‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 1 sur 84 · Oeuvres complètes [illustrées] · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes [illustrées]

PERMETTEZ-MOi de VOUS offrir ce petit livre; je vous le dois bien, car assurément il n existerait pas sans vous. Je ne songeais guère à faire de la criticjue dans un jouiaial quand vous m’avez appelé au Temps. J’ai été étonné de votre choix et j’en demeure encore surpris. Comment un esprit alerte, agissant, répandu comme le vôtre, en communion constante avec tout et avec tous, si fort en possession de la vie et toujours jeté au milieu des choses, a-t-il pu prendre en gré une pensée recueillie, lente et solitaire comme la mienne?

Mais rien ne vous est étranger, pas même la méditation. Ceux qui vous connaissent intimement as.surent qu’il y a en vous du rêveur. Ils ne se trompent pas. Seulement vous rêvez

LA VIE LITTÉRAIRE

très vite. En toutes choses vous possédez au plus haut degré le génie de la promptitude. La facilité avec laquelle vous pensez est prodigieuse. Vous comprenez tout à la fois. Votre conversation, rapide et brillante comme la lumière, rn’ éblouit toujours. Pourtant elle e.st toujours raisonnable. Eblouir avec la raison, cela na été donné quà vous. Quel écrivain vous feriez, si vous aviez moins d’idées! Une magicienne russe, qui a longtemps vécu dans l’Inde, parle dans ses écrits d un procédé ciu emploient les sages indous pour communiquer leur pensée aux profanes. A mesure quelle se^ forme en eux-mêmes, ils la précipitent dans le cerveau d’un .saint homme qui l’écrit à loisir. Voilà un procédé qui vous conviendrait! Quel dommage cjue notre barbare Occident Ignore encore la (c précipitation » de la pensée! Mais je vous connais : si un saint homme se mettait à rédiger vos idees précipitées, vous iriez tout de suite le prier de n’en rien faire. Vous aimez à rester inédit. Homme public, vous avez horreur de paraître : c’est une de vos originaUtés, et non pas La moins charmante .

Je crois que mus aeez un talisman. Vous faites ce que mus muiez. Vous amz fait de moi un écrimin périodique et reguher. Vous amz triomphé de ma paresse. Vous avez utilise mes songeries et monnayé mon esprit. Cest pourquoi je vous tiens pour un incomparable économiste. M’avoir rendu productif, je vous assure que cest merveilleux. Mon excellent ami Calmann Léey lui-méme nUwait pas réussi à me faire ecnre un seul lime depuis six ans.

Vous avez un très bon caractère et mus êtes très facile à

pas canite. Vous amz compris tout de suite que je n’étais pas bon a grand’ chose et qu’il calait mieux ne p a! me tour monter. Sans me flatter, c’est la principale cause de la liberté

A MONSIEUR ADRIEN HERRARD

que vous me laissez dans votre journal. Vous me savez incorrigible et vous désespérez de m’amender. Un jour, n avez-vous pas dit de moi à un de nos amis communs :

— C’est un bénédictin narquois.

On se connaît mal soi-même, mais je crois que la définition est bonne. Je me fais assez l’eff et d’un moine philosophe. J’appartiens de cœur à une abbaye de Théleme, dont la règle e.M douce et l’ obédience facile. Peut-être n’y a-t-on pas beaucoup de foi, mais assurément on y est très pieux.

L’ indulgence, la tolérance, le respect de soi et des autres sont des saints qu’on y chôme toujours. Si l’on y incline au doute, il faut considérer que le pyrrhonisme ne va pas sans un profond attachement à la coutume et à l’usage. Or, la coutume du plus grand nombre, c’est proprement la morale. Il n y a qu’un sceptique pour être toujours moral et bon citoijen. Un sceptique ne se révolte jamais contre les lois, car il n’a pas espéré qu’on pût en faire de bonnes. Il sait cju’il faut beaucoup pardonner à la République. Pourtant voulez-vous un conseil? Ne confiez jamais le bulletin politique du Temps à un de nos thélémites. Il y répandrait une mélancolie douce qui découragerait vos honnêtes lecteurs. Ce n’est pas avec la philosophie qu’on soutient les ministères. Quant à moi, je garde une modestie qui me sied, et je m en tiens à la critique.

Telle que je l’entends et que vous me la laissez faire, la critique est, comme la philosophie et l’histoire, une espèce de roman à l’usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie. Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d’œuvre.

Il n’y a pas plus de critique objective qu’il ny a d’art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose

LA VIE LITTÉRAIRE

qii eux-mêmes dans leur œuvre sont dupes de la plus fallacieuse illusion. La vérité est qu on ne sort jamais de soimême. C e.st une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre aveb Vœil à facettes d’une mouche, ou pour comprendre la nature avec le cerveau rude et .simple d’un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne pouvons^ pas, ainsi que Tirésias, être homme et nous souvenir d’avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous de mieux à faire, ce me semble, c’est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d’avouer que nous

parlons de nous-mêmes chaque fois que nous n’avons pas la force de nous taire. ^

Pour être franc, le critique devrait dire :

~ Messieurs, je vais parler de moi à propos de Shakespeare, a propos de Racine, ou de Pascal, ou de Gæthe. C’est une assez belle occasion.

J ai eu l’honneur de connaître M. CunlUer-Fïeury qui était un neuæ critique fort concaincu. Un jour, que je V allai mir dans sa petite maison de Vacenue Raphaël, il me montra la modeste bibliothèque dont il était fier :

— Monsieur, me dit-il, éloquence, belles-lettres, philo- ZmZ’ y ^ont représentés, sans

/ U> ■ 11 ^ I^etre. IL a l occasion de montrer les

rares, les plus dicerses,

/ -7 X?; TN? Sainte-Beie, un Taini, un

J- /. JVeiss, un Jules Lemaître, un Ferdinand Brunetiére

A MONSIEUR ADRIEN HÉRRARD

il n y manque pas. Sans sortir de lui-même, il fait l’histoire intellectuelle de l’homme. La critique e.st la dernière en date de toutes les formes littéraires ; elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer, elle suppose plus de culture que nen demandent toutes les autres formes littéraires . Elle eut pour créateurs Montaigne, Saint- Evremond, Bayle et Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l’histoire. Il lui a fallu, pour se développer, une époque d’absolue liberté ijitellectuelle . Elle remplace la théologie, et, si l’on cherche le docteur universel, le saint Thomas d’Aquin du siècle, n est-ce pas à Sainte- Beuve qu’il faut songer?

C’était un saint homme de critique, je vénère sa mémoire. Mais, à vous parler franchement , cher monsieur Hébrard, je crois qu’il est plus sage de planter des choux que de faire des livres.

Il est des âmes livresques pour qui l’univers n’est qu’encre et que papier. Celui dont une telle âme anime le corps apaisé passe sa vie devant sa table de travail, sans souci des réalités dont il étudie obstinément la représentation graphique. Il ne sait de la beauté des femmes que ce qui en est écrit. Il ne connaît des travaux, des souffrances et des espérances des hommes que ce qui peut en être cousu sur nerfs et relié en maroquin. Il est monstrueux et innocent. Il n’a jamais mis le nez à la fenêtre. Tel était le bonhomme Peignot, qui recueillait les opinions des auteurs pour en faire des livres. Rien ne l’avait jamais troublé. Il concevait les passions comme des sujets de monographies curieuses et savait que les nations périssent en un certain nombre de

LA VIE LITTÉRAIRE

pages in-octcwo. Jusqu’au jour de sa mort, il travailla d’une ardeur égale, sans jamais rien comprendre. C’est pourquoi le travail ne lui fut point amer. Il faut l’envier, si l on ne peut qu’à ce prix trouver la, paix du cœur.

Henissons les livres, si la vie peut couler au milieu d'eux en une longue et douce enfance! Gustave Doré, qui imprimait quelquefois a ses dessins les plus comiques je ne sais quel sentiment de fantaisie profonde et de poésie bizarre, a donné un jour, sans trop le savoir, l’emblème ironique et touchant de ces existences que te culte des livres console de toutes les réalités douloureuses. Dans le moine Nestor, qui écrivit une chronique en des temps barbares et troublés, il a symbolisé toute la race des bibliomanes et des bibliographes. Son dessin n'est pas plus grand que le creux de la main, mais qui l’a vu une fois ne peut plus l’oublier. Vous le trouverez dans une suite de caricatures qu’il publia lors de la guerre de Crimée, sous ce titre : la Sainte Russie, et qui n est pas, je dois le dire, la plus heureuse inspiration de son talent et de son patriotisme .

Il faut voir ce Nestor. Il est dans sa cellule avec ses livres et ses papiers, comme un homme qui aime à .s’asseoir,

la tete enfoncée dans son capuchon, le nez sur sa table, il écrit, lout le pays alentour est livré au massacre et à incendie. Les flèches obscurcissent l’air. Le couvent même e Ne.stor est si furieusement assailli que des pans de mur s écroulent de toutes parts. Le bon moine écrit. Sa cellule épargnée par miracle, reste accrochée à un pignon comme une cage a une fenêtre. Des archers s’entassent sur ce qui reste des toits, marchent comme des mouches le long des rnurs et tombent comme la grêle sur le sol hérissé de lances

pees. f- se bat jusque dans sa cheminée; il écrit Une

commotion terrible renverse son encrier; iï écrit eneoZ

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