‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 93 sur 124 · LA PORTE NOIRE · texte numérisé non relu

LA PORTE NOIRE

mcdiatcmcnt, déclarant qu'il n'y avait plus d'Asscmblccj que, quant à lui, il ne savait pas ce que c'était que des représentants du peuple, et que, si les personnes qu'il avait devant lui ne se retiraient pas de gré, il les expulserait de force.

— Nous ne céderons qu'à la violence, dit M. Daru.

— Vous êtes en forfaiture, ajouta M. de Kcrdrel. L'officier donna ordre de charger.

Les compagnies s'avancèrent en rangs serrés.

Il y eut un moment de confusion. Presque un choc. Les représentants refoulés violemment refluèrent dans la rue de Lille. Quelques-uns tombèrent. Plusieurs membres de la droite furent roulés dans la boue par les soldats. L'un d'eux, M. Etienne, reçut dans l'épaule un coup de crosse. Ajoutons sans transition que, huit jours après, M. Etienne était membre de cette chose qu'on a appelée la Commission Consultative. Il trouvait bon le coup d'Etat, y compris le coup de crosse.

On revint chez M. Daru 5 chemin faisant, le groupe dispersé se rallia et se recruta même de quelques survenants.

— Messieurs, dit M. Daru, le président nous fait défaut, la salle nous est fermée. Je suis vice-président, ma maison est le palais de l'Assemblée.

Il fit ouvrir un grand salon, et les représentants de la droite s'y installèrent. On y délibéra d'abord assez tumultueusement. Cependant M. Daru fît observer que les moments étaient précieux, et le silence se rétablit.

La première mesure à prendre était évidemment la déchéance du président de la République, en vertu de l'article 68 de la Constitution. Quelques représentants, de ceux que j'avais servi à baptiser et qu'on appelait hurgraves, s'assirent autour d'une table et préparèrent la rédaction de l'acte de déchéance.

Comme ils allaient en donner lecture, un représentant qui arrivait du dehors se présenta à la porte du salon et déclara à l'assemblée que la rue de Lille s'emplissait de .troupes et qu'on allait cerner l'hôtel.

Il n'y avait pas une minute à perdre.

M. Benoist d'Azy dit : — Messieurs, allons à la mairie du x* arrondissement, nous pourrons délibérer là sous la protection de la 10® légion dont notre collègue, le général Lauriston, est colonel.

L'hôtel de M. Daru avait une issue sur les derrières par une petite porte qui était au fond du jardin. Beaucoup de représentants sortirent par là.

M. Daru se disposait à les suivre. Il ne restait plus que lui dans le salon avec M. Odilon Barrot et deux ou trois autres quand la porte s'ouvrit. Un capitaine entra et dit à M. Daru :

— Monsieur le comte, vous êtes mon prisonnier.

3l8 HISTOIRE D'UN CRIME.

— Où dois-jc vous suivre ? demanda M. Dam.

— J'ai ordre de vous garder à vue dans votre maison.

L'hôtel, en effet, était occupe militairement $ et c'est ainsi que M. Dira fut emf>êché d'assister à la séance de la mairie du x** arrondissement L'officier laissa sortir M. Odilon Barrot.

Pendant que ceci se passait sur la rive gauche, vers midi, on remarquait dans la grande salle des Pas-Perdus du palais de justice un homme qui allait et venait. Cet homme, soigneusement boutonne dans son paletot, semblait accompagne à distance de plusieurs souteneurs possibles 5 de certaines aventures de police ont des auxiliaires dont la figure à double sens inquiète les passants, si bien qu'on se demande : Sont-ce des magistrats.»* sont-ce des voleurs.^ L'homme au paletot boutonne errait de porte en porte, de couloir en couloir, échangeant des signes d'intelligence avec les espèces d'estafiers qui le suivaient, puis revenait dans la grand'salle, arrcuit au passage les avocats, les avoues, les huissiers, les commis-greffiers, les garçons de salle, et répétait à tous à voix basse, de façon à ne pas être entendu des passants, la même question} à cette question les uns répondaient : oui 5 non, disaient les autres. Et l'homme se remettait à rôder dans le palais de justice avec la mine d'un limier en quête.

C'était le commissaire de police de l'Arsenal.

Que cherchait-il?

La Haute Cour.

Que faisait la Haute Cour.^

Elle se cachait.

Pourquoi Éûrc.'* Pour juger.»*

Oui et non.

Le commissaire de police de l'Arsenal avait reçu le matin du préfet Maupas l'ordre de chercher partout où elle serait la Haute Cour de justice, si par aventure elle croyait devoir se réunir. Confondant la Haute Cour avec le conseil d'Etat, le commissaire de police était allé d'abord au quai d'Orsay. N'y ayant rien trouvé, pas même le conseil d'Etat, il éuit revenu à vide et s'était dirigé à tout hasard vers le palais de justice, pensant que puisqu'il avait à chercher la justice, il la trouverait peut-être là.

Ne la trouvant pas, il s'en alla.

La Haute Cour s'éuit pourtant réunie.

Où et comment.^ on va le voir :

A l'époque dont nous écrivons en ce moment l'histoire, avant les reconstructions actuelles des vieux édifices de Paris, quand on abordait le palais de justice par la cour de Harlay, un escalier peu majestueux vous condui-

sait, en tournant, dans un long corridor, nommé galerie Mercière. Vers le milieu de ce corridor, on rencontrait deux portes. Tune à droite qui menait à la cour d'appel, l'autre à gauche qui menait à la cour de cassation. La porte de gauche ouvrait à deux batunts sur une ancienne galerie, dite de Saint-Louis, récemment restaurée, et qui sert aujourd'hui de salle des Pas- Perdus aux avocats de la cour de cassation. Une statue de saint Louis en bois faisait face à la porte d'entrée. Une entrée, pradquée dans un pan coupe à droite de cette statue, débouchait sur un couloir tournant terminé par une sorte de cul-de-sac que fermaient en apparence deux doubles portes. Sur la porte de droite on lisait : Cabinet de M, le premier président; sur la porte de gauche : Chambre du conseil. Entre les deux portes on avait ménagé, pour servir de passage aux avocats qui allaient à la salle de la chambre civile, qui est l'ancienne grand'chambre du parlement, une sorte de boyau étroit et obscur dans lequel, selon l'expression de l'un d'eux, on aurait pu commeUn tous les crimes impunément

Si on laissait de côté le cabinet du premier président et si l'on ouvrait la porte sur laquelle était écrit Chambre du conseil, on traversait une grande pièce, meublée d'une vaste table en fer à cheval qu'entouraient des chaises vcrtcs. Au fond de cette chambre, qui servait en 1793 ^^ ^^^^^ ^^ délibération aux jurés du tribunal révolutionnaire, une porte coupée dans la boiserie donnait entrée dans un petit couloir où l'on trouvait deux portes, à droite la porte du cabinet du président de la chambre criminelle, à gauche la porte de la buvette. — A mort, et allons dinerl — ces choses se touchent depuis des siècles. Une troisième porte fermait l'extrémité de ce couloir. Cette porte était, pour ainsi dire, la dernière du palais de justice, la plus lointaine, b plus inconnue, la plus perdue 5 elle s'ouvrait sur ce qu'on appelle la bibliothèque de la cour de cassation, spacieuse salle en forme d'équerre, éclairée de deux fenêtres donnant sur le grand préau intérieur de la Conciergerie, meublée de quelques chaises de cuir, d'une grande table à tapis vert, et de livres de droit couvrant les murs du plancher jusqu'au plafond.

Cette salle, on le voit, est la plus retirée et la plus cachée qu'il y ait dans le palais.

Ce fut là, dans cette salle, qu'arrivèrent successivement le 2 décembre, vers onze heures du matin, plusieurs hommes vêtus de noir, sans robes, sans insignes, effarés, désorientes, hochant la tête et se parlant bas. Ces hommes tremblants, c'était la Haute Cour de justice.

La Haute Cour de justice se composait, aux termes de la Constitution, de sept magistrats : un président, quatre juges et deux suppléants choisis parla cour de cassation parmi ses propres membres et renouvelés tous les ans.

En décembre 185 1 ces sept juges suprêmes s'appelaient Hardouin, Pataillc,

Morcau, Dclapalmc, Cauchy, Grandet et Quénautj les deux derniers, suppléants.

Ces hommes, à peu près obscurs, avaient des antécédents quelconques. M. Cauchy, il y a quelques années président de chambre à la cour royale de Paris, homme doux et facilement effrayé, était le frère du mathématicien membre de l'Institut, à qui Ton doit le calcul des ondes sonores, et de l'ancien greffier archiviste de la chambre des pairs. M. Dclapalme avait été avocat général, fort mêlé aux procès de presse sous la restauration 5 M. Pauillc avait été député du centre sous la monarchie de juillet^ M. Moreau (de la Seine) était remarquable en cela qu'on l'avait surnommé de la Seine pour le distinguer de M. Morcau (de la Meurthc), lequel de son côté était remarquable en ceci qu'on l'avait surnommé de la Meurthe pour le distinguer de M. Moreau (de la Seine). Le premier suppléant, M. Grandet, avait été président de chambre à Paris. J'ai lu de lui cet éloge : «On ne lui connaît ni caractère ni opinion quelconque.» Le second suppléant, M. Quénaut, libéral, député, fonctionnaire, avocat général, conservateur, docte, obéissant, était parvenu, se faisant de tout un échelon, à la chambre criminelle de la cour de cassation, où il se signalait parmi les sévères. 1848 avait choqué sa notion du droite il avait donné sa démission après le 24 février 5 il ne l'a pas donnée après le 2 décembre.

M. Hardouin, qui présidait la Haute Cour, était un ancien président d'assises, homme religieux, janséniste rigide, noté parmi ses collègues comme «magistrat scrupuleux», vivant dans Port-Royal, lecteur assidu de Nicollc, de la race des vieux parlementaires du Marais qui allaient au palais de justice montés sur une mulej la mule était maintenant passée de mode, et qui fût allé chez le président Hardouin n'eût pas plus trouvé l'entêtement dans son écurie que dans sa conscience.

Le matin du 2 décembre, à neuf heures, deux hommes montaient l'escalier de M. Hardouin, rue de Condé, n" 10, et se rencontraient à sa porte. L'un était M. Pataillcj l'autre, un des membres les plus considérables du barreau de la cour de cassation, l'ancien constituant Martin (de Strasbourg). M. Pataille venait se mettre à la disposition de M. Hardouin.

La première pensée de Martin (de Strasbourg), en lisant les affiches du coup d'État, avait été pour la Haute Cour. M. Hardouin fit passerM. Pataille dans une pièce voisine de son cabinet et reçut Martin (de Strasbourg) comme un homme auquel on ne désire pas parler devant témoins. Mis en demeure par Martin (de Strasbourg) de convoquer la Haute Cour, il pria qu'on le laissât «faire» 5 déclara que la Haute Cour «ferait son devoir» j mais qu'il fallait avant tout qu'il «conférât avec ses collègues», et termina par ce mot : — Ce sera fait aujourd'hui ou demain, — Aujourd'hui ou demain 1

s'écria Martin < de Strasbourg i^ monsieur le président, le salut de la République, le salut du pays dépend peut-être de ce que la Haute Cour fera ou ne fera pas. Votre responsabilité est considérable, songez-y. Qiiand on est la Haute Cour de justice, on- ne &itpas son devoir aujourd'hui ou demain, on le fait tout de suite, sur l'heure, sans perdre une minute, sans hésiter un insunt.

Martin (de Strasbourg) avait raison, la justice c'est toujours aujourd'hui.

Martin (de Strasbourg) ajouta : — S'il vous &ut un homme pour les actes énergiques, je m'offre. — M. Hardouin déclina l'offre, affirma qu'il ne perdrait pas un moment, et pria Martin (de Strasbourg) de le laisser u conférer n avec son collègue M. Pataille.

Il convoqua en effet la Haute Cour pour onze heures, et il fut convenu qu'on se réunirait dans la salle de la bibliothèque.

Les juges furent exacts. A- onze heures et quart ils étaient tous réunis. M. Pataille arriva le dernier.

Ils prirent séance au bout de la grande table verte. Ils étaient seuls dans la bibliothèque.

Nulle solennité. Le président Hardouin ouvrit ainsi la délibération : — Messieurs, il n'y a point à exposer la situation, tout le monde sait de quoi il s'agit.

L'article 68 de la Constitution était impérieux. Il avait fallu que la Haute (]()ur se réunît, sof^s prine Je forfaiture. On gagna du temps, on se constitua, on nomma greffier de la Haute Cour M. Bernard, greffier en chef delà cour lie cassatii^n, (^ l'envoya chercher, et en l'attendant on pria le bibliothécaire, M. Dcncvcrs, de tenir la plume. On convint d'une heure et d'un lieu où Ton se rcunirait le soir. On s'entretint de la démarche du constituant Martin (lie Strasbourg), dont on se fâcha presque comme d'un coup de coude lionne par la politique à la justice. On parla un peu du socialisme, delà montagne et ilc la république rouge, et un peu aussi de l'arrêt qu'on avait A ptonotuor. On causa, on conta, on blâma, on conjectura, on traîna.

( ju'aitcuil.iit on ?

Nous avons racvMUc ce que le commissaire de police faisait de son côte.

l\t, A ce propos, quand on songeait, parmi les complices du coup d*Eut, ijuo le peuple pouvait, pour sommer la Haute Cour de faire son devoir, cnv.ihii le palais vie justice, et que jamais il n'irait la chercher où elle éuit, on tiouvait ccitc salle bien choisie i mai> quand on songeait que la police numuImu sans dvuito aussi pour chasscr la I iautc Cour et qu'elle ne parvieny\\.\\\ peut ctio pas .\ la trouver, cluicun déplorait a part soi le choix de la salle, i h\ avait voulu cacher la I Iautc C\nir, on y avait trop réussi. Il éuit doulou-

rcux de penser que peut-être, quand la police et la force armée arriveraient, les choses seraient trop avancées et la Haute Cour trop compromise.

On avait constitué un greffe, maintenant il fallait constituer un parquet. Deuxième pas, plus grave que le premier.

Les juges temporisaient, espérant que la chance finirait par se décider d'un côté ou de l'autre, soit pour l'Assemblée, soit pour le président, soit contre le c3up d'État, soit pour, et qu'il y aurait un vaincu, et que la Haute Cour pourrait alors en toute sécurité mettre la main sur le collet de quelqu'un.

Ils débattirent longuement la question de savoir s'ils décréteraient immédiatement le président d'accusation ou s'ils rendraient un simple arrêt d'information. Ce dernier parti fut adopté.

Ils rédigèrent donc un arrêt. Non l'arrêt honnête et brutal qui a été placardé par les soins des représentants de la gauche et publié, et où se trouvent ces mots de mauvais goût, crime et haute trahison j cet arrêt, arme de guerre, n'a jamais existé autrement que comme projectile. La sagesse, quand on est juge, consiste quelquefois à rendre un arrêt qui n'en est pas un, un de ces arrêts qui n'engagent pas, où Ton met tout au conditionnel, où l'on n'incrimine personne et où l'on ne qualifie rien. Ce sont des espèces d'interlocutoires qui permettent d'attendre et de voir venir 5 lorsqu'on est des hommes sérieux, il ne faut pas, dans les conjonctures délicates, mêler inconsidérément aux événements possibles cette brusquerie qu'on appelle la justice. La Haute Cour s'en rendit compte 5 elle rédigea un arrêt prudent; cet arrêt n'est pas connu 5 il est publié ici pour la première fois. Le voici. C'est un chefd'œuvre du genre oblique.

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