans ce moment- là que la République relevait le front et jue le coup d'État baissait la tête.
Cependant Charamaule me dit : — Vous êtes reconnu.
En efiFet, à la hauteur du Château-d'Eau, la foule m'entoura. Quelques eunes gens crièrent : Vive Victor Hugo ! Un d'eux nje demanda : — Cioyen Victor Hugo, que faut-il faire?
Je répondis : — Déchirez les affiches factieuses du coup d'État, et criez : /ivc la Constitution !
— Et si l'on tire sur nous? me dit un jeune ouvrier.
— Vous courrez aux armes.
— Bravo! cria la foule.
J'ajoutai : — Louis Bonaparte est un rebelle. Il se couvre aujourd'hui de tous les crimes. Nous, représentants du peuple, nous le mettons hors la loi^ mais, sans même qu'il soit besoin de notre déclaration, il est hors la loi par le fait seul de sa trahison. Citoyens! vous avez deux mainss prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre fiisil, et courez sus à Bonaparte !
— Bravo! bravo! répéta le peuple.
Un bourgeois qui fermait sa boutique me dit : — Parlez moins haut. Si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.
— Eh bien! repris-jc, vous promèneriez mon cadavre, et ce serait une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!
Tous crièrent : Vive Victor Hugo! Criez : Vive la ConfUtution! leur dis-jc.
Un cri formidable de Vive la Confhtution! Vh*e la Kéjmhlique! sortit de toutes les poitrines.
L'enthousiasme, l'indignation, la colère, mêlaient leurs éclairs dans tous les regards. Je pensai alors et je pense encore que c'était là peut-être une minute suprême. Je fus tenté d'enlever toute cette foule et de commencer le combat.
Charamaulc me retint. Il me dit tout bas :
— Vous causerez une mitraillade inutile. Tout le monde est désarmé. L'infanterie est à deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive.
Je tournai la tête. En effet, plusieurs pièces de canon attelées débouchaient au grand trot par la rue de Bondy derrière le Château-d'Eau.
Le conseil de m'abstenir, donné par Charamaule, me frappait. De la part d'un tel homme, et si intrépide, il n'était certes pas suspect. En outre, je me sentais lié par la délibération qui venait d'être prise dans la réunion de la rue Blanche.
Je reculai devant la responsabilité que j'aurais encourue. Saisir un tel moment, ce pouvait être la victoire, ce pouvait aussi être un massacre. Ai-jc eu raison? ai-je eu tort.^
La foule grossissait autour de nous et il devenait difficile d'avancer. Nous voulions cependant gagner le rendez-vous Bonvalet.
Tout à coup quelqu'un me poussa le bras. C'était Léopold Duras, du National
— N'allez pas plus loin, me dit-il tout bas. Le restaurant Bonvalet est investi. Michel (de Bourges) a essayé de haranguer le peuple, mais la troupe est venue. Il n'a réussi à sortir de là qu'avec peine. On a arrêté plusieurs représentants qui venaient l'y rejoindre. Rebroussez chemin. On retourne à l'ancien rendez-vous, rue Blanche. Je vous cherche pour vous le dire.
Un cabriolet passait^ Charamaule fît signe au cocher, nous nous jetâmes dedans, suivis de la foule qui criait : Vive la République ! Vive Victor Hugo !
Il paraît qu'en ce moment-là même une escouade de sergents de ville arrivait sur le boulevard pour m'arrcter. Le cocher alla ventre à terre. Un quart d'heure après, nous étions rue Blanche.
3o6 HISTOIRE D'UN CRIME.
A sept heures du matin, le pont de la Concorde était encore libre j la grande grille du palais de T Assemblée était fermée 5 à travers les barreaux, on voyait les marches du perron , de ce perron où la République avait été proclamée le 4 mai 1848, couvertes de soldats, et on distinguait les faisceaux formés sur la plate-forme derrière ces hautes colonnes qui, du temps de la Constituante, après le 15 mai et le 23 juin, masquaient de petits obusiers de montagne chargés et braqués.
Un portier à collet rouge, portant la livrée de l'Assemblée, se tenait à la petite porte de la grille. De moment en moment des représentants arrivaient. Le portier disait : — Ces messieurs sont représentants? — et ouvrait. Quelquefois il leur demandait leurs noms.
On entrait sans obstacle chez M. Dupin. A la grande galerie, à la salle à manger, au salon d'honneur de la présidence, on trouvait des valets en livrée qui ouvraient silencieusement les portes comme à l'ordinaire.
Avant le jour, immédiatement après l'arrestation des questeurs, MM. Bazc et Le Flô, M. de Panât, seul questeur resté libre, ménagé ou dédaigné comme légitimiste, était venu éveiller M. Dupin, et l'avait invité à convoquer immédiatement les représentants à domicile. M. Dupin avait feit cette réponse inouïe : — Je n'y vois pas d'urgence.
Presque en même temps que M. de Panât, était accouru le représentant Jérôme Bonaparte. Il avait sommé M. Dupin de se mettre à la tête de l'Assemblée. M. Dupin avait répondu : Je ne puis, je suis gardé. Jérôme Bonaparte éclata de rire. On n'avait en effet pas même daigné mettre un factionnaire à la porte de M. Dupin. On le savait gardé par sa bassesse.
Ce fut plus tard, vers midi seulement, qu'on eut pitié de lui. On sentit que c'était trop de mépris, et on lui accorda deux sentinelles.
A sept heures et demie, quinze ou vingt représentants, et entre autres MM. Eugène Sue, Joret, de Rességuier et de Talhouct, étaient réunis dans le salon de M. Dupin. Ils avaient, eux aussi , fait de vains efforts sur le président. Dans l'embrasure d'une fenêtre un membre spirituel de la majorité, M. Desmousseaux de Givré, un peu sourd et très furieux, se querellait presque avec un représentant de la droite comme lui, qu'il supposait, à tort, favorable au coup d'État.
M. Dupin, séparé du groupe des représentants, seul, vêtu de noir, les
mains derrière le dos, la tète basse, se promenait de long en large devant la cheminée où un grand feu était allumé. On parlait tout haut chez lui de lui devant lui, il semblait ne pas entendre.
Deux membres de la gauche survinrent, Benoît (du Rhône) et Crestin. Crestin entra dans le salon, alla droit à M. Dupin, et lui dit : — Monsieur le président, vous savez ^e qui se passe? Comment se fait-il que l'Assemblée ne soit pas encore convoquée f
M. Dupin s'arrêta et répondit avec ce geste du dos qui lui était familier :
— Il n'y a rien à faire.
Puis il se remit à se promener.
— C'est assez, dit M. de Rességuier.
— C'est trop, dit Eugène Sue.
Tous les représentants sortirent.
Cependant le pont de la Concorde se couvrait de troupes. Le général Vast-Vimeux, maigre, vieux, petit, ses cheveux blancs plats collés sur les tempes, en grand uniforme, son chapeau bordé sur la tète, chargé de deux grosses épaulettes, étalant son écharpe, non de représentant, mais de général, laquelle écharpe, trop longue, traînait à terre, parcourait à pied le pont, et jetait aux soldats des cris inarticulés d'enthousiasme pour l'empire et le coup d'État. On voyait de ces figures-là en 1814. Seulement, au lieu de porter une grosse cocarde tricolore, elles portaient une grosse cocarde blanche. Au fond, même phénomène. Des vieux criant : Vive le passé! Presque au même moment, M. de Larochejaquelein traversait la place dé la Concorde entouré d'une centaine d'hommes en blouse qui le suivaient en silence et avec un air de curiosité. Plusieurs régiments de cavalerie étaient échelonnés dans la grande avenue des Champs-Elysées.
A huit heures, des forces formidables investissaient le palais législatif. Tous les abords en étaient gardés, toutes les portes en étaient fermées. Cependant quelques représentants parvenaient encore à s'introduire dans l'intérieur du palais, non, comme on Ta raconté à tort, par le passage de l'hôtel du président du côte de l'esplanade des Invalides, mais par la petite porte de la rue de Bourgogne, dite Porte Noire. Cette porte, par je ne sais quel oubli ou par je ne sais quelle combinaison, resta ouverte le 2 décembre jusque vers midi. La rue de Bourgogne était cependant pleine de troupes. Des pelotons épars çà et là, rue de l'Université, laissaient circuler les passants, qui étaient rares.
Les représentants qui s'introduisaient par la porte de la rue de Bourgogne pénétraient jusque dans la salle des Conférences où ils rencontraient leurs collègues sortis de chez M. Dupin.
Il y eut bientôt dans cette salle un groupe assez nombreux d'hommes de
3o8 HISTOIRE D'UN CRIME.
toutes les fractions de l'Assemblcc, parmi lesquels MM. Eugène Sue, Richardet, Fayolle, Joret, Marc Dufraisse, Benoît (du Rhône), Canct, Gambon , d' Adekwœrd , Crépu , Repellin , Teilhard-Latcrisse , Rantion , le général Laidet» Paulin Durieu, Chanay, Brillier, Collas (de la Gironde), Monct, Gamon, Favreau et Albert de Resscguier.
Chaque survenant consultait M. de Panât. ^
— Où sont les vice-présidents ?
— En prison.
— Et les deux autres questeurs.^
— Aussi. — Et je vous prie de croire, messieurs, ajoutait M. de Panât, que je ne suis pour rien dans Tafiront qu'on m'a fait en ne m'arrêtant pas.
L'indignation était au comble $ toutes les nuances se confondaient dans le même sentiment de dédain et de colère, et M. de Rességuier n'était pas moins énergique qu'Eugène Sue. Pour la première fois l'Assemblée semb ait n'avoir qu'un cœur et qu'une voix. Chacun disait enfin de l'homme de l'Elysée ce qu'il en pensait, et l'on s'aperçut alors que depuis longtemps Louis Bonaparte avait, sans qu'on s'en rendît compte, créé dans l'Assemblée une parfaite unanimité, l'unanimité du mépris.
M. Collas (de la Gironde) gesticulait et narrait. Il venait du ministère de l'intérieur, il avait vu M. de Morny, il lui avait parlé, il était, lui M. Collas, outré du crime de M. Bonaparte. — Depuis, ce crime la lait conseiller d'État.
M. de Panât allait et venait dans les groupes, annonçant aux reprcsenunts qu'il avait convoque l'Assemblée pour une heure. Mais il était impossible d'attendre jusque-là. Le temp pressait. Au palais Bourbon comme rue Blanche, c'était le sentiment général, chaque heure qui s'écoulait accomplissait le coup d'Etat, chacun sentait comme un remords le poids de son silence ou de son inaction j le cercle de fer se resserrait, le flot des soldats montait sans cesse et envahissait silencieusement le palais^ à chaque insunt on trouvait, à une porte, libre le moment d'auparavant, une sentinelle de plus. Cependant le groupe des représentants réunis dans la salle des Conférences était encore respecté. Il fallait agir, parler, siéger, lutter, et ne pas perdre une minute.
Gambon dit : Essayons encore de Dupinj il est notre homme officiel ; nous avons besoin de lui. On alla le chercher. On ne le trouva pas. Il n'était plus làj il avait disparu, il était absent, caché, tapi, blotti, enfoui, évanoui, enterré. Où ? Personne ne le savait. La lâcheté' a des trous inconnus.
Tout à coup un homme entra dans la salle, un homme étranger à l'Assemblée, en uniforme, avec l'épaulette d'officier supérieur et l'épée au côte. C'était un chef de bataillon du 42* qui venait sommer les représentants de
sortir de chez eux. Tous, les royalistes comme les républicains, se ruèrent sur lui, c'est l'expression d'un témoin oculaire indigné. Le général Laidet lui adressa de ces paroles qui ne tombent pas dans l'oreille, mais sur la^oue.
— Je fais mon métier, j'exécute ma consigne, balbutiait Tofiicicr.
— Vbus êtes un imbécile si vous croyez que vous faites votre métier, lui cria Laidet, et vous êtes un misérable si vous savez que vous faites un crime! Entendez-vous ce que je vous dis.^ fâchez-vous, si vous l'osez.
L'officier refusa de s'irriter et reprit : — Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas vous retirer ?
— Non.
— Je vais chercher la force.
— Soit.
Il sortit, et en réalité alla chercher des ordres au ministère de l'intérieur.
Les représentants attendirent dans cette espèce de trouble indescriptible qu'on pourrait appeler la suffocation du droit devant la violence.
Bientôt un d'eux, qui était sorti, rentra précipitamment et les avertit que deux compagnies de gendarmerie mobile arrivaient le fusil au poing.
Marc Dufraissc s'écria :
— Que l'attentat soit complet! que le coup d'État vienne nous trouver sur nos sièges! Allons à la salle des séances! Il ajouta : Puisque nous y sommes, donnons-nous le spectacle réel et vivant d'un 18 brumaire.
Ils se rendirent tous à la salle des séances. Le passage était libre. La salle Casimir-Perier n'était pas encore occupée par la troupe.
Ils étaient soixante environ. Plusieurs avaient ceint leurs écharpcs. Ils entrèrent avec une sorte de recueillement dans la salle.
Là, M. de Rcsséguier, dans une bonne intention d'ailleurs, et afin de former un groupe plus compact, insista pour que tous s'installassent au côté droit.
— Non, dit Marc Dufraissc, chacun à son banc.
Ils se dispersèrent dans la salle, chacun à sa place ordinaire.
M. Monet, qui siégeait sur un des bancs inférieurs du centre gauche, tenait dans ses mains un exemplaire de la Constitution.
Quelques minutes s'écoulèrent. Personne ne parlait. C'était ce silence de l'attente qui précède les actes décisifs et les crises finales, et pendant lequel chacun semble écouter respectueusement les dernières instructions de sa conscience.
Tout à coup des soldats de gendarmerie mobile, précédés d'un capitaine le sabre nu, parurent sur le seuil. La salle des séances était violée. Les représentants se levèrent de tous les bancs à la fois, criant : Vive la République! puis ils se rassirent.
IHPBIMCKir MATIOItALC.
Le représentant Monet resta seul debout, et d'une voix haute et indignée, qui retentissait comme un clairon dans la salle vide, ordonna aux soldats de s'arrêter.
Les soldats s'arrêtèrent, regardant les représentants d'un air ahuri.
Les soldats n'encombraient encore que le couloir de gauche, et ils n'avaient pas dépassé la tribune.
Alors le représentant Monet lut les articles 36, 37 et 68 de la Constitution.
Les articles 36 et 37 consacraient l'inviolabilité des représentants. L'article 68 destituait le président dans le cas de trahison.
Ce moment fut solennel. Les soldats écoutaient silencieusement.
Les articles lus , le représentant d'Adclswœrd, qui siégeait au premier banc inférieur de la gauche et qui était le plus près des soldats, se tourna vers eux et leur dit :
— Soldats, vous le voyez, le président de la République est un traître et veut faire de vous des traîtres. Vous violez l'enceinte sacrée de la représentation nationale. Au nom de la Constitution, au nom des lois, nous vous ordonnons de sortir.
Pendant qu'Adclswœrd parlait, le chef de bataillon commandant la gendarmerie mobile était entré.
— Messieurs, dit-il, j'ai ordre de vous inviter à vous retirer, et si vous ne vous retirez pas, de vous expulser.
— L'ordre de nous expulser! s'écria Adelswœrdi et tous les représentants ajoutèrent : L'ordre de (\ui? Voyons l'ordre! Qui a signé l'ordre .'*
Le commandant tira un papier et le déplia. A peine l'eut-il déplié qu'il fit un mouvement pour le remettre dans sa poche $ mais le général Laidct s'était jeté sur lui et lui avait saisi le bras. Plusieurs représentants se penchèrent, et on lut l'ordre d'expulsion de l'Assemblée, signé Fortoul, minilire de la marine,
Marc Dufi-aisse se tourna vers les gendarmes mobiles et leur cria :
— Soldats ! votre seule présence ici est une forfaiture. Sortez !
Les soldats semblaient indécis. Mais tout à coup une seconde colonne déboucha par la porte de droite, et, sur un geste du commandant, le capitaine cria :
— En avant! F -les tous dehors !
Alors commença on ne sait quelle lutte corps à corps entre les gendarmes et les législateurs. Les soldats, le fusil au poing, entrèrent dans les bancs du sénat. Repcllin, Chanay, Rantion furent violemment arrachés de leurs sièges. Deux gendarmes se ruèrent sur Marc Dufraisse, deux sur Gambon. Ils se débattirent longtemps au premier banc de droite, à la place mênnc où avaient coutume de siéger MM. Odilon Barrot et Abbatucci. Paulin
Duricu résista à la violence par la force ^ il fallut trqis hommes pour le détacher de son banc. Monet fiit renversé sur la banquette des commissaires. Ils saisirent d'Adclswœrd à la gorge , et le jetèrent hors de sa stalle. Richardct, infirme, fut culbuté et brutalisé. Quelques-uns furent touchés par la pointe des bayonnettes} presque tous eurent leurs vêtements déchirés.
Le commandant criait aux soldats : Faites le râteau!
Ce fiit ainsi que soixante représentants du peuple furent pris au collet par le coup d'Éut et chassés de leurs sièges. La voie de fait compléta la trahison. L'acte matériel fut digne de l'acte moral.
Les trois derniers qui sortirent furent FayoUe, Teilhard-Latérisse et Paulin Durieu.
On leur laissa passer la grande porte du palais, et ils se trouvèrent place de Bourgogne.
La place de Bourgogne était occupée par le 42" de ligne sous les ordres du colonel Degardarens.
Entre le palais et la statue de la République qui occupait le centre de la place, une pièce de canon était braquée sur l'Assemblée, en face de la grande porte.
A côté de la pièce , des chasseurs de Vincennes chargeaient leurs armes et déchiraient des cartouches.
Le colonel Degardarens était à cheval près d'un groupe de soldats qui attira Tattention des représentants Teilhard-Latérisse, FayoUe et Paulin Durieu.
Au milieu de ce groupe se débattaient énergiquement trois hommes arrêtés criant : Vive la Constitution! Vive la République!
FayoUe, Paulin Durieu et Teilhard-Latérisse s'approchèrent et reconnurent dans les trois prisonniers trois membres de la majorité, les représen tants Toupet des Vignes, Radoult de Lafosse et Arbey.
Le représentant Arbey réclamait vivement. Comme il élevait la voix, le colonel Degardarens lui coupa la parole en ces termes qui méritent d'être conservés :
— Taisez-vous! un mot de plus, je vous fais crosser!
Les trois représentants de la gauche, indignés, sommèrent le colonel de relâcher leurs coUègues.
— Colonel, dit FayoUe, vous violez trois fois la loi.
— Je vais la violer six fois, répondit le colonel j et il fit arrêter FayoUe, Paulin Durieu et Teilhard-Latérisse.
Les soldats reçurent l'ordre de les conduire au poste du palais en construction pour le ministère des affaires étrangères.
Chemin faisant, les six prisonniers, marchant entre deux files de bayon-