LA VEILLE DE NOTRE PAME DE MARS
quand on aura cherché, au faubourg Saint-Irénée sur l'em-
■""'"< auquel était située la ville anticrue brûlée sous
''■nu,, 1rs rentes des palais d'Auguste et de Sévère les "luis des cachots qui servaienl nuit, de demeure'aux
est laves et les ruines de l'ancien ,„ï furent massa-
crés, au m siècle, dix-neuf mille chrétiens, qui n'ont pour
'l'iie que huit vers creusés sur le pavé d'une église
1111,111 sera redescendu par le chemin des Etroits, où Jean - Jacques Rousseau passa une nuit si délicieuse et où le il Mouton-Duvernet fut fusillé, vers le pont de la Mulatière, où commence le chemin de fer qui conduit à Saint-Etienne, et qui, à sa naissance traversant la montagne passe sous une voûte si étroite, qu'on lit au-dessus du cintre qu'elle forme cette inscription :
IL EST DÉFENDU DE PASSER SOUS CETTE VOUTE SOUS PEINE D'ÊTRE ÉCRASÉ (1) ;
qu'on sera revenu par la place Bellecour, l'une des plus grandes de l'Europe, et au milieu de laquelle se perd une
chétive stal Louis XIV; — on n'aura rien de mieux à
faire, si toutefois on veut faire ce que j'ai fait, que de prendre, à huit heures du soir, la voiture de Genève, et le lendemain, à six heures du matin, on sera réveillé' par le conducteur, qui, arrivé à la montée de Cerdon, a contracté pour le plus grand soulagement de ses chevaux, l'habitude d'inviter les voyageurs à faire un petit bout de chemin à pied invitation qu'ils acceptent d'autant plus volontiers, qu'on se trouve alors au milieu d'un paysage si grandiose et si accidenté, que l'on se croirait déjà dans une vallée des Alpes.
Sur les dix heures, nous arrivâmes à Nantua, située à Lextrémité d'un joli petit lac bleu saphir, encaissé entre deux montagnes, comme un joyau précieux que la nature craindrait de perdre. C'est dans cette petite ville que l'empereur Karl le Chauve, mort à Brios du poison que lui avait donné un médecin juif, nommé Sédécias, fut d'abord enterré dans un tonneau enduit de poix au dedans et au dehors, et enveloppé de cuir (2).
Quelques lieues plus loin, nous nous arrêtâmes à Bellegarde pour y dîner : aussitôt le repas pris, l'un de nous proposa d'aller voir, à dix minutes de chemin de l'auberge, la perte du Rhône. Le conducteur s'y opposa d'abord; mais nous entrâmes en rébellion ouverte contre lui. 11 nous dit qu'il ne nous attendrait pas ; nous lui répondîmes que cela nous était fort égal, et que, le cas échéant, nous prendrions, pour achever notre route, une voiture aux frais de l'admi nistr ation Laffitte et Caillard ; comme il n'avait pour lui que le postillon, et que celui-ci même se détacha de son parti à l'aspect d'une bouteille de vin que nous lui montrâmes du doigt sur une table de l'auberge, il fut contraint de céder a la majorité
Nous descendîmes par un sentier assez rapide que nous trouvâmes au bord de la grande route, et, quelques minutes après, nous étions arrivés au-dessus de la perte du Rhône ; un pont joint les deux rives du fleuve, dont un côté appartient à la Savoie et l'autre à la France ; sur le milieu du pont, deux douaniers, l'un sarde, l'autre français, veillent à ce que rien ne passe d'un Etat â l'autre sans payer les droits convenus. Ces deux braves gabclous fumaient le plus amicalement du monde, chacun d'eux envoyant des bouffées de tabac sur la terre étrangère ; signe touchant de la bonne intelligence qui unit Sa Majesté Charles-Albert et Sa Majesté Louis-Philippe.
C'est au milieu de ce pont que l'on se trouve le mieux placé pour examiner le phénomène qui nous amenait .1
RI e, qui accourt bouillonnant et profond, disparaii
à coup dans les gerçures transversales d'un rocher, pour reparaître cinquante pas plus loin: l'espace intermédiaire reste parfaitement à sec; de sorte que le pont sur li nous nous trouvions est jeté, non pas sur le fleuvesur le rocher qui couvre le fleuve. Ce qui se passe dans l'abîme où le Rhône se précipite, c'est ce qu'il est impossible de savoir: du bois, du liège, des chien des chats,
ont été jetés à l'endroit où il entre, attendus
\ lient a l'endroit où il soit ; le gouffre n'a jamais rien
rendu de ce qu'il avait englouti.
Nous revînmes à l'auberge, où nous trouvâmes notre conducteur furieux.
— Messieurs, nous dit-il en non ' \iolemment
dans notre caisse, vous nous ave e p ; u- demi-heure.
(h II pareil q jette recommandation toute paternelle n'a poinl
suffi, et que l'autorité b'csi cine obligée d1} ■ iter un rèp/Iemenl plus
Bévèrfl ; car, au-dessous on, on en lit a le
conçue en ces termes :
/( est défendu ie . isse te nuit?, sous peine de payer
l'amende.
(2) Annales de saint Bortin.
ALEXANDRE DUMAS HXl STRE
— Bah : dit le postillon en passant pris de nous, et en essuyant sa bouche avec la inanche de son habit, ta bête de demi-heure, on la rattrapera.
En effet, quoique la montée fût assez rapide, notre homme mit ses chevaux au grand trot, et nous avions reconquis le temps perdu en arrivant au fort de l'Ecluse.
Le fort de l'Ecluse est la porte de la France du côté de Genève; placé à cheval sur la route, qui passe à travers lui. adossé à un talus rapide et dominant un précipice à pic, il commande toute la vallée, au fond de laquelle gronde le Rhône, et qui, sur le versant opposé à la citadelle, n'offre, à demi-portée de canon, que Jes sentiers connus des seuls contrebandiers, et impraticables pour une armée.
A peine entrés dans le fort, la porte se referma derrière nous ; et, comme celle par laquelle nous devions sortir était encore close, nous nous vîmes complètement emprisonnés. Ces prêcaul nt recommandées à cause du peu de
temps ■:■ lit écoulé entre les affaires de juin et le
moment où nous nous trouvions. Cependant nos passeports nous furent demandés avec toute la politesse qui distingue la troupe de ligne de la gendarmerie; et. comme chacun de nous était parfaitement en règle, on ne fit aucune difficulté de rouvrir la porte ; nous nous retrouvâmes donc bientôt en lib' i
Au bout de trois heures de marche, et en sortant de Salnt-Genis. le postillon se retourna et nous dit :
— Messieurs, vous n'êtes plus en France Vingt minutes après, nous étions a Genève
US Tnt'R DC LAC
Genève est. après Xaples, une des villes les plus heureusement situées du monde : paresseusement couchée comme elle l'est, appuyant sa tête a la base du mont Salève, étendant jusqu'au lac ses pieds que chaque flot vient baiser. elle semble n'avoir autre chose a faire que de regarder avec amour les mille villas semées aux flancs des montagnes neigeuses qui s étendent a sa droite, ou couronnent le sommet des collines vertes qui se prolongent à sa gauche. Sur un signe de sa main, elle voit accourir, du fond vapo reux du la. [ères barques aux voiles triangulaires
qui glissent à la surface de l'eau, blanches et rapides comme des goélands, et ses pesants bateaux a vapeur, qui chassent l'écume avec leur .oitrail. Sous ce beau ciel, devant ces belles eaux, il se: Jle que ses bras lui sont inutiles, et qu'elle n'a qu'A respirer pour vivre: et cependant cette odalisque nonchalante, cette sultane paresseuse en rence, c'est la reine de l'industrie, c'est la commerçante ■ '.-. qui compte quatre-vingt-cinq millionnaires parmi ses vingt mille enfants.
re, comme l'indique son étymologie celtique | fondée il j a deux mille cinq cents ans. a peu près. César. ses Commentaires, latinisa la barbare, et fit de \ntomn. à son tour, changea, dans son Itinéraire, ce nom en celui de Qenabum. Grégoire de Tours. Les l'appela Janoba les écrivains du vni .m \\ -'île la désignèrent sous celui de Gebcnnn ; enfin, Ue l'i'H la dénoi de Genève, qu'elle ne
quitta pin
.Les premiers renseignera I histoire offre sur
ville nous sont transmis p 11 nous apprend au U
111 a Genève pour s'opposer à, l'Invasion des Hel
dans les Gaules, et que. trouvant la position favorable pour
un poste mllltain ' alors qu'il bâtit,
Mie qui divise le Rhône lorsqu'il sort du lac, une
qui porte encore son nom. Genève passa don
ion romaii du (apitoie: un
temple a Apollon fui ment occupé au-
: Mil par l'église S t qui sortait
du bord, dut a sa forme
Ion au milieu d ' icur d'être
pechi urs au dli a d ■ la mer \
,, bes et un couteau de
unaux •!•- icrlflce. De nos Jours.
. |iune s'appelle tout bonnement la Pierre
ton.
Genève demeura soumise aux Romains pendant l'espace de cinq siècles. En 426, cette mer barbare qui débordait sur l'Europe l'inonda de l'un de ses flots: les Burg-Hunds il) en firent l'une des capitales les plus importantes de leur lova urne. Ce fut pendant ce temps que le roi des Franks, Hlode-Wig (2), envoya au roi des Burg-Hunds, Gunde- Bald 3). demander sa nièce Hlod-Hilde 4) pour épouse; un esclave romain, dont les ancêtres peut-être avaient commandé » m^ Jules César à l'Helvétie et à la Gaule, vint humblement présenter à la jeune fille le sou d'or que lui envoyait le chef frank : elle habitait le palais de son oncle, situé à l'endroit où est aujourd'hui l'arcade du bourg du Four. La domination des Ost-Goths (5) succéda a celle des Burg- Hunds, mais ils ne possédèrent Genève que quinze ans. Le roi i*es Franks la reprit sur eux, et la rattacha de nouveau au royaume de Burgundie, dont elle resta la capitale jusqu'en 85S. A la mort de Ludvvlg le Débonnaire, elle échut en partage à Lod-Her, passa de ses mains eutre celles de l'empereur de Germanie, et, conquise sur lui par Karl le Chauve, qui la légua à son fils Ludwig. elle fut annexée, à la mort de celui-ci. au royaume d'Arles ; depuis lors. reconquise en 8SS par Karl le Gros, elle redevint la capitale du second royaume de Bourgogne, jusqu'en 1032, époque à laquelle elle fut enfin réunie à l'empire par Conrad le Salique, qui s'y fit couronner la même année par Hère-Bert, archevêque de Milan.
Il serait trop long de la suivre dans ses démêlés avec les comtes du Genevois et les comtes de Savoie : il suffira de dire qu en 1401 elle passa définitivement au pouvoir de i es derniers.
C'était l'époque où s'opérait, par toute l'Europe, une grande transformation sociale. Les communes de i s'étaient affranchies dès le xi<- siècle ; au xii», les villes de la Lombardie s'étaient érigées en républiques ; au commencement du xrv», les cantons de Schwltz. du ri et d'Ontervalden avaient échappé au pouvoir de l'empire, et avalent posé la base de cette confédération qui devait un Jour réunir toute l'Helvétie. Genève, placée au milieu de ce triangle populaire, sentit a son tour le feu que la liberté lui Hait au visage. En 1519. elle contracta une alliance avec 1 rlhourg, et bientôt après elle se Ha de combourgeoisie avec Berne : des enfants lui naquirent, qui devinrent de grands hommes ; des apôtres apparurent, qui prêchèrent la au milieu des supplices Bonnivard, jeté pour six ans les cachots du château de Chlllon, y resta attaché par une chaîne à un pilier; Pécolat se coupa la langue avec ses dents au milieu des tortures, et la cracha au bourreau qui lui disait de dénoncer ses complices; enfin Berthelier. coni l'éehafaud, sur la place de 1 Ile. et pressé de demander pardon au due. répondit :
— C'est aux criminels à demander pardon, et non pas aux de bien. Que le duc demande p?..don à Dieu, car 11 m'assassine !
Et il posa sa tète sur ,e billot.
i eliglon réformée, qui fit faire un si grand pas aux peuples, que, fatigués de ce pas. ils se sont reposés
entra a Genève, après avoir parcouru déjà une grande ■nagne et de la Suisse: ce fut une pul auxiliaire a la liberté, car elle ajouta les haines relu aux tu urues. L'évêque Pierre de La Beaume
Genève en 1535 pour n'y rentrer jamais. Millque
fut proclamée.
En 1536, Calvin s'établit à Genève: le conseil lui offrit une place de professeur de théologie. L austérité de ses mœurs 1 àpreté de son éloquence, la rigidité de ses prlniui donnèrent sur ses concitoyens une Influence que ne put lui faire perdre le supplice de Scrvet. et lorsqu'il mourut, en 1554. il laissa la petite ville de Genève eapitale nouveau monde rellgl protestant*
li s Emmanuel de Savoie m en 1602, pour r ire cette ville, une dernière tentative qui échoua onnue dans |es annales genevoises sous le nom de l'ffl parc, qu il in escalader les murailles par un corp» d'élite et surprit la ville sans défense au milieu de la nuit. Il n'en lut pas moins chassé par les habitants demi-nul et a moitié aines, qui , onsacrèrent l'anniversaire de cetu Ire par une fête nationale qu on célèbre encore aujourd'hui.
(l)Goi. livière.
Cent de QlumconfUirtt, donl les auteurs latin» oui fui Burnous.
| iiinnu auerner. en latin ClodeviCUl, ol en fianr.-iis moili
miption, I le**1 I, nomme de (■ rrt puitsani. en latin Cund. ' ..mil. \.iMc ri belle, ni latin Clolilda. et on français Ctolilde.
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litre 1 ll>,.o.,s et les M; es lla-Mrnei.
EN SUISSE
Les xviie et xvme siècles furent des siècles de repos pour Genève. Pendant ce temps, son commerce, riui date de cette époque, prit un tel accroissement, qu'aujourd'hui l'industrie est tout et la propriété territoriale rien. Si tous les citoyens du canton réclamaient leur part du sol, à peine si chacun d'eux en obtiendrait dix pieds carrés.
Napoléon trouva Genève réunie à la France, et l'attacha pendant douze ans comme une broderie d'or au coin de son manteau impérial. Mais, lorsqu'en 1814 les rois taillèrent entre eux ce manteau, tous les morceaux cousus par l'Empire leur restèrent aux mains. Le roi de Hollande prit la Belgique ; le roi de Sardaigne, la Savoie et le Piémont ; l'empereur d'Autriche, l'Italie. Restait encore Genève, que personne ne pouvait prendre, et qu'on ne voulait pas laisser à la France : un congrès en fit cadeau à la confédération subse, à laquelle elle fut agrégée sous le titre de vingt-deuxième canton.
Parmi toutes les capitales de la Suisse, Genève représente l'aristocratie d'argent : c'est la ville du luxe, des chaînes d'or, des montres, des voitures et des chevaux. Ses trois mille ouvriers alimentent l'Europe entière de bijoux ; soixante-quinze mille onces d'or et cinquante mille marcs d'argent changent chaque année de forme entre leurs mains, et leur seul salaire s'élève à deux millions cinq cent mille francs.
Le plus fashionable des magasins de bijouterie de Genève est sans contredit celui de Beautte ; il est difficile de rêver en imagination une collection plus riche de ces mille merveilles qui perdent une âme féminine ; c'est à rendre folle une Parisienne, c'est à faire tressaillir d'envie Cléopàtre dans son tombeau.
Ces bijoux payent un droit pour entrer en France ; mais, moyennant un droit de courtage de cinq pour cent, M. Beautte se charge de les faire parvenir par contrebande ; le marché entre l'acquéreur et le vendeur se fait à cette condition, tout haut et publiquement, comme s'il n'y avait point de douaniers au monde. Il est vrai que M. Beautte possède une merveilleuse adresse pour les mettre en défaut : une anecdote sur mille viendra à l'appui du compliment que nous lui faisons.
Lorsque M. le comte de Saint-Cricq était directeur général des douanes, 11 entendit si souvent parler de cette habileté, grâce à laquelle on trompait la vigilance de ses agents, qu'il résolut de s'assurer par lui-même si tout ce qu'on disait était vrai. Il alla, en conséquence, à Genève, se présenta au magasin de M. Beautte, acheta pour trente mille francs de bijoux, à la condition qu'ils lui seraient remis sans droit d'entrée à son hôtel à Paris. M. Beautte accepta la condition en homme habitué à ces sortes de marchés : seulement, il présenta à l'acheteur une espèce de sous-seing privé par lequel il s^obligeait à payer, outre les trente mille francs d'acquisition, les cinq pour cent d'usage ; celui-ci sourit, prit une plume, signa : de Saint-Cricq, directeur général des douanes françaises, et remit le papier à Beautte, qui regarda la signature, et se contenta de répondre en inclinant la tête :
— Monsieur le directeur des douanes, les objets que vous m'avez fait l'honneur de m'acheter seront arrivés aussitôt que vous à Paris.
M. de Saint-Cricq, piqué au jeu, se donna à peine le temps de dîner, envoya chercher des chevaux à la poste, et partit une heure après le marché conclu.
En passant à la frontière, M. de Saint-Cricq se fit reconnaître des employés qui s'approchaient pour visiter sa voiture, raconta au chef des douaniers ce qui venait de lui arriver, recommanda la surveillance la plus active sur toute la ligne, et promit une gratification de cinquante louis à celui des employés qui parviendrait à saisir les bijoux prohibés ; pas un douanier ne dormit de trois jours.
Pendant ce temps, M. de Saint-Cricq arrive à Paris, descend à son hôtel, embrasse sa femme et ses enfants, et monte à sa chambre pour se débarrasser de son costume de voyage.
La première chose qu'il aperçoit sur la cheminée est une boîte élégante dont la forme lui est inconnue. Il s'en approche, et lit sur l'écusson d'argent qui 1 orne : Monsieur le comte de Saint-Cricq, directeur général des douanes ,■ il l'ouvre, et trouve les bijoux qu'il a achetés à Genève.
Beautte s'était entendu avec un des garçons de l'auberge, qui, en aidant les gens de M. de Saint-Cricq à faire les paipiets de leur maître, avait glissé parmi eux la boite défendue. Arrivé à Paris, le valet de chambre, voyant l'élégance de l'étui et l'inscription particulière qui y était gravée, s ét.-iit empressé < ïe le déposer sur la cheminée de son maître.
M. le directeur des douanes était le premier contrebandier du royaume.
Les autres objets de contrebande que l'on trouve a Genève. à moitié prix do celui de Paris, sont les étoffes de piqué, les linges de table et les assiettes de terre anglaise ; ces objets y sont même moins chers qu'à Londres ; car. pour entrer dans cette ville, aux environs de laquelle ils se fabriquent, ils payent un droit pins considérable que ne l'est le
prix de leur transport à Genève. Partout, moyennant la même somme de cinq pour cent, on vous garantit le passage en fraude de ces objets : ce qui prouve, comme on le voit l'utilité de la triple ligne de douaniers que nous payons pour garder la frontière.
Quoique Genève ait donné naissance à des hommes d'art et de science, le commerce y est l'unique occupation de ses habitants. A peine quelques-uns d'entre eux sont au courant de notre littérature moderne, et le premier commis d'une maison de banque se croirait fort humilié, j'imagine si son importance était mise en parallèle avec celle de Lamartine ou de Victor Hugo, dont les noms ne sont probablement pas même parvenus jusqu'à lui; la =?ule littérature qu ils apprécient est celle du Gymnase. Aussi, au moment où j arrivai à Genève, Jenny Vertpré, cette gracieuse miniature de mademoiselle Mars, mettait-elle la ville en ébullition • la salle de spectacle débordait chaque soir dans ses corridors et une émeute fut tout près d'éclater, parce que les entrées des abonnés dans les coulisses avaient été suspendues Les déclarations d'amour étaient, de cette manière obligées de passer publiquement par-dessus la rampe ce qui du reste, n'en diminuait pas le nombre. Quelques-unes tombèrent par ricochet entre mes mains, et je remarquai qu il fallait plus de désintéressement que de vertu pour y résister ; c étaient, en général, des espèces de factures dans lesquelles une jolie femme était évaluée au prix courant d une perle fine.
La société de salon à Genève est en petit celle de notre Chaussee-d'Antin ; seulement, malgré la fortune acquise 1 économie primitive s'y fait sentir; partout et à chaque instant, on sent que l'on heurte les coudes de cette ménagère de la maison. A Paris, nos dames ont à elles des albums d'une grande valeur; celles de Genève louent un album pour la soirée; cela coûte dix francs.
Les seules choses d'art à voir, pour un étranger, sont :
A la bibliothèque, un manuscrit de saint Augustin sur papyrus ; une histoire d'Alexandre, par Quinte-Curce, trouvée dans les bagages du duc de Bourgogne après la bataille de Granson, et les comptes de la maison de Philippe le Bel écrit sur des tablettes de cire ;
Dans l'église de Saint-Pierre, le tombeau du maréchal de Rohan, ami de Henri IV, soutien ardent des calvinistes mort en 1639, à Kœnigfelden (1); il est enterré avec sa femme, fille de Sully ;
Enfin, la maison de Jean-Jacques Rousseau, qu'indique dans la rue de ce nom, une plaque de marbre noir, sur laquelle est gravée cette inscription :