‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 256 sur 283 · SIXIÈME LION · texte numérisé non relu

SIXIÈME LION

Maintenant, veut-on voir Gérard narrateur; lisez la lettre suivante, où Gérard raconte au colonel Boyer une de ces terribles rencontres qui lui sont devenues familières :

<■ Mon colonel.

8 janvier 1S46.

« Je suis arrivé hier de la Mahouna, où j'étais depuis le t6 décembre, et je me fais un devoir de vous soumettre les détails de ma rencontre avec la lionne des Ouled-Hamza.

« Depuis plusieurs jours cette lionne venait attaquer les troupeaux du douair où je me trouvais, sans que je l'eusse jamais rencontrée.

« Après avoir bien suivi ses traces pendant toute la journée du 5, je Ds attacher une chèvre sur son passage habituel.

« Il y avait a peine dix minutes que j'étais posté, lorsque la lionne montra 3a tête sur la lisière du bois, à quinze pas de la chèvre, et, après avoir jeté un regard de précaution de chaque côté, elle se dirigea en courant vers sa proie. Elle en était à six pieds à peu près quand une balle, l'atteignant a la tète, la renversa. Comme elle se roulait, la voyant se relever, je lui envoyai une seconde balle, et elle retomba.

« Les Arabes qui gardaient les troupeaux à cent pas de là, témoins de la scène, accouraient en poussant des cris de joie. Mais tandis que. sans même recharger ma carabine, j'approchais de la lionne qui rugissait sourdement et raidissait ses jambes comme un animal qui se meurt, à notre grand étonnement, nous la vîmes se lever à deux pas de nous, retomber, se relever encore, et, d'une course assez rapide, regagner le bois.

.< Je rechargeai mon fusil, et nous nous mîmes sur ses traces.

« A partir de l'endroit où elle était tombée, endroit où elle avait laissé plus d'un litre de sang, nous l'avons suivie jusqu'à la nuit, sans jamais perdre sa trace : partout où elle tombait, c'était une mare de sang ; de temps en temps, nous l'apercevions se dérobant avec peine devant nous, se traînant de broussaille en broussaille, mais jamais assez près pour lui donner le coup de grâce. La neige et la nuit nous ont obligés de rentrer.

« Nous nous promettions bien de retourner à la forêt le lendemain ; mais depuis la neige n'a pas discontinué, en outre la fièvre m'a pris, et force m'a été de rentrer à Guelma, après avoir reçu les félicitations et les remercîmens des Arabes pour les avoir délivrés d'une lionne qui tous les ans venait passer l'hiver dans leur pays.

« Ils m'ont promis en outre que, si le temps se remettait, ils Iraient chercher la lionne et me l'apporteraient, mais la neige continue et je ne sais trop quand ils pourront mettre leur projet à exécution.

« J'ai l'honneur, etc.

« Jules Gérard. »

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