Oeuvres complètes illustrées
Nous partîmes de Paris le 15 octobre 1834, dans l'intention de visiter le midi de la France, la Corse, l'Italie, la Calabre et la Sicile.
Le voyage que nous entreprenions n'était ni une promenade de gens du monde, ni une expédition de savants, mais un pèlerinage d'artistes. Nous ne comptions ni brûler les grands chemins dans notre chaise de poste, ni nous enterrer dans les bibliothèques, mais aller partout où un point de vue pittoresque, un souvenir historique on une tradition populaire nous appellerait. En conséquence, nous nous mîmes en route sans itinéraire arrêté, laissant au hasard et à notre bonne fortime le soin de nous conduire partout où il y aurait quelque chose à prendre, nous inquiétant peu des récoltes déjà faites par nos devanciers, certains que les hommes ne peuvent rentrer dans leurs granges tous les épis que Dieu sème, et convaincus qu'il n'y a pas de terre si bien moissonnée, qu'il n'y reste, pour l'histoire, la poésie ou l'imagination, une dernière gerbe à glamr.
La caravane se composait de Godelroy Jadin, que ses deux dernières expositions venaient de placer nu premier rang de nos paysagistes; d'Amaury Duval, que nous devions rejoindre à Florence, où il achevait, par l'étude des maîtres, la grande éducation raphaélesque qu'il avait commencée dans les ateliers de M. Ingres ; de moi. qui dirigeais l'expédition, et de Milord, qui la suivait.
Connue les trois premiers personnages que je viens de nommer dans cette série de voyageurs sont déjà, par leurs œuvres, plus ou moins connus du public, je ne m'étendrai pas davantage sur leurs qualités physiques et morales ; mais je demanderai la permission de revenir sur le dernier, qui jouera, dans le cours de cette narration, un rôle trop important pour que nous négligions de le faire, dès ces premières pages, connaître à nos lecteurs, à qui je le soupçonne d'être totalement étranger.
Milord est né à Londres, en 1828, dans une niche de l'hôtel de lord Arthur G..., situé dans Régent a père était un terrier et sa mère une bull-doo, tous deux de pure et antique généalogie ; de sorte que leur fils réunit en lut les qualités caractéristiques des deux races: c'est-àdire, au physique, une tête grosse à elle seule comme le reste du corps, ornée de deux gros yeux qui deviennent sas plants a la moindre émotion, d'un □ : i moitié fendu
qui découvre une partie de la mS I upérieufe, d'une
gueule qui s'ouvre jusqu'aux oreilles pour se refermer comme un étau; et, au moral, d'une ardeur de combat qui. lorsqu'on l'excite, s'exerce indifféremment sur toute espèce d'animal ou de chose, depuis le rai jusqu'au taureau, depuis la fusée volante qui s'échappe d'un feu d'artifice jusqu'à la lave qui jaillit d'un volcan.
Lord Arthur G. était un grand amateur de paris, et
souvent le père et la mère de Milord lut avalent fait gagner des somme- I râbles, le premier en combattant contre des animaux de son espèce, ou en faisant des prises sur des tisons enflammés; la seconde, en étranglant dans un temps donné un nombre déterminé de chats et de rats, utliur G avait longtemps été de réunir les qualités de ces deux chiens dans un seul, et il avait déjà tenté plusieurs essais infructueux, lorsque MJlord vint
iule; il fut. en conséquence, appelé //ope. mot qui, comme chacun sait, veut dire en anglais espoir. Plus tard, nous dirons à quel concours d- ances il dut son
changement de nom.
Influence patronymiqu dispositions naturelles,
le jeune élève de lord Arthur G rda point ■
qu'il n'ai quatre mois, faute de
champions H faisait déjà des prises charmantes
sur son père et sur sa mère, et, à six mois, Il étranglait huit rats en trente secondes et trois chats en cinq minutes. Ces qualités naturelles et acquises ne firent, comme ou le bien, que se d avec l'âge; de sorte qu'à
deux ans le jeune I [V ique au commencement de
à peine, avait déjà une réputation qui allait de pair avec les plus grandes, les plus vieilles et les plus nobles di LcmC Inutile de dire que
nous n'entendons parler ici que de l'aristocratie canine.
Hope était à l'apogée de sa gloire, lorsqu'on 1831, Adolphe 11.. . le lils d'un de nos plus inqulers, alla passer quelque temps à Londres, muni de lettres de recom-
ttlon, dont l'une était adressée à lord Arthur G La révolution de juillet venait d'éclater : c'était l'objet des conjectures de toute l'Europe. Il n'était point encore de
trop mauvais goût d'avouer qu'on y avait tiihue: de
sorte que, Inti rrogé sur la journée du jeudi 29. Adolphe raconta quelques détails sur la prise des Tuileries, a laquelle 11 avait s té. ] Lit un assez 1 urii'iis et dont nous gai
peuple, en se ré] .1 ravexs It aval!
pénétré jusqu'à la salle des Maréchaux, ce magnifique musée de notre gloire mllltaln Cependant, au milieu d im il y en avait quelques-uns, il faul i
ter, qui avaient cessé de jouir de la faveur publique, et qui en 1 1 han avalent acquis le prit lié pi n ter au
haut degré l'exa ra Ion du moment. L'un de ces noms était celui du comte de Bourmont, a qui \i 1 1 ,, ., , 1 pu faire pardonner Waterloo, et celui du duc de B qui. par 1 Bdél Ité récent 1 1 ha ries X, étall loin d (ait oublier son ingratitude envers Napoléon. Or. ces deux
iiiuiis se trouvalei rlts dans la salie des tfai ichaux,
le premier sur tin cadre vide, car on n'avait point encore eu le temps de le faire remplir autrement que 1 ir uni tenture de moire rouge; le second, au bas d'un magnifique portrait, en grand costume de général peint par C
Le peuple, en passant devant le cadre vldi an lisant le nom du comte di Bourn ait, se jeta sur 1
lit le taureau sur le manteau éearlaie du
matador, la mit en morceaux et la foula aux pieds 11 avait
1 i" '"" 1 m s m ' le c< que d autn 1 de rue.'
se tirent entendre, excités par le portrait du duc de Raguse.
En mémo ti leurs coups di (uslj i m
sut le tableau; trois balles atteignirent la tête, di poitrine: c'était autant qu'en avait reçu le maréchal Ncy Une seconde lécharge allât! suivre la première loi qu'un homme s. 1 a le cadre, le fit tomb 1 raW a
lui, coupa 1 11 teau, passa la pointe d'une
pique la. ] h .:. us de tout 11
il en lit la bannière de cette troupe dont il paraissait être le 1 h
Je rencontrai cet in. mm. , . que j'avais
sur moi. cinquante ou soixante fra 1
tombe etntun .1 laquelle il m dei l pa
une grande imp I .1 it 11 me refu sa vdolpl
le renconti gaoi, lit mieux; Il lui offrit son fusil
l'homme accepta Adolphe, possesseur de ce bizarre trophée, courut le mettn ■ chei lui et revint assister au reste de ce drain ,, ,, sance à chaque Instant a des épisodes d un ingeté,
qu'on ne peut s'en t. lée quand on ne les a pas
vus.
Lord G... était grand amateur non seulement de chiens et
de 1 hevaii'-
1 Bible di Marie Stuart, les pistolets de Cromwell,
le chapi m de 1 1 ', i» pipe (i,. jeau Bart, la canne
de Voltaire, le sabre de Tlppo-Saheb et le pli
h'"" M 1 ■ . g souvei 1 1 1 olul Ion de juillet
manrru .1 1 colli Ion hlstca [que, et sm
"'f rit .1 Adolphe fi... de lut donner . , ,pi il voudrait en
êchan 1 .'i, sg juillet 1880
Adolphe avait fait voir ce portnr.it à tous ses amis et con-
ivall plus personne à r ji 1 i le montrer.
D'ailleurs, on commei comprendre sourdement que
de pareilles relûmes pourraient compromettre un jour les
fidèles qui les posséderaient. Enfin, et plus que tout cela encore, il avait cette peinture depuis un an. et c est tout autant de possession qu'il en faut pour détacher le d'un Français de choses bien autrement précieuses il connaissait pour les avoir vues à Va - brillantes qualités du chien de lord Arthur ; il promit d'envoyer le portrait en Angleterre si on lui permettait .remmener Hope en France. Le troc fut accepté. Quinze jours après, la peinture était à Londres, et Hope faisait ses exercices à Paris sous le pseudonyme de Hilord, qu'Adolphe avait cru devoir lui donner, d'abord en 1 honneur de son premier maître; ensuite par un sentiment de convenance dont nos lecteurs ne nous demanderont point l'explication, pour peu qu'ils soient familiers avec un des noms les plus honorables de 1 aristocratie financière de la capitale.
Milord eut bientôt acquis, dans sa patrie adoptive, une réputation égale, si ce n'est supérieure, a celle qu'il sait 6ur sa terre natale. La qualité que cultivait son nouveau maître était surtout son Instinct d'extermination contre la race féline et sa haine implacable contre les rats. Si on l'avait laissé faire, Milord aur . ban-
lieue en six mois et Montfaucon en six semaines
De temps en temps aussi, Adolphe le conduisait a la harnibat. et, ce jour-là. c était fête pour les gamins, qui, toujours appréciateurs du vrai mérite, n'avaient point tardé à estimer Milord à sa juste valeur C est qu'en effet Milord donnait, comme je l'ai dit, sur tout, depuis le rat jusqu'au taureau. Ce fut au point qu'un jour 1 pleine il admiration pour ses exploits, et voyant que rien ne pouvait lui ; ppela Carpolin On demanda à
Adolphe s'il consentait à laisser battre son chien contre un ours. Adolphe répondit que son chien se battrait contre un rhinocéros, si
dait un, Carpolin parut, aux grandes acclamations de la multitude, dont il est l'idole. Mais, avant qu'il 1 1 même à se mettre en défense, Milord s'était élancé sur lui et l'avait coiffé. L'ours poussa un rugissement se dressa sur ses pattes de derrière ; Milord serra les dent! de plus belle, se lever de terre, et :
d'un quart 1 l'oreille de son antagoniste. L'en-
thousiasme fut a son comble; un boucher lui jeta une couronne.
Le lendemain de ce combat mémorable, le baron Alfred de R... se 1 chez Adolphe il 1 sté la veille
au triomphe de Milord Sachant qu'Adolphe était grand amateur d armes ,i venait lut offrir n dans son
mus pièce à son cho) i mge de Milord
Il y avait déjà un an liasse qu'Adolphe avait rann né d'Angleterre une année était, comme nous : dit, le terme de ses affections les plus vives II monta donc dans le tilbury du baron de K . examina avec soin
musée, et, comme l'ouverture de la niasse approchai arrêta a un magnifique fusil a deux coups
.le iiewsiie. 1 armurier artiste. C'était une arme in lêuse, mon ve . ■ , ■
un canon dama- j itterles
l'une après l'an a l'enjoué, mit le fusil sur son
épauli laissant le baron Alfred de R... en i
slon de Milord.
Le baron Alfred de R demeurait dans la maison de sa
dont il attendait toute sa fortune, el qui, pour lui
Ire patience, lui pavait une pension de Vingt-cinq
mille francs par an. ce jour le même était le jour de la
lalre i laquelle, en quai::
pectueux et dévoué, il ne ma quai! Jamais; et, comme il comptait aller, en sorti an Jockey-
Club, il s'était fait accompagner de Milord, qu'il voulait offrir sans retard a l'admiration anglomane de ses amis Il y avait trois choses que la lante du baron Alfred de ilmail avant toutes les choses de ce momie la prealt elle-même ; la . m • hat la
lit son neveu aussi \itnd avait il grand
soin, à Chacune de ses visl munir dune boite de
de Regnault pour sa tante Kstelle. et d un sac de glmpoui ' Docteur C'était le nom que. grâce a sa son air majestueux, la marraine igi .1 .i avait donné i son filleul Alfred entra donc comme d'habitude, sautillant sur la es bottes vernies, tenant d une main sa bonbonnière, et de l'autre sou sac, et s avança vers sa tante, qui, assise dans son grand fauteuil di
ir ses L-ei \ !..i tante I
■ la bou< he i i loctt m de son côté, reconnaissant le visiteur pour une d in iiieures
oldlt sur ses quatre pattes,
,i la queue en faisant le gros dos et en miaulant.
puis commença a se frotter en faisant ronron autour des
de son bon uni Bout allait a merveille, comme on
le voit, lusque-là ; malheureusement, en ce moment, un
valet ouvrit ii porte el Milord, qui était resté sur le pall
LE MIDI DE LA FRANCE
lasson, entra dans la chambre. Le Docteur, insolent et jaloux comme un favori, habitué d'ailleurs à mener à coups de griffe tous les lévriers et tous les king's-charles du faubourg Saint-Germain, voulut agir selon ses habitudes: mais, cette, fois, l'antagoniste était changé: le Docteur ne rit qu'un bond, et Milord ne donna iiuuu coup de dent. La tante Estelle jeta un cri, le baronnet s'élança sur eon chien ; Milord tenait le Docteur par la tête ; Alfred enleva Milord par la queue et la lui mordit de toutes ses forces, ce qui est, comme chacun sait, le seul moyen de faire lâcher prise à un bouledogue. Milord desserra les dents, et le Docteur tomba à terre comme un paquet, étendit convulsivement les pattes et expira. Le baronnet se retourna vers sa tante pour essayer de se disculper; mais sa tante, debout et pâle comme un spectre, semblait avoir perdu la vie et la parole. Enfin, elle ne retrouva la voix et le mouvement que pour étendre les bras vers son neveu et le maudire ; puis, ce dernier acte de vengeance accompli, elle retomba sur son fauteuil et s'évanouit ; ce que voyant le baronnet, il prit Milord par la peaui du cou, et se sauva chez lui, laissant le cadavre du Docteur étendu sur le parquet.
Au bout de cinq minutes, la tante Estelle revint a elle, et demanda où était son scélérat de neveu ; le valet répondit que, anéanti par la malédiction qu'elle avait appelée sur sa tète, le pauvre M. Alfred était sorti au désespoir. En ce moment, on entendit un coup de pistolet.
— Qu'est-ce que ce bruit? demanda la tante Estelle.
— Oh ! mon Dieu : s'écria le domestique, ne serait-ce point notre jeune maître qui, n'ayant pu supporter son malheur...
La tante Estelle n'en entendit pas davantage, elle jeta un second cri et s'évanouit une seconde fois.
Nous l'avons dit, ce que la tante Estelle aimait le mieux, c'était elle: après elle, son chat; après son chat, son neveu. Sa première pensée, en reprenant ses sens, fut que, si le Docteur était mort et son neveu tué, il ne lui resterait au monde ni bêtes ni gens qui l'aimassent, et que sa vieillesse serait abandonnée à des soins mercenaires et étrangers : elle se repentit alors d'avoir été si sensible à la perte du Docteur, et ordonna au domestique de monter à la chambre du baronnet, et de venir à l'instant même lui en donner des nouvelles. Le domestique obéit ; mais, à sa place, ce fut Alfred qui rentra. La tante Estelle, en revoyant celui qu'elle croyait trépassé, jeta un troisième cri, et défaillit une troisième fois.
A son retour a la vie, elle apprit que son neveu, ne voulant pas qu'un infâme meurtrier comme Milord survécût à sa victime, avait résolu de faire justice sur 1 heure, et que le coup de pistolet qu'on avait entendu avait eu pour résultat de purger la société de l'assassin du Docteur. La tante Estelle se radoucit en pensant que son chat était vengé ; elle pensa que ses mânes n'en demandaient pas davantage.
En conséquence, elle tendit la main à son neveu, en signe de réconciliation : le baronnet la baisa respectueusement, et, pour qu'un spectacle de mort n'affligeât pas plus longtemps sa tante Estelle, il plaça le. corps du défunt sur un coussin de velours et ordonna au domestique de le porter soigneusement dans sa chambre.
Huit jours après, le Docteur, empaillé par le naturaliste du roi, et couché sur son coussin, dormait du sommeil du juste, sous un magnifique globe de cristal; et Milord s'installait sur une peau de tigre dans l'atelier de Jadin, qui l'avait troqué contre un paysage que lui marchandait depuis longtemps le baron Alfred de R
Ce fut la qu il passa les deux années les plus triomphantes de sa vie, se battant journellement avec les premières réputations de la barrière, et pelotant, dans ses moments perdus, avec le singe de Fiers, à qui il enleva la mâchoire gauche, et avec l'ours de Decamps, à qui il coupa l'oreille droite.
Milord, arrivé au comble de sa réputation, couvert de cicatrices, et ayant déjà passé l'âge mûr, comptait sur une vieillesse aussi tranquille que sa jeunesse avait été agitée, lorsque, pour son malheur, l'idée me vint de faire le voyage que nous allons mettre sous les yeux de' nos lecteurs, et de me donner pour ce voyage la société de deux peintres, dont Jadin, par ses vieilles relations d'amitié avec moi, et plus encore par son beau et large talent, étal' naturellement appelé à faire partie.
Il résulta de cette détermination que. le 15 octobre 183i, à deux heures de l'après-midi, sans qu'on lui demandât la permission de l'emmener, et sans qu'on le prévint où il allait. Milord fut transporté dans la chaise de poste qui enlevait son maître et moi loin de la capitale.
Et maintenant, que nos lecteurs connaissent à peu près toute la caravane, qu'ils nous permettent de revenir au voyage, dont cette digression importante nous a momentanément éloigné.