HIPPOLYTE ET DIANORA
Si vous passez à Florence devant une petite église appelée l'église de Samte-Marie-sur-l'Aruo, et située nia dei hardi, vous remarquerez sans doute un écusson placé entre deux livres, et représentant les armes du peuple florentin accompagnées de cette devise énigmatique : tuccio mi fed. Si vous demandez alors qui a fait bâtir cette église, et eu que signifie cet exergue, on vous répondra que cette église lut bâtie par Hippolyte de Buondelmonte, et l'on vous racontera la légende suivante en explication de la devise.
Vers 1225, c'est-à-dire à l'époque où les premières haines guelfes et gibelines régnaient dans toute leur force, il existait a Florence deux familles gui s'étaient juré une haine mortelle : c'étaient les Buoudelmonti et les Bardi.
Mais, vous le savez, au milieu de toutes ces haines de famille qui divisent les pères, il arrive toujours que quelque amour secret se glisse entre les enfans, pareil a la colombe de l'arche apportant le rameau d'olivier. Pyrame et ïhisbé étaient voisins et se connaissaient dès l'enfance, lloméo et Juliette se rencontrèrent dans un bal, et jurèrent le même jour de s'aimer toute la vie, — d'être l'un a l'autre ou de mourir ensemble. — Pyrame et Thisbé, Roméo et Juliette tinrent la parole donnée : ils s'aimèrent toute leur vie, moururent l'un avec l'autre, et, qui plus est encore, l'un pour l'autre.
Hippolyte et Dianora se rencontrèrent un matin au Baptistère de Saint-Jean. — Le jeune homme, depuis la via Rondinelli, suivait cette jeune fille a la démarche pleine d'élégance aristocratique ; elle entra au Baptutere, il y entra derrière elle ; elle leva son voile pour prendre de leau bénite, Hippolyte la vit, elle vit Hippolyte, et tout fut dit. Les jeunes gens lurent dans leurs yeux le sentiment qu'ils éprouvaient : ils ne purent qu'échanger deux mots, leurs deux noms. Le jour où ils s'étaient rencontrés était le 13 janvier, qu'où appelle à Florence le jour du pardon.
A partir de ce moment Hippolyte ne songea plus qu'à revoir celle qu'il aimait : sans cesse il passait et repassait sous ses fenêtres ; partout où elle allait, le jeune homme se trouvait aussi ; rien ne lui coûtait en patience, soit qu'il dût la précéder ou l'attendre des heures entières pour l'apercevoir une seconde ; et tout cela sans autre récompense souvent qu'un signe, un coup d'œil, une parole ; car Dianora appartenait à une famille de mœurs sévères, et elle était rigoureusement gardée.
Un jour la duègne de Dianora s'aperçut de ce qui se passait entre les deux amans : elle en prévint le père de la jeune fille, et Dianora reçut l'ordre de ne plus quitter la maison. Alors, après les espérances, après les rêves dorés, vinrent les véritables douleurs de l'amour. Pendant quelque temps encore cependant Hippolyte ignora son malheur ; il crut qu'une absence momentanée, qu'une indisposition subite l'éloignait de Dianora. Il continua de passer sous ses fenêtres, d'aller où il espérait la rencontrer ; mais ce fut inutile, 11 ne put pas même l'entrevoir.
Les jours et les nuits se passèrent : les jours, à courir les églises ; les nuits, à attendre, caché derrière un mur, l'instant où s'ouvrirait une des fenêtres de cet Inexorable palais Bardi. Enfin une nuit, une main passa à travers les planchettes de la jalousie, et un billet tomba aux pieds d'Hippolyte. Il courut à une lampe qui brûlait devant une madone, et, ne doutant point que ce bille; ne vint de Dianora, il le baisa et rebaisa vingt fois ; son coeur battait tellement, ses yeux étaient tellement obscurcis par le vertige, qu'il eut peine d'abord à déchiffrer ce qu'il contenait. Enfin il lut ce qui suit :
« Mon père sait que nous nous aimons ; il m'a défendu de vous revoir. Adieu pour toujours. »
ALEXANDRE DUMaS ILLUSTRE
Hippolyte crut Qu'il allait mourir : il revint au palais Bardi et demeura jusqu'au jour sous les fenêtres de Dianora, espérant que la jalousie allait se rouvrir; la jalousie resta fermée. Le jour vint , force tu ippolyte de rentrer
chez lui
i ou six autres nuits se passèrent dans la même attente, suivies de la même déception Hippolyte devenait de plus tu plus sombre; il répondait a peine aux questions qu on lui adressait, et repoussait sa mère elle-même. Enfin il ne put supporter celte longue souffrance; les forces lui manquèrent, et il tomba malade.
On appela li - mel ms de Florence, personne
ne put deviner la cai rances d'Hippolyte. A toutes
les questions q U lui étaient faite;, il répondait en secouant la tête et en souriant tristement. Les médecins reconnurent
seulement qu'il ie a une fièvre ardente, et que si
1 .m ne parvi i à en arrêter les progrès, en quelques jours elle l'aura
La mère te ne le quittait pas; l'œil sans cesse
fixé sur lui .ut rouverte par une éternelle interro-
gation, elle suppliait son fils de lut révéler la cause de son mal. I cette subtilité d'instinct que possèdent les
femmes, elle sentait Pieu que cette maladie n'était point une le affection physique, et qu'il y avait quelque grande douleur morale au fond de tout cela. Hippolyte se taisait ; mais la fièvre se changea bientôt eu délire, et le délire parla. La mère d'Hippolyte apprit tout ; elle sut que son fils aimait Dlanora de cet amour qui donne la mort quand 11 ne donne pas le bonheur. Elle quitta tout éperdue le chevet du malade. La pauvre femme savait qu'il n'y a\ait rien à attendre du père de Dianora : elle i onnaissail cette haine profonde qui divisait les deux familles; elle savait cet implacable entêtement des parti.- politiques. Elle ne songea pas même à s'adresser à son mari ; elle courut chez une amie commune aux deux maisons Cette amie, qui se nommait i ontessa dei Bardi, demeurait dan- une maison de campagne à un demi-mille de Florence, appelée la villa Moiiticelli.
Confessa comprit tout; les femmes, souvent si implacables dans leurs propres haines, ont toujours un coin du cœur ouvert pour plaindre l'amour, quand elles en suivent les tourmens chez lej autres Elle promit à la pauvre mère désolée qu'Hlppolyte et Dianora se reverraient.
La mère d'Hippolyte revint au palais Huondelmonte. Son fils était toujours étendu sur son lit de douleur, les yeux fermés par rabattement, la bouche ouverte par le délire. Le
médecin était iiiliné sur tievet, et secouait la tête
comme un homme oui n'a plus d'espoir, La mère sourit. Puis, lorsque le médecin fut sorti, elle reprit sa place, s'Inclina .i son tour SUT le lit de son enfant, puis baisant son front couvert d'une sueur t'
— Hippolyte. dit-elle a demi-voix, tu reverras Dianora. Le jeune homme ouvrit des yeux hagards et fiévreux , il
regarda sa mère avec cet air Inquiet du condamné auquel on annonce sa grâce au moment où il met le pied sur la première marche de I é< halaud, puis jetant ses bras autour du i ou de la pauvre (emme.
— () m i m ère, ma mère! s'écria t il. prenez garde à ce que vous me dites !
— Je te dt- la vérité, mon enfant ; tu aimes Dianora.
— Oh ! si Je l'aime, ma mère, si je l'aime !
— Tu t'es t ru a jamais séparé d'elle »
— Hélas : Je le -m-,
— Et c'est pour cela que tu veux mourir ?
Hippolyte étouffa un sanglot en -niant sa mère contre son co
— Eh bien' tu ne mourras pas, dif la mère; tu reverras Dianora, et, si elle t'aime, VOUS pouvez encore être heureux.
Hippolyte i' ' ii la force de répondre; il fondit en
larmes Bon cœui I longuement oppressé par la douleur,
semblait se brisi cl de la joie ; puis il se fit tout
lin i tout redire encore, ne se lassant jamais
ince cfue lut versait sa mère. lu soir,
comme la terre desséchée boit la rosée du matin.
Enfin il -e souleva sur Ja sa mère, et,
comme s'il ne pouvait croire a tant de bonheur;
— Et quand la reverral-Je la-t-11.
— Quand tu seras assez fort pour alli t lusqu'a la villa Mont i. ■ ni. répondit sa mère
— Oh l ma mère, s'écria Blppolyti t même.
Et o t. se lever, mais t était pour lui un trop
grand effort , il retomba épuisé sur son lit La pauvre mère
. genoux, et pria tant qu'il prit patience et
nain, le médecin, qui venait avec la crainte de voir Hippolyte i le trouva sans Bevre. Le digne
homme ,, n pius rien, 11 dit que Hun avait fan
lin miracle i g te t t U Dl u seul qu'il fallait remi
La Illèl lit llll uni
religieux, qui rapportait toute chose au Seigneur ; mais elle -avait bien d'où venait le miracle, et comment il s'était i mpli.
Les forces d'Hippolyte revinrent bien lentement au gré de son impatience ; cependant le lendemain il se leva, et trois jours après il était assez fort pour sortir.
Dans le même temps, on annonça par la ville une grande fête a la villa Monticelif ; tous le; Hardi qui étaient de la même famille que la maitresse de la maison y avaient été invités ; mais, comme on le pense bien, de peur de quelque éclat factieux, aucune famille guelfe ne devait se trouver à cette soirée, et surtout aucun Ltuondelmoute, puisque les Buondelmontf étaient chefs de la faction guelfe.
Dianora del Bardi avait d'abord relusé de se rendre a cette réunion, car elle au— i était faible et souffrante Mais sa cousine Contessa avait insisté, elle avait promis a Dianora qu'elle lui gardait pour celte fête une surprise qui la remplirait ne joie, el Dianora, tout eu secouant la tète en signe de doute, avait accepté. Puis Dianora s était parée a tout hasard ; car si le cœur de la femme peut être triste, il iaut toujours que son Iront soit beau. Elle vint donc a la villa Monttcelll ii ni était brillante. Toutes les grandes maisons gibelines étaient réunies à la villa Montlcelii. Di; chercha longtemps du regard la surpri-e annoncée. Enfin ne la découvrant pas, elle demanda a sa cousine quelle était donc cette surprise qui devait lui t de joie.
Contessa lui fit signe de la suivre, la guida par un long corridor, et la fit entrer dans une chambre attenante a la . oapeUe. Ensuite, lui ayant, dit d'attendre la un instant, elle referma la porte sur elle, et s'éloigna. 11 y avait dans cette chambre deux pinte- l'une qui donnait dans un petit cabinet, l'autre qui donnait dans la chapelle. Au bout d'un instant, Dianora entendit un léger bruit ; elle tourna la tête du iule d'où ce bruit venait, la porte du cabinet s'ouvrit, et Hippolyte parut.
Le premier sentiment de Dianora fut l'effroi ; elle jeta un cri et voulut fuir. Mais la porte était fermée à clef ; se tournant alors, elle vit Hippolyte à genoux, si pale et si suppliant que, malgré elle, elle lui tendit la main. Hippolyte se précipita sur cette main bion-aimée, la pressa sur son cuur. la balsa el la rebaisa cent fois, l'uls les jeunes gens murmurèrent de ces va les d amour sans suite
et sans rjtlson, mais qui disent tant de choses; enfin ils lombèrenl dans les bras l'un de l'autre A ce moment, la porte de la chapelle S'ouvrit: c'était le chapelain qui entrait par hasard dans cène chambre pour y enfermer les" clefs du tabernacle. Les deux jeunes gens, qui ne s'attendaient pas a cette apparition, virent dans le prêtre un envoyé du ci. 1 et tous deux a ses genoux
La chapelle était là ; le chapelain les avait surpris dans les bras i un de l'autre; l'homme de Dieu connaissait les haines qui séparaient les deux familles ; il crut que C'était une porte de réconciliation que la Providence ouvrait aux pères par la main des enfans ; et lorsqu'ils le prièrent de les unir, il n'eut pas la force de refuser. Seulement les deux jeunes gens promirent de ne révéler son nom qu'à la dernière extrémité : les haines entre les Buondelmon étalent si
ardentes encore, que le pauvre chapelain pouvait payer sa omplaisance de quelque coup d 1 Tout le monde
devait donc ignorer ce mariage, même la mère d Hippolyte, même la cous! le Dianora. Ce serment fut fait sur l'Evangile, l'uls les d. gens unis, le prêtre disparut.
Mors les di lux époux arrêtèrent entre eux qu'Us
. verraient chaque nuit. La m o cupalt Dianora
.-tait située dans une des rues II et les plus
désertes de Florence ; sa i hambre donnait sur t ette nie elle laisserait pendre un fil de soie à sa fenêtre; Hippolyte y attacherait une échelle de ",,le
échelle a la croisée et, par ce moyen, le man parviendrait jusqu'à sa femme.
Ces mesures venaient d'êlre arrêtées, quand Contessa re- \iiit Hippolyte a va ii entendu des pas qui s'approchaient, il
était rentre dans - t.— a trouva dont Dianora
seule; mai- elle n pas bes le l'interroger pour savoir
si elle avait revu Hippolyte Dianora se |( mugis-
sante dans ses bras, en murmurant a son oreille — Merci, merci Puis elle rentra dans le bal. frissonnante de crainte et rayonnante de i teur tout à la fols.
La nuit du lendemain était la uull des noces; il y avait pour Hippolyte un bonheur profond dans ce mystérieux mariage. C était bien lui qu'on aimait, puisque pour lui Dianora ut a toutes les -unes dune pan jeune
tille avait t. au sacrifié a Hippolyte, et Hippolyte sentait qui! coti prêt i lui sacrifier sa vie. Le jeune
ltuondelmoute attendait avec Impatience cette nuit où liant que tout le monde ignorerait son bonheur, Il
■ , de i i in itltude O' . il acheta
une échelle di corde; toute la née, il regarda et balsa
i re -on- devait le conduire au paradis. le SOU venu 11 attendit ave. une suprême impatience
onze heures soni t itail l'heure convenue; à
LA \1LLA I'ALMIEHl
onze heures et quelques minutes Dianora devait ouvrir sa fenêtre.
Hippolyte traversa le Ponte-Vecchio, et s'engagea clans la via dei Bardi. La rue était sombre et déserte : pas une âme vivante ne troublait la solitude de la rue, et le bruit seul des lias d Hippolyte qui effleurait la terre s'élevait presque insensible dans le silence de la nuit. Le jeune homme arriva sous la fenêtre : quoiqu'il eût devancé l'heure, Dianora l'attendait depuis longtemps ; le fil de soie descendit aussitôt tout tremblant, et trahissant ainsi l'agitation de celle qui le tenait. Hippolyte y attacha son échelle; Dianora fixa l'échelle à la fenêtre. Mais a peine Hippolyte avait-il mis le pied sur le premier échelon, qu'une patrouille du Bargello parut ; voyant un homme qui s'apprêtait a escalader une croisée, elle cria :
— Qui vive !
Hippolyte sauta a terre, arracha vivement l'échelle de corde du clou auquel il l'avait attachée, et s'enfuit vers le Ponte-Vecchio. Malheureusement, à moitié chemin il rencontra une autre patrouille qui le força de se rejeter en arrière ; il se cacha alors sous une arcade qui faisait partie du palais Bardi ; mais, pris eutre les deux patrouilles qui s'avancèrent simultanément vers l'endroit où il avait disparu, il y fut découvert et arrêté.
Florence n'était point alors cette Florence du seizième siècle, que durant cent années les Médicis avaient pétrie sous la corruption et la tyrannie: c'était la Florence antique, pure et sévère, comme Home au temps des Lucrèce et des Cornélie. Hippolyte, au lieu d être relâché, comme il l'eût été du temps de Laurent de Médicis ou du duc Alexandre, fut conduit chez le podestat. Là il fut sommé de déclarer ce qu'il faisait par la ville à cette heure avancée de la nuit, et dans quel but il était muni de cette échelle de corde avec laquelle on l'avait vu cherchant à escalader une fenêtre du palais Bardi. Hippolyte répondit qu'il existait dans le palais Bardi un morceau de la vraie croix donné aux ancêtres du chef de la maison actuelle par l'empereur Charlemagne. Comme il attribuait a ce saint talisman la supériorité qu'avalent eue les Bardi sur les Buondelmonti dans plusieurs rencontres, il avait voulu, assura-t-il, s'emparer de ce palladium.
' — C'est donc pour voler que vous vouliez pénétrer dans le palais ? demanda le podestat.
' — Oui, répondit Hippolyte, inclinant la tête en signe de double aveu.
— Mais c'est impossible ! s'écria le podestat.
— C'est ainsi, dit Hippolyte.
— Mais vous comprenez à quoi vous vous exposez par cet aveu ?
— Oui, répondit Hippolyte en souriant tristement; oui, je le sais : à Florence le vol est puni de mort.
— Et vous persistez ?
— Je persiste.
— Emmenez le prévenu, dit le podestat. Et les gardes qui avaient arrêté Hippolyte conduisirent le jeune homme en prison.
Le procès d'Hippolyte s'instruisit bientôt, au grand étonnement de toute la ville : on ne pouvait croire que du jour au lendemain ce bon et noble jeune homme, dont chacun connaissait le cœur loyal, se fût laissé entraîner à une action déshonorante ; mais il fallut bien que les plus incrédules abjurassent leur incrédulité, lorsque, les débats ayant été ouverts, Hippolyte de Buondelmonte répéta en face de tous ce qu'il avait déjà dit au podestat, c'est-à-dire qu'il avait voulu s'introduire dans le palais des Bardi pour s'emparer de ce précieux morceau de la vraie croix. Il n'y avait pas longtemps que pareille chose était arrivée à Rome ; une femme, par un sentiment de foi mal dirigé, avait volé le miraculeux Bambino de l'église d'Ara-Coeli. Le désir d'assurer la victoire à sa famille pouvait servir de motif plausible à la tentative d'Hippolyte, surtout dans ces temps de baine exaltée et de croyances profondes. Aussi commençaton de croire à Florence qu'effectivement Hippolyte de Buondelmonte avait essayé de commettre ce vol. Comme d'ailleurs au lieu de nier il affirmait, comme toutes les questions du. juge amenaient sur ses lèvres la même réponse, il fallut bien que les juges portassent leur jugement. Hippolyte de Buondelmonte fut condamné a la peine de mort.
Quoique tout le monde connût le texte de la loi, la sensation fut profonde. On espérait que les juges acquitteraient l'accusé. Les juges hésitèrent en effet un instant ; mais devant les affirmations du prévenu Ils ne purent faire autrement que de condamner. En effet, s'ils absolvaient, comment porter la même peine à l'avenir, par exemple, contre un véritable voleur qui nierait ?
On pensa qu'Hippolyte ferait quelque aveu au prêtre chargé de le préparer à la mort -, mais il ne lui dit rien, sinon qu'il était un grand pécheur, et qu'il le suppliait de prier pour lui.
Sa mère avait demandé à le voir : cette pauvre femme au désespoir avait toujours assuré que son fils n'était pas cou-
pable, et que, si elle le revoyait, elle saurait bien lui tirer son secret du cœur. Mais Hippolyte se dena de sa faiblesse filiale, et il fit répondre à sa mère qu'ils se reverraient au c-iel.
Hippolyte ne demanda qu'une seule chose : c'était que, comme la mort des voleurs était infâme, la seigneurie permit qu'il eut la tête tranchée au lieu d'être pendu. La seigneui'ie accorda au condamné cette dernière faveur.
La veille du jour où il devait être exécuté, on lui apprit la fatale nouvelle a dix heures Un soir, il remercia le greffier qui était venu la lui annoncer ; et comme derrière le greffier était un autre homme plus grand que lui de toute la tète, et vêtu mi-partie de rouge, mi-partie de noir, il demanda quel était cet h'omme : on lui dit que c'était le bourreau. Alors il détacha une chaîne d'or de son cou et la lui donna, en le remerciant de ce que le tranchant de son épée allait lui sauver l'infamie. Puis il fit sa prière et s'endormit.
Le lendemain en se réveillant Hippolyte appela le geôlier et le pria d'aller chez le podestat pour implorer de lui une grâce : c'était que le cortège mortuaire passât devant la maison des Bardi. Le prétexte qu'alléguait Hippolyte était le désir qu'il avait de profiter des derniers instaus qu'il avait à vivre pour pardonner à ses ennemis et recevoir leur pardon. Le motif véritable de sa demande c est qu'il voulait voir Dianora une fois encore avant de mourir. Les circonstances dans lesquelles Hippolyte présentait cette requête lui donnaient un caractère trop sérieux pour qu'elle fut refusée. Hippolyte obtiut la permission de passer devant la maison des Bardi.
A sept heures du matin le cortège se mit en marche ; la foule se pressait dans les rues que le condamné devait traverser ; la place sut laquelle était dressé l'échafaud regorgeait de peuple depuis la veille au soir. Les autres quartiers de Florence ressemblaient à un désert.
Le cortège traversa le Ponte-Vecchio, qui faillit crouler dans l'Arno, tant il était surchargé de monde, puis il s'engagea dans la via dei Bardi. Des gardes marchaient en avant pour ouvrir le chemin ; le bourreau venait ensuite, son épée nue sur l'épaule ; puis Hippolyte, tout vêtu de noir, la tête nue et le col découvert, marchait, tans faiblesse comme sans orgueil, d'un pas lent mais ferme, et se retournant de temps en temps pour adresser la parole à son confesseur. Derrière Hippolyte s'avançaient les pénitens portant la bière dans laquelle, après l'exécution, son corps devait être déposé.
Tous les membres de la famille des Bardi s'étaient réunis devant le seuil de leur palais pour recevoir le pardon de Buondelmonte, et pour lui rendre a leur tour les paroles de paix qu'ils eu devaient recevoir. Dianora, vêtue de noir comme une veuve, se tenait entre sou père et sa mère. Quand le condamné s'appTocha, tous les Bardi tombèrent à genoux. Dianora resta seule debout, immobile et pâle comme une statue.
ATrivé devant la maison, Buondelmonte s'arrêta, et, d'une voix douce et calme, dit le Pater, depuis Notre père qui êtes aux deux jusqu'à et pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons d ceux qui nous ont offensés. Les Bardi répondirent : Amen, et se relevèrent. Buondelmonte alors s'agenouilla à son tour. Mais en ce moment Dianora quitta son père et sa mère, et alla s'agenouiller près de Buondelmonte.
— Que faites-vous, ma fille ? s'écrièrent en même temps le père et la mère de Dianora.
— J'attends votre pardon, dit la jeune fille.
— Et qu'avons-nous à te pardonner? demandèrent les parens.
— D'avoir pris un époux dans la famille de vos ennemis : Buondelmonte est mon époux.
Tous les assistans jetèrent nn cri de stupéfaction.
— Oui, continua Dianora en élevant la voix ; oui, et que tous ceux qui sont ici l'entendent : Hippolyte n'a point commis d'autre crime que celui dont j'ai été la complice. Quand il a été surpris montant à ma fenêtre, c'était de concert avec moi. Il venait chez sa femme, et j'attendais mon époux. Maintenant, sommes-nous coupables? faites-nous mourir ensemble; sommes-nous innocents? pardonnez-nous à tous deux.
Tout était expliqué: Hippolyte avait mieux aimé se charger d'un crime honteux et mourir sur l'échafaud que de compromettre Dianora. Dix mille voi\- crièrent grâce à la fols. La foule se rua vers les deux jeunes gens, dispersa les soldats, chassa le bourreau, brisa le cercueil : puis, prenant dans ses bras Hippolyte et Dianora. elle les porta en triomphe chez le podestat, où se trouva il la pauvre mère sollicitant encore la grâce de son fils.
Il n'est pas besoin de dire qu'à l'instant même la sentence fut révoquée. La seigneurie s'étant assemblée députa ei. même temps deux de ses membres aux Bardi et aux Buondelmonti pour les prier, au nom de la République, de se réconcilier et de consentir au bonheur des deux jeunes gens en gage de réconciliation. Si grands ennemis qu'ils fussent, les
ALEXANDRE Dl'MAS ILLUSTRÉ
Buondelmontl et les Bardi ne purent refuser a la république, qui priait quand elle avait le droit d'ordonner. Ainsi s'éteignirent, pour un temps du moins, les haines qui divisaient les deux familles. C'est en mémoire de cet événement qu'Hlppolyte de Buondelmonte fit bâtir la petite église de Santallarla-sopr'Arno.
SAINT ZANOBBI
Une Inscription gravée sur une pierre incrustée sous les fenêtres du palais Altovlti, et la colonne de la place du Dôme, commun •-ment appelée la colonne Saint-Jean, parce quelle est voisine du baptistère, constatent les deux plus grandi miracles qu'ail accomplis saint Zanobbi, évêque de Florence : 1 un pendant sa vie, l'autre après ta mort; l'un l'an 110 l'autre l'au 428.
Saint Zanobbi naquit non seulement d'une famille patri de Florence, mais encore qui avait la prétentl descendre de Zénobie, reine de l'almyre, qui vint à Rome sous le règne de l'empereur Auxéilen. Saint Zanobnl e.aii donc nen -eul ment de race noble, mais encore de racî royale.
Il avait vingt ans a peu prés lorsque la grâce le toucha, li alla trouver le saint évêque Théodore, qui l'instruisit dans la fol du Christ, et lui donna le baptême en présence de tout le clergé llorentin. Cette conversion, pour laquelle saint Zanobbi n'avait jas demandi > menient de sa famille. Irrita fort son pèl I en et sa mère Sophie, qui menacèrent le nôophyt iction ; mais saint Zanobbi. en entendant cette menace, tomba a genoux, priant Dieu d'éclairer ses parens comme il l'avait éclairé lui-même Dieu, miséricordieux pour eux < omme pour lui, se manifesta si visiblement à leur esprit, qu'accomplissant eux-mêmes L'action qu'ils avalent blâmée dans leur tils, ils vinrent a leur tour trouver l'êvèque Théodore, des mains duquel Ils eurent le bonheur de recevoir tous deux le baptême
Saint Zanobbi devint le favori de l'évéque, qui le fit successivement clerc-chanoine ei -<>us-d.acre. Bientôt sa réputation de piété et son amour du prochain se répandirent tellement, qu'on venait le consulter de toutes les villes dit i lie sur la voie la plus certaine à suivre pour gagner le ciel ;
et ses ci étalent si simples, sa morale si êvangêllque,
ses conseils si selon le cœur de Dieu 1411e chacun s'en retournait émerveillé de tant d'humilité jointe à tant de sagesse.
mu ces entrefaites, l'évéque Théodore mourut; et quoique saint Zanobbi eut trente-deux :ms a peine, il fut Immédiatement promu a 1 II est vrai que la réputation de saint Zanobbi était si grande, que salut Ambroise vint de Milan 1 l> rence pour le visiter, et prendre sur lui, disait- 11, des exemples de sainteté.
Saint Damaso régnait en ce même temps à Rome. Il entendit parler des mérites de saint Zanobbi, et le voulut voir II l'Invita donc à se rendre près de lui -, et saint Zanobbi, en fils soumis, s'empressa d'exécuter cet ordre et de se rendre aux pieds de sa Sali teté Saint Damase récompensa la prompte obéissance de saint Zanobbi en le nommant un des 1 iv ,!,• 1 Cghse romaine.
point a permettre qu'une preuve éclatante honneur n'était point immérité parût au jour. Un le le saint pontife, en compagnie de son diacre Za- Salnte Mar - du 1 Ib ; S 1
Sainte: la m ,■ , ,. Jour-là, il arriva que le pré-
fet de Et . 1 le fils état tombé en paralysie, et avait
1. tout lait Ses médecins, pensa qu'il ne lui restait d que dans on miracle, et fut Illuminé
de cetti ' le saint Zanobbi le pouvait faire
il vint don< ii h mu passage, et, tombant à ses
Pieds les 1 ix. Il le supplia au nom du Seigneu-
de rendre la aai Humble et modeste comme il
était, saim ; ..,,,, q]1 ,i se regardait
comme trop Insuffi 1 ne pour que lu, 11 ,lai
gn.lt accomplir un ml mains, Mais le préfet in
' " ensa qu'une oies longue
1 ce serait un doute di puissance de Dieu, puisque
Dieu » ■• par qui il lui 1 itt, par les grands comme
r les dignes les indignes, il sul-
I "" Père, et , iragé par le pontlfi
même, Il s'agenouilla près du lit du malade, resta longtemps les mains jointes, lés yeux ail II I et lai un
lu bout du doigt ir le corps du malade, n> par
la main ■
- Jeune homme, dlt-tl. si 1.1 volonté de Dieu est une tu t. lèves et que tu guérls-c- lève-toi et sois guéri, -
Et le Jeune homme se leva aussitôt et alla se jeter dans
les bras de son père a la grande admiration du peuple, du clergé et du pontife, qui, a partir de ce moment, commencèrent à regarder Zanobbi comme un saint ; opinion qui lui valut d'être envoyé par le pape a constantinople. pour combattre les hérésies qui commençaient à s'élever dans l'Eglise.
Dieu avait donné à Zanobbi le don des miracles, et par conséquent lavait fait participant a sa nature divine. Aussi Zanobbi, pensant que mieux valait combattre les hérétiques par les faits que par les paroles, et que les yeux sont plus promptement convaincus que les oreilles, débuta par se faire amener deux possédés que tous les médecins avaient inutllement tenté de guérir et tous les piètres vainement essayé d'exorciser. Mais Zanobbi eut à peir.e prononcé le nom di Jésus à leur oreille et fait le signe de la croix sur leur corps. que les démons s envolèrent en jetant un grand cri, et que les possédés, a jamais délivrés de la possession, tombèrent a genoux et rendirent grâce au Seigneur.
In pareil début, comme. on le pense bien, répandit le nom de Zanobbi dans toute l'Eglise et parmi tout le clergé de Constantinople. Depuis le temps des apôtres les miracles devenaient rares, et il était évident que ceux à qui Dieu en conservait le don étaient ses serviteurs bien-aimés. Chacun s'empressa donc d'écouter les paroles de l'évéque de Florence; et l'hérésie qui avait .iumencé de montrer sa tète au milieu de la sainte rglis.\ disparut, sinon pour toujours, du moins momentanément.
Mais le moment approchait où Notre-Seigneur Jésus-Christ allait permettre que la sainteté de Zanobbi e, latat dan- tout son jour, en lui donnant l'ocras on de faire un miracle pareil A celui qu'il avait fait lui-même en ressuscitant la nlle de Jaire chez les Gérasénlens, et le frère de Marthe à lléthanie.
Zanobbi était revenu .à Florence après son voyage d'Orient, et continuait, a la gloire lie Dieu et a la propagation de sa renommée, de rendre !a vue aux aveugles, la raison aux possédeset le mouvement aux paralytiques, lorsqu'une femme française, qui allait a Rome avec son Mis pour accomplir un pèlerinage promis, fut forcée, de s'arrêter à Floren jeune homme, fatigué du voyage, étant trop souffrant pour continuer son chemin
Cette femme était une sainte créature, pleine de fol et depiété; elle entendit parler des grandes vertus de Zanobbi et voulut le voir. Zanobbi fut pour elle ce qu'il était pour tous, le consolateur et le soutien des affligea, et la pèlerine reconmenl que l'esprit de Dieu était d lonune.
\u--i linéique amour qu'elle eût pour son fils, don! la santé allait toujours s'atfaiblis-ant, lorsque le saint lui eut donné le conseil de continuer son chemin v.
son enfant à Florence, elle obéit aussitôt, recommanda lu jeune homme aux soins et aux prière- du saint évêqu brassa l'enfant, et partit, quoique, sentant son mal croître de moment en moment, l'enfant la supphat de n
Le pauvre petit ne se trompait pas; le germe de la mort était en lui. et 11 alla chaque jour dépérissant, appelant sans cesse sa mère et répondant par ce seul cri : Ma mère ! ma mère 1 aux secours des médecins et aux exhortations du saint évêque. Aussi, soit qu'il fût condamné, soit que cette douleur de se trouver seul dans une ville inconnue empirât
r son état, son mal fit des progrès si rapide-, que
quinze jours après le départ de sa mère il expira en 1 en demandant à Dieu de la revoir une fois ei Mais Dieu, qui avait d'autres projets sur lui, ne le permit pas.
I.e jour même de s:l mort, et comme des mains étrangères venaient de rendre an pauvre tré) ara devoirs, sa mère, revenue de 1 pleine de Joie du bon et pieux voyage qu'elle avait fait, et pleine d'espérance de retrouver -on entant guéri.
Bile s'achemina donc rapidement vers sa demeure Mais -an- savoir pourquoi, a mesure qu'ell. Jt, rlle sen-
tait sou âne . errer \ quelques pas de la a renconti.i deux femmes qu'elle connaissait, . t qui, au lieu de la féliciter d. son bon retour, continuèrent I. en détournant la tête \u seuil de la t un»
odeur d'encens qui l'épouvanta malgré elle: un instant elle demeura immobile et se demandant -i elle devait aller plus "au! Enfin. Jugeant que le mal le plus terrible qu'elle pût éprouver était l'angoisse qui lui brisait lame, elle s'élança dans la maison, monta rapidement l'escalier, et. trouvant les portes le se précipita dans la chambre
niant en , riant a son tour Mon til-