I.A VII. LA PALU1ERI
haute estime pour le duc d'Aumale. C'était sous lui que le jeune colonel avait fait son apprentissage de guerre ; et quand il avait, au col de Mouzaïa, reçu le baptême de feu, c'était le prince royal qui lui avait servi de parrain.
Un jour, dans une de ces longues causeries où nous parlions de toutes choses, et où, las d'être prince, il redevenait homme avec moi, le duc d'Orléans m'avait raconté une de ces anecdotes de cœur auxquelles la narration écrite ôte tout son charme ; puis le prince racontait admirablement bien; il avait l'éloquence de la conversation, si cela se peut dire, au plus haut degré. Enfin, il savait s'interrompre pour écouter, chose si rare chez tous les hommes qu'elle devient merveilleuse chez un prince.
Il y avait dans la voix du duc d'Orléans, dans son sourire, dans son regard, un charme magnétique qui fascinait. Je n'ai jamais retrouvé chez personne, même chez la femme la plus séduisante, rien qui se rapprochât de ce regard, de ce sourire et de cette voix.
Dans quelque disposition d'esprit qu'on eût abordé le prince, il était impossible de le quitter sans être entièrement subjugué par lui. Etait-ce son esprit, était-ce son cœur qui vous séduisait. C'était son cœur et son esprit, car son esprit presque toujours était dans son cœur.
Dieu sait que je n'ai pas dit un mot de tout cela, pendant qu'il vivait. Seulement, j'avais une douleur, j'allais à lui; j'avais une joie, j'allais à lui, et joie et douleur il en prenait la moitié. Une partie de mon cœur est enfermée dans le cercueil sur lequel j'écris ces lignes.
Or. voilà ce qu'il me racontait un jour.
C'était sur les bords de la Chiffa, la veille du jour fixé pour le passage du col de Mouzaïa. Il y avait un engagement acharné entre nous et les Arabes. Le prince royal avait successivement envoyé plusieurs aides de camp porter des ordres ; un nouvel ordre devenait urgent par cela même que le combat devenait plus terrible ; il se retourna vers son état-major et demanda quel était celui dont le tour était venu de marcher?
— C'est à moi. répondit le duc d'Aumale en s'avançant. Le prince jeta un coup d'œil sur le champ de bataille.
il vit à qyel danger il allait exposer son frère. A cette époque, qu'on se le rappelle, le duc d'Aumale avait dix-huit ans à peine ; homme de cœur, c'était encore un enfant par l'âge.
— Tu te trompes, d'Aumale, ce n'est pas à toi, dit le duc d'Orléans.
Le duc d'Aumale sourit ; il avait compris l'intention de son frère.
— Où faut-il aller et que faut-il dire? répondit-il en rassemblant les rênes de son cheval.
Le duc d'Orléans poussa un soupir, mais il sentit qu'on ne marchandait pas avec l'honneur, et que celui des princes est plus précieux encore à ménager que celui des autres hommes.
Il tendit la main à son frère, la lui serra fortement, et lui donna l'ordre qu'il attendait.
Le duc d'Aumale partit au galop, s'enfonça dans la fumée et disparut au milieu de la bataille.
Le duc d'Orléans l'avait suivi des yeux, tant que ses yeux avaient pu le suivre ; puis il était resté le regard fixé sur l'endroit où il avait cessé de le voir.
Au bout d'un instant un cheval sans cavalier reparut. Le duc d'Orléans se sentit frémir des pieds à la tête : ce cheval était du même poil que celui du duc d'Aumale.
Une idée terrible lui traversa l'esprit ; c'est que son frère avait été tué, et tué eu portant un ordre donné par lui !
Il se cramponna à sa selle, tandis que deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux et roulaient sur ses joues.
— Monseigneur, dit une voix à son oreille, il a une chabrnque rouge !
Le duc d'Orléans respira à pleine poitrine. Le cheval du duc d'Aumale avait une chabraque bleue.
Il se retourna et jeta ses bras au cou de celui qui l'avait si bien compris. Le duc d'Orléans me le nomma alors. J'ai ouhlié son nom. C'est un de ses aides de camp, je le sais bien, ou Bertin de Vaux, ou Chabot-Latour, ou d'Elchingen.
Dix minutes après, le duc d'Aumale, sain et sauf, après s'être acquitté de son message avec le courage et le calme d'un vieux soldat, était de retour près de son frère.
Je vous l'ai dit, toute cette petite histoire est ) ien pâle, écrite par moi : racontée par le prince lui-même, avec sa voix tremblante, avec ses yeux mal essuyés, c'était une chose adorable.
Oh ! s il m'avait été permis , l'écrire cette vie, si court ■ i i cependant si remplie! de raconter, presque un à un, comme depuis quatorze ans je les avais vus passer devant moi, ces jours tantôt sombres, tantôt, sereins, tantôt éclatans ! Si de cette existence privée j'avais eu le droit de faire une existence publique, on se serait agenouillé devant, ce cœur si bon, si pur et. si grand, comme devant un tabernacle.
Il y avait en lui trop de choses venant de Dieu. Ses vertus
IG
tient le ciel. Dieu l'a repris avec ses vertus, et maintenant i est la terre qui est veuve.
latorze ans. comprenez-vous bien, je lui avais
tour à tour demandé l'aumône pour les pauvres, la liberté
pour Us prisonniers, la vie pour les condamnés â mort, et
As, pas une seule fois, je n refusé.
pour moi. .et homme à qui ((pendant
demandé pour moi ! (l)
naît i moi pour une chose juste, quelle qu'elle fût.
réclamation ou m mpagnon du champ de ba-
amarade de llége :
i-ais-je, la première fois que je verrai le le lui en parlerai.
Et li m faite, sj toutefois, je le répète la
était juste à faire
nce avait autant de justesse dans l'esprit lins le cœur; c'était un mélange de bon et de grand il sentait comme Henri IV; il voyait comme
même temps qu'au duc d'Aumale l'écrivais a la Dieu merci ! pour Tenter de la consoler. le-meme svoui au'll n'y a pas de consolation ' ■ m ii i perd son enfant. Racbei ne
ne ipie ses enfans n'étaient plus Et noluil • unt.
Ma lettre avait quatre lignes, je crois Voila oe que je lui dl
PI irez, madame route la Franc* pleure avec
grandes douleurs dans ma vje: i perdu ma mère; l'autre, le Jour
où vous ave/ perdu votre dis ..
a la princesse royale, à la duchesse d'Orléai
ave d'un mari et d'un trône, rien, ,,,,.,, (1 envoyer cette prière
êtes ara i leux, faites-moi tel que vous '''"'' je ne demande pas autre chose a
Dieu pour ma '-'luire, a moi. et pour le bonheur de la
Un "'"' sur li royal enfant et sur cette auguste veuve Le v lanvtei dentlei lé taire ma visite de I
année royal Après quelques Instan de i ai
i omte de Pai l ""i monseigneur, répondis je : ['ai eu 1 aonn rar de '"'"' lx fols. Kt je rappelai au prince
■ : u ■ ■ M i s ciri
N'importe, me dit-il, te rais l'aller chercher pour que vous lui fassiez vos compllmens
Il soi lira un instant .ut par
'■ "nain puis, s'approchanl de mot grat lié qui
était t han : pi rie I
mnez la main a monsieur, lui dit-Il; c'est un ami de papa et papa n'a j.a- trop d'amis.
eut lu. | |e. Tout
' princes royaux, Votre altesse a de» ami- et poli
ins sourit, et sur un signe de son i>ère, le
' endit sa i
"" ■ me dit .>'
D ■ .lus tard p i ■, ■
un vilain
i art di 1 otre Utesse
s mourir maintenant, dit-il av<
étendant la main vers la i bambre de i i dn eût pu de la pi dit:
" aulne que l'a ,,„, dit-il.
Le ii étatl unp , ., i-,
fois plus
'•' Pin» de i onui i que '• du d i >i li
tn'il aval) lui a parlait
ii il en parlai! souvent dalt iir i omme i • , plein
i loi ence
i ma use trois lettres mortualrea a l'aminonsli m i ii De
rien d'offt le) . mais i onun
" I 'lii qi
' " ■ iOUit ceutê frana! .. pool
l< i ' iinbécilo» I
idinairement le journal le mieux informé de 1 Italie, il croyait a la réalité de la nouvelle.
Je rentrai donc chez moi. ayant fait un pas de plus celte affreuse certitude
■ ei rit a la reine que je prouvé que deux
dans ma \ vrai. J'ajouterai que
cette douleur qui prouvée en perdant ma mère, le
prince royal lavait tendremem pai aiment
les noms de ces deux aimés de mou cœur, que je Tois niaintenant ensemble en regardant le ciel, se trouvent n 1 un a l'autre dans mon souvenir.
■ •n m'annonça que ma mère venait frappée pour la deuxième fois d une apoplexie foudroyante. ! mière avait précédé de trois dément la i
seatation de Henri ;//.
!■ courus au faubourg du Roule, où demeurait ma mère. Elle était San!
ndant. à mes ■ ris. à mes larmes, à mes sanglot surtout grâoi estinct du coeur qui ne meurt .lie/
la niere qu'après la mort. Dieu permit qu'elle ouvrl yeux, m i mnflt.
n tout i '■ ni rider d'ab n ■ ette
. i miracle : je di •;.
vie
Si jamais prières ardentes et larmes désespérées coulèrent de ii bouche ■■' •' yeux d'un fils sur le front d un mourant je puis dire que ce sont les prières et les larmes qui coulèrent de ma bouche et de mes yeux sur le front de ma mère.
Cette fois je demandais trop sans doute: Dieu di ouraa le mal fit de minute en minute de visibles et ter» ribli
J'avais besoin de répandre mon cœur. Je pris une j'iume el i'écTivis au il Pourquoi a lui plutôt qu'a url
autre? C est que je l'aimais mieux que tout autre.
Je lui écrivis que prés du lit de ma m inte je
priais Dieu de lui conserver son père et sa mère.
Puis je revins suivre sur Iront Lmi la marche
de l'agonie
i ie heure après, une voiture dont je n'entendis pas le ment sari' irte de la rue.
mil- une voix qui dl De la part du prince royal.
le me retournai, je lans la chambre voisl
Je m< le valet de chambre qui avait l'habitude de min-
: I c. i lu ,' :
— Soti nie dit-il, lait demander des nouvelles madame Dumas
Oh l mal. très mal -mer-
Au lieu de partir sur cette réponse, le î ilet de chambre resta un Instant Immobile et hésitant
— Eh bien • mon ami, 'ni dem l'y a t -il ?
— Il y a. n -lis si je 'toi- vous le
' n hé que je ne M'iis le -. a que le prince est ici
— Où cela?
\ la polie de la rue. dans sa voiture.
lurus l i portière était ouverte. Il me tendtt les deux mains Je posai ma t pi
Il avait i ru que nia niere demeurait avei mol i liivoli 11 avait monté nus iin a
il m avait suivi au t du l("iile
Il m I p unie
au noble i oui |
Je ne combien de lemp i Tout > e que
Je sais, i i -' que la nuit était belle el sereine, et que. par le carri briller les • ici
Six mois après . était lut qui pleur. m à mol qui lui rendais i i-vall fa
La prlm sinant un tomb
; lui que nous pleurons Oh I quand la mort lie choisit bien.
iilcur de ma vie. je
Au reste, je dois le dire, pauvre pi
que lin i mptait sur : it dit qu l
[ant quelque révélatloi doutait t injours de .eue haute fortune où chacun lui répétait qu'il était appelé
J'arrivai à Paris quelque .le courus au pavillon Marsan I
nneri Dd j'arriv i rnlère vi-ite iniand Je
partais.
\n nr éternel, me d
Oui, moi
de ' ond' ' elle ti
faite -ur noire Ji une colonel.
* leiia i»w
LA VILLA I-WLMIERI
Mi : c'esl vrai. Eli bien: vous le voyez, reprn-il en riant, voila le pourboire des princes en l'an de grâce 1841.
— .Meus du moins, répondis-je, Votre Altesse doit-elle être rassurée Bn voyant le soin que met la Providence a ce que vous ne touchiez pas ces pourboires
— tnii. oui, murmura le prince en prenant machinalement un bouton de mon habit ; oui, la Providence veille .sur nous,
testable; mais ajouta-t-ii en poussant un soupir. >; nu bien triste, croyez-moi. de ne vivre que par miracle :
La Providence s'était lassée.
Le lendemain au matin, je reçus une lettre de notre ambassadeur.
■■ lettre contenait la dépêche télégraphique que monsieur Belloc venait de recevoir:
« Le prime royal a lait ce matin, a onze heures, une chute de voiture : il est mort ce soir a quatre heures et demie
« 13 juillet 1842. ■
Je n'avais plus qu'une chose à faire, c'était de partir de Florence pour assister a ses funérailles.
J'interrogeai tous les journaux qu'on reçoit à Florence pour savoir à quelle époque étaient fixées les funérailles du prince royal.
Je restai jusqu'au 26 juillet sans rien apprendre de positif Le 26, je lus dans le Journal, des Débats que le 3 août aurait lieu la cérémonie de Notre-Dame, et le 4 l'inhumation dans les caveaux de Dreux.
Je pris mon passeport, et le 27 à deux heures, je montai dans un bateau à vapeur qui partait pour Gênes. Le lendemain, à neuf heures du matin, je prenais terre lurais à la poste. La malle partait, il n'y avait pas de place, elle emporta seulement une lettre de moi au leur de la poste de Lyon.
Je louai une voiture et je partis.
Je voyageai jour et nuit, sans perdre une heure, sans gaspiller une seconde. J'étais à Lyon le 1er août, à trois heures de l'après-midi.
Je courus à la poste. Ma lettre était arrivée à temps. Une avait été retenue. Si cette place m'avait manqué, J'avais fait trois cents lieues inutilement, j'arrivais trop tard Seulement alors je respirai.
Le surlendemain j'entrais dans Paris à trois heures du matin
Restait la crainte de ne pas pouvoir me procurer de billet
pour la cérémonie. A sept heures, je courus chez Asseline.
Peut -être ne connaissez-vous pas Asseline, mais les pauvres
le connaissent, et parlent tous les jours de lui à Dieu
dans leurs prières.
C'est un de ces hommes comme la Providence en met de
en temps près des bons princes, pour les rendre
eilleurs encore.
ait déjà sorti. Pauvre désolé qu'il était aussi! il y ait quinze jours qu'il ne dormait plus et qu'il manait a peine.
La première chose que je vis, ce fut la gravure de Cala- ;itta cette belle gravure de ce beau tableau de monsieur grès.
J'avais vu le tableau dans l'atelier de notre grand peintre veille de mon départ. Je retrouvai la gravure dans le uiuet d'Asseline le jour de mon arrivée Dans l'intervalle, ne qui animait ces yeux si doux, si bons, si intelligens, itait éteinte, y a en Italie un proverbe qui dit, ou plutôt un préjugé [ue, lorsqu'on lait faire son portrait en pied, on it dans l'année.
i ivaii demandé, six semaines auparavant, en voyant le ■ur Ingres, pourquoi le cadre coupait la lessous des genoux.
m'avait répondu, je ne sais si la chose est vraie, que i son fils de ne point Caire faire son en pied et que le prince, en souriant aux craintes gternelles, avait accordé cette demande à la reine.
était posée sur un canapé. Je m'agenouillai
vant le canapé sellne rentra Nous nous jetâmes dans les bras l'un
n m'avait gardé un billet; je ne lui avais pas
écrit mais ii avait compris que je devais venir.
I'"1" :l s'étail dout que le ne \ marais quitter le corps du prince qu'à la porte du caveau royal, et il aval mandé pour moi la permission de le suivre à Dreux.
Alors recommencèrent les douloureuses questions et les tristes réponses. Le malheur était si inattendu que je u'j pouvais croire, et qu'il me semblait que je faisais un rêve dont le bruit de ma parole allait me réveiller.
A neuf heures, je partis pour Notre-Dame. Les rues de Paris avaient un aspect de tristesse que je ne leur avais jamais vu. Puis, pour moi, chaque signe de douleur naît nouveau et parlait tout haut a ma douleur'. Ce.- drapeaux avec des crêpes, ces bannières avec leurs chiffres . Xotre- Iiami' tout entière avec sa tenture, Notre-Dame pareille à un grand cercueil, renfermant l'espoir public qui venait de. mourir, Notre-Dame transformée en chapelle ardente avec ses trente mille cierges qui en faisaient une fournaise ; toutes ces choses que les Parisiens voyaient depuis longtemps, tout ce spectacle funèbre auquel ils étaient habitués depuis une semaine, je le voyais, moi, pour la première fois, et il me parlait a moi plus haut qu'a personne.
De la tribune où j'étais, je voyais parfaitement le cercueil ; j'aurais donné, je ne dirai pas de l'argent, mais des jours, mais des années de ma propre vie pour aller m'agenouiller devant ce catafalque, pour baiser ce cercueil, pour couper un morceau du velours qui le couvrait.
Une salve de coups de canon annon a l'arrivée des princes. Les canons comme les cloches sont les interprètes des grandes joies et des grandes douleurs humaines ; leur voix de bronze est la langue que se parlent, dans les circonstances qui les réunissent, la terre et le ciel, l'homme et Dieu.
Les princes entrèrent. Cette fois la sensation fut profonde et agit sur tout le monde. Le prince royal, c'était leur âme; leur lumière à eux émanait de lui. Aussi étaient-ils brisés de douleur ; ils n'avaient pas songé qu'ils pouvaient deux fois perdre leur père.
La cérémonie fut longue, triste et solennelle. Quarante mille personnes entassées dans Notre-Dame faisaient un tel silence, qu'on entendait jusqu'à la moindre note de chant sacré, jusqu'au plus faible des frémissemens de l'orgue, au milieu desquels venait de temps en temps mugir un coup de canon. J'ai peu vu de spectacles qui puissent donner aussi puissamment l'idée du deuil d'une grande nation.
Puis vint l'absoute, c'est-à-dire la cérémonie touchante entre les cérémonies mortuaires. Les princes montèrent successivement, selon leur âge, jusqu'au cercueil fraternel, secouant, l'eau bénite, et priant pour l'âme qui les avait tant aimés. Il y avait quelque chose de poignant dans ces ascensions successives et dans l'insistance de ces quatre jeunes gens, suppliant Dieu de recevoir dans son sein celui qu'ils avaient si souvent serré vivant dans leurs bras.
Je restai un des derniers, j'espérais pouvoir me rapprocher du cercueil : c'était impossible.
Tous ceux qui liront ces lignes ont probablement perdu une personne qui leur était chère ; mais si cette personne est morte lentement entre leurs bras, s'ils ont pu suivre sur son front les progrès de l'agonie, s'ils ont pu recueillir dans un dernier souffle l'âme qui, portée par ce souffle suprême, montait au ciel, il y a eu, certes, pour eux, douleur moins poignante que si, ayant quitté cette personne aimée, pleine de santé, de force et d'avenir, ils la retrouvent, au retour d'un long voyage, enfermée dans un cercueil que non seulement ils ne peuvent ouvrir, mais dont Us ne peuvent pas même s'approcher. Comme j'enviais le désespoir dd ceux-là qui, dans cette pauvre maison de l'allée de la Révolte, l'avaient vu lentement expirer sur ces deux matelas posés par terre ; qui avaient vu se fermer ses yeux, qui avaient suivi son agonie ! Ceux-là avaient pu ramasser une boucle de ses cheveux, couper un morceau de son habit, déchirer un lambeau de sa chemise ! (1)
(1) Le lendemain de ta publication do cet article je reçus la lettre
suivante :
« Monsieur,
„ Dans le- lettres que vous avez publiées dans le SiicU, vous manifestez le regret de ne posséder aucune reliq [ui matérialisi h pos
yeux ei à votre pensée les derniers moinens de votre noble et malheureux tint monseigneur le duc d'I Irléans.
h plus heureux que vous, je possède la serviette su laquelle il a reposé -;i tête mourante, et qui est encore tout imj régi t o 'le .en saue.
.1 , nsiaiiiineiit refusé il on d ici u> n I eu partie, afin de nc^ pas
céder aux sollicitations d'une simple curiosité, mais à vous, monsieur,
je riens l'offrir tout entière Trop heureux si je pui li sndre moins
pénibles ie- douleurs el vos regrets.
« Dans le .-as probablo ou vous auriez obtenu quelque chose 'le la dépouille ilu prince veuille/ r igardei ma lettre c i ion avei
« Je n'ai pas besoin, j'espère, par • explication quelconque, île
vous tenir en garde eontre la pensée d'une mystilicati [ui
rien moins, a un- yeux, qu'un crime mi un sacri] ige, i Veuillez agréer, etc
« CHARDON, docteur, 32, rue Radier.
H Paris, 16 novciubre n
11 faillit -
Nous devions aller à Dreux en poste. Nous étions quatre dans In même voiture, trois amis de collège du prince et moi; « était Guilhem le député; c'était Ferdinand Leroi, secrétaire général de la préfecture de Bordeaux ; c'était Bocher. bibliothécaire du duc d'Orléans. Tous trois avaient vécu dans 1 intimité du prince royal, car le prince royal était Adèle surtout à ses souvenirs de classes. 11 y avait mois à peine que j'a\ Une, placé
che* lui un de ses anciens condisciples, oui n'avait pour toute protection près du prince que ses souvenirs, et un petit chiffon de papier déchiré à son cahier d'écolier de troisième. Le hasard nous avait réunis; nous étions les seuls qui, en dehors de la maison du roi ou de la maison du prince, eussions eu ridée de suivre le corps jusqu'à Dieux; nous étions les étrangers de la cérémonie.
Aussi nous fallut-il partir de bonne heure, de peur de ne pas trouver de chevaux, car nous n'avions pas d'ordre pour en prendre.
Cette douleur dont j'ai parlé avait débordé bien au delà de la capitale Partout, sur notre passage, nous retrouvions triste et morne. Les grandes villes étaient tendues de noir, les villages avaient des crêpes à leurs dradans quelques endroits s'élevaient des arcs mortuaires, des reposoirs funèbres devant lesquels devait s'arrêter le cercueil du prince.
Les nations ont donc leur deuil comme les individus, triste à la fols comme celui d'une mère qui a perdu son fils, et de toute une famille qui a perdu son père.
Comparez à cela les trois [ue uos
pères et nous avons vus ; i omparei a cela les chants Joyeux et le.- •!: a?ee Insultantes qui a . ompagnèrent le cercn Louis XIV, les malédictions qui aceon I le cercueil
de Louis XV. et 1 Indifférence qui accompagna celui de Louis XVIII.
Ceci est cependant un grand démenti à ceux qui nous appellent la nation régicide Qu'était-ce donc que d'Orléans, si ce n'était notre roi a venir? Pauvre prince! quel miracle il avait fait ! il nous avait réconciliés avec la royauté.
Nous arrivâmes à Dreux pendant la nuit. A grand peine
trouvâmes-nous une petite chambre où nous fûmes obligés
us installer tous les quatre. Il y avait neuf nuits
que je ne m'étais couché ; Je me jetai sur un matelas et
je dormis quelques heures.
Nous filmes réveillés par le tambour : les gardes nationaux arrivaient par milliers, non seulement des villages et des villes environnans, mais encore des points les plus éloignes NOOS vîmes arriver la garde nationale de Vendôme. Ces braves gens qui la composaient avalent fait ntecinq lieues à pied, et s'éloignaient dix Jours de leurs affaires pour venir assister a cette dernière revue que devait passer le prince royal
idant il n'y avait ni croix, ni coups de fusil à venir chen her ; ces deux mobiles avec lesquels on fait faire aux Français tant de choses Il v avait un cercueil a accompagner jusqu'au caveau tout. Il est vrai que ce cercueil renfermait l'espoir de la France.
A mesure que les gardes nationaux arrivaient, on les haie sur la route. A chaque instant cette haie ngealt et s'épaississait ; elle eouvrV. bientôt plus d'une demi-lieue de terrain.
Des le matin nous nous étions assurés que nous pourrions entrer dans la chapelle. Comme la chapelle de Dreux est une simple . luipelle de famille, il y tient à peine cln- ;ies. J'aval 'te occasion
trouver le sous-préfet, et I rail fut que ce sous-
réchal, un de mes anciens amis. Lui aussi, il avait connu personnellement le prince; Je n'eus donc point affaire a une douleur officielle, mais à une grande et réelle afflli tlon il no le pas le quitter, et qu'ainsi
Il ré] nous faire entrer.
En ce moment on tait en vue
de la ville. De ce moment commencé à
du ministre di l'intérieur, qui, i 1 aide .11 D l.ondait lui-
■ i un quart d'heure la reine le Pou-
vait doni suivre du nielle
pu suivre des yeux quelque sorte à la messe mortuaire ; elle pouvait, agenouil-
larmes et aux prières qui coulaient et murmuraient i vingt l ssl y avait-Il qui Iqui mouvement lenl el m] travers les
les dei ivelles de son fils trei
tait que pour i. evolr s ■
iieminftme« an dennl du . orps i
trajet que le char funèbre devait parcourir, depuis la poste jusqu'à la chapelle, était tendu de noir, et à chaque maison pendait un drapeau tricolore pavoisé de deuil.
Arrivés au bout de la rue, nous aperçâmes le char arrêté : on descendait le cœur, qui devait être porté à bras, tandis que le corps devait suivre, traîné par six chevaux caparaçonnés de noir. Je me retournai vers le télégraphe : le télégraphe annonçait a la reine la douloureuse opération qui s'accompli- moment.
Oh ! suprême bienfait des larmes : don céleste fait par la miséricorde infinie du Seigneur à l'homme, le même jour où, dans sa sagesse mystérieuse, il lui envoyait la douleur!
Nous attendîmes; le cercueil s'approchait lentemen* cédé par l'urne de bronze dans laquelle était renfermé le cœur. Urne et cercueil passèrent devant nous; puis les aides de camp du prince, portant le grand cordon, l'épée et la couronne; puis les quatre j te nue, en grand
uniforme et en manteau de deuil ; puis la maison militaire et civile du roi, au milieu de laquelle on nous fit signe de prendre notre place.
T'aperçus Pasquler : il était changé comme s'il eût manqué de mourir lui-même.
Pauvre l'as. piier : . était à lui quêtait échue la plus rude épreuve. Après avoir vu mourir le prince dans ses bras. c'est lui qui avait fait l'autopsie il avait coupé par morceaux ce corps auquel, pour épargner une souffrance, il eût, de son vivant, donné sa propre vie.
Comprenez-vous une douleur plus grande que celle du médecin qui, près d'un agonisant bien-aimé. lisant seul dans l'avenir de Dieu, et reconnaissant qu il n y a plus d espérance, est forcé d'arrêter les larmi IX, de pousser le sourire sur ses lèvres pour rassurer un père, une mère, une famille au désespoir ; qui ment par religion, et qui, sentant l'impuissance de son art. se condamne luimême, pour accomplir le devoir qui lui est imposé par la science, à torturer, pieux bourreau, i e pauvre mourant dont, sans lui peut-être, l'agonie au moins serait douce ; puis, après la mort, qui est condamné à aller, le scalpel à la main, chercher jusqu'au fond du cœur, dont trente ans il a écouté avec inquiétude les pulsations, les causes de cette mort et les traces qu elle y a laissées en passant ! i ce qu'il. avait souffert. Aussi, en regardant en aril ne comprenait pas le courage qu'il avait eu; il frissonnait a l.i -cuie pensée de ce qu'il avait fait.
Une fois, il y a trois ans. on avait craint pour lé ] :
Quelques symptômes de phtisie pulmonaire avaient effrayé
l'amitié de ceux qui l'entouraient Personne n'avait osé
ilr le malade, dont les journées pleines de fatigue
et dont les nuits pleines de veilles pouvaient empirer l'état.
Alors je m'étais chargé décrire au prince, et je lui avals écrit.
Pourquoi m'est-il impossible de publier la lettre qu'il me répondit à cette occasion !..
L'autopsie avait prouvé que c( ent non seu-
lement niais encore dénuées de tout fonde!
Il est vTal que Pasquler avait toujours répondu sur sa tête qu'il n'y avait rien a craindre de ce côté.
Près de lui était Boismllon sous i mil duquel le ; royal avait grandi Le maître, tout brisé de douleur, suivait le deuil de son êll
— il v a aujourd'hui douze ans. me dit-il, que le | rentrait a Paris a la tête de son régiment ; vous le rappelez-vous 1
Oui me le rappelais; Il m'avait serré la main
en passant, tout resplendissant d'enthousiasme et de Joie ni uniforme de colonel de hussards
Quatre ans après, en lui rappelant qu'il avait port, élégant uniforme, je sauvais, par son intermédiaire. ! à un mort.
Hélas! le pauvre soldat ressuscité ne peut plus même lujourd'hul pour celui qui l'a tiré du tombeau: La. le a étendu la n près de lui qu'il en est devenu (ou.
Le prince pavait sa dans une maison de
Ce soldat rebelle s'appelait Bruj ppeler-voust
it tenté un.
candeur e aime le
■;. une de ces fontaines que lùeu élève pour lepandre. , ,
halte d'un instant. 1 i ' '•'< '' lni
station mortuaire. La touchante cérémonie de l'ai
m marc!
,,. ,i y eut un moment dvmliarrns. et je ru.- trouvai ,, . . le cœur.
Il de plomb 'pu .
, u , ln. ■ ... eût .lit que
,r. voulaient me dire un dernier adieu Je
. ils m évano t
I/urne ortège; le cercueil fut repli
LA VILLA PALMIERI
ff7
SOI la voiture, et l'on continua de s'avancer par une route Mire qui rampe aux flancs de la montagne, au sonate laquelle s'élève la chapelle mortuaire, ivés i la plate-forme, nous nous trouvâmes en face de se. Sous le portique étaient l'évéque de Chartres et lergé.
Au Lias des degrés, seul et attendant, se tenait, debout. ■ mme vêtu de noir, pleurant à sanglots, et mordant un mouchoir entre ses dents.
homme, c'était le roi !
lit une chose profondément triste, triste en dehors
de toutes les opinions et de tous les partis, que le roi at-
it le cadavre du prince royal, que ce père attendant
le corps de son fils, que ce vieillard attendant les restes
m enfant.
il était arrivé depuis la veille ; depuis la veille il avait
plusieurs fois essayé de travailler pour faire diversion à
sa douleur, et le matin même encore, le maréchal Soult était
entré dans son cabinet avec les rapports du jour. Il avait
lu deux ou trois dépêches, donné deux ou trois signatures ;
puis il avait jeté loin de lui plumes et papier, et il était
sorti pour voir venir le corps de son fils. Depuis plus d'une
demi-heure il attendait debout et pleurant sur le dernier
degré de la chapelle.
L'urne passa devant lui, puis le corps, puis les insignes royaux et guerriers. Les princes s'arrêtèrent; un intervalle je fit entre eux et l'aide de camp portant la couronne ; le roi entra dans cet intervalle. On descendit alors le cercueil, et le télégraphe annonça à la reine que le roi montait les degrés de la chapelle, menant le corps de leur premier-né.
Pauvre reine ! En arrivant de Palerme je lui avais rapporté un dessin représentant la chapelle où ce fils avait été baptisé.
Et le jour de ce baptême, celui qui le tenait entre ses i omme représentant la ville de Palerme, sa noble marraine, avait dit en le rendant à son père :
— Peut-être venons-nous de baptiser un futur roi de France.
Un mois auparavant, qui aurait pu penser que cette étrange prédiction ne s'accomplirait pas?
Le futur roi des Français entrait dans la chapelle mortuaire.
La cérémonie s'accomplit, plus douloureuse qu'aucune autre. Celle-là c'était la dernière, c'était la station suprême que faisait le cercueil entre le bruit et le silence, entre la vie et la mort, entre la terre et l'éternité !
Puis vint l'absoute, puis le De profun&te.
Puis on enleva le cercueil, et l'on commença dans le même ordre à s'acheminer vers le caveau
Seulement, pendant l'espace qui séparait le chœur de l'escalier caché derrière l'autel, le roi s'appuya sur ses deux fils aines, le duc de Nemours et le prince de Joinville ; mais, arrivés à l'escalier, les trois affligés ne purent descendre de front, et le roi fut obligé de s'appuyer sur sa propre force.
Il y avait déjà deux cercueils dans le caveau : celui de la duchesse de Penthièvre et celui de la princesse Marie. Ils étaient posés à droite et à gauche de l'escalier. La place du milieu était réservée pour le roi. C'était, contre toute attente, son fils qui venait la prendre. ' Pendant qu'on déposait le cercueil du prince royal sur ses supports préparés, le roi appuya son front et ses deux mains sur le cercueil de la princesse Marie.
Puis les prêtres murmurèrent un dernier chant, jetèrent une dernière fois l'eau bénite. Après les prêtres vint le roi, après le roi vinrent les princes, après les princes les quelques privilèges de la douleur qui avaient obtenu d'accompagner le cercueil jusqu'au lieu de sa dernière station.
On remonta dans le même ordre ,■ puis la porte se referma.
Le prince était désormais seul avec le silence et l'obscurité, ces deux fidèles compagnons de la mort.
Il y avait juste quatre ans, jour pour jour, heure pour heure, que j'avais mené le deuil de ma mère.
TABLE DES MATIÈRES
LA VILLA PaLMIEKI
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