‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 2 sur 84 · A MONSIEUR ADRIEN HÉ BR A RD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ADRIEN HÉ BR A RD

Voilà ce que c est que de vivre dans les bouquins! Voilà le pouvoir des paperasses!

Les bibliothèques abritent encore aujourd’hui cjuelques sages semblables au moine Nestor. Ils y viennent accomplir le travail de patience qui remplit leur vie et qui comble leur âme; ils ne manquent pas une séance, même dans les jours de troubles et de révolution.

Ils sont heureux. N en parlons plus. Mais j’en connais plusieurs, d’un esprit fort différent. Ceux-ci cherchent dans les livres toutes sortes de beaux secrets sur les hommes et les choses. Ils cherchent toujours et leur esprit ne demeure jamais en repos. Si les livres apportent la paix aux pacifiques, ils troublent les âmes inquiètes. Je sais, pour ma part, beaucoup d’âmes inquiètes. Elles ont tort de se plonger dans trop de lecture. Voyez, par exemple, ce qu’il advint à don Quichotte pour avoir dévoré les quatre volumes û^’Amadis de Gaule et une douzaine d’autres beaux romans. Ayant lu des récits enchanteurs , il crut aux enchantements . Il crut que la vie était aussi belle que les contes, et il fit mille folies qu’il n’aurait point faites, s’il n’avait pas eu l’esprit de lire.

Un livre est, selon Littré, la réunion de plusieurs cahiers de pages manuscrites ou imprimées. Cette définition ne me contente pas. Je définirais le livre une œuvre de sorcellerie d’oh s’échappent toutes sortes d’images qui troublent les esprits et changent les cœurs. Je dirai mieux encore : le livre est un petit appareil magique qui nous transporte au milieu des images du passé ou parmi des ombres surnaturelles. Ceux qui lisent beaucoup de livres sont comme des mangeurs de hachisch. Ils vivent dans un rêve. Le poison subtil qui pénètre leur cerveau les rend insensibles au monde réel et les jette en proie à des fantômes terribles ou char-

LA VIE LITTÉRAIRE

mants. Le livre est^ l'opium de V Occident. Il nous dévore.

Un jour viendra ou nous serons tous bibliothécaires, et ce sera fini. ’

Aimons les livres comme l'amoureuse du poète aimait son mal. Aimons-les; ils nous coûtent assez cher. Aimons-les; nous en mourons. Oui, les livres nous tuent. Croyez-m'en, moi qui les adorai, moi qui me donnai longtemps à eux sanl reserve. Les livres nous tuent. Nous en avons trop et de trop de sortes. Les hommes ont vécu de longs âges sans rien lire et c est précisément le temps oh ils firent les plus grandes choses et les plus utiles, car c'est le temps ou ils passèrent de la barbarie a la civilisation. Pour être sans livres, ils n étaient pas alors tout à fait dénués de poésie et de morale • lU savaient par cœur des chansons et de petits catéchismes Dans leur enfance les vieilles femmes leur contaient Peau-

^ botté on a fait beaucoup plus tard

des éditions pour les bibliophiles. Les premiers livres furent de grosses pierres, couvertes d'inscriptions en style oArrdiüstratif et religieux.

Il y a longtemps de cela. Quels effroyables progrès nous

ZZe LltipUés d une façon merveilleuse au siècle et au y A •

seulen^ra a Pans, cinquante colunies par jour sans coni-

UrHrZJ°ZC^2' 'nonstrueése. Nous en

. ^ ® destinée de l'homme est de tomber

uocesswement dans des eæcès contraires. Au moyen âge

mentales que nous ne connaissons plus. Maintenant no„. courons, par l'étude, à U paralysj générale . NyaürZl pas plus de sagesse et d'éUgancl â frder la n Jure

Soyons des bibliopkiUs et lisoj nos licres ; mJs ne les

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A MONSIEUR ADRIEN HÉRRARD

prenons point de toutes mains; soyons délicats^ choisissons, et, comme ce seigneur d'une des comédies de Shakespeare, disons à notre libraire : « Je veux quils soient bien reliés et qu’ils parlent d’amour. »

Je ne me flatte pas cpte ce petit livre ait rien d’ amoureux ni qu’il mérite une belle reliure. Mais on y trouvera, vous le savez, cher monsieur, une parfaite sincérité (le mensonge veut un talent cpie je n’ai pas), beaucoup d’indulgence et cjuelque naturelle amitié pour le beau et le bien.

C’est pourquoi j'ose vous l’offrir, cher monsieur , comme un trop faible témoignage de gratitude, d’estime et de sympathie.

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Hamlet à la Comédie-Française

Bonne nuit, aimable prince, et que des essaims d’anges bercent par leurs chants ton sommeil! » Voilà ce que mardi, à minuit, nous disions avec Horatio au jeune Hamlet, en sortant du Théâtre-Français. Aussi bien, nous devions souhaiter une bonne nuit à qui nous avait fait passer une belle soirée. Oui, c’est un aimable prince que le prince Hamlet. 11 est beau, il est malheureux; il sait tout et ne sait que faire. H est digne d’envie et de pitié. 11 est plus mauvais et meilleur que chacun de nous. C’est un homme, c’est l’homme, c’est tout l’homme. Et il y avait bien dans la salle comble, je vous jure, vingt personnes

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pour sentir cela. « Bonne nuit, aimable prince! » On ne peut vous quitter sans avoir la tête pleine de vous, et voilà trois jours que je n’ai de pensées que les vôtres.

J’ai senti à vous voir une joie triste, mon prince. Et cela est plus qu’une joie joyeuse. Je vous dirai tout bas que la salle m’a semblé un peu distraite et légère : il faut ne pas trop s en plaindre et ne pas s’en étonner du tout. C’était une salle composée de Français et de ' Françaises. Vous notiez pas en habit de soirée, vous n’aviez point une intrigue amoureuse dans le monde de la haute finance et vous ne portiez point une fleur de gardénia à votre bouonniere. C est pourquoi les dames toussaient un peu, dans leur loge, en mangeant des fruits glacés ; vos aventures ne pouvaient pas les intéresser. Ce ne sont point des aventures mondaines; ce ne sont que des aventures humaines.

V ous forcez les gens à penser, et c’est un tort qu’on ne vous pardonnera point ici. Pourtant, il y avait çà et là dans la salle quelques esprits que vous avez profondément remues. En leur parlant de vous, vous leur parliez d’euxmemes. C est pourquoi ils vous préfèrent à tous les autres etres créés comme vous, par le génie. Un heureux hasard me plaça, dans la salle, auprès de M. Auguste Dorchain vous comprend, mon prince, comme il comprend Racine parce qu il est poète. Je crois vous comprendre un peu aussi, parce que je viens de la mer... Oh! ne craignez pas que je dise que vous êtes deux océans. Ce sont là L mots, des mots, et vous ne les aimez pas. Non, je veux dire seulement que je vous comprends, parce q l’après deux mois de repos et d’oubli au milieu de largL hort zons, je suis devenu très simple et très accessiblf à ce qui est vraiment beau, grand et profond. Dans notre Paris 1 hiver, on se prend de goût volontiers pour les jX;

HAMLET A LA COMÉDIE-FRANÇAISE

choses, pour les coquetteries à la mode et les gentillesses compliquées des petites écoles. Mais le sentiment s’élève et s’épure dans la féconde oisiveté des promenades agrestes, au milieu des grands horizons des champs et de la mer. Quand on en revient, on est tout préparé pour 1 intimité du sauvage genie d un Shakespeare. C’est pourquoi vous avez été le bienvenu, prince Hamlet; c’est pourquoi toutes vos pensées errent confusément sur mes lèvres et m’enveloppent de terreur, de poésie et de tristesse. Vous avez vu : on s’est demandé, dans la Revue bleue et ailleurs, d’où vous venait votre mélancolie. On l’a justement jugée si profonde, qu’on n’a pas cru que les catastrophes domestiques les plus épouvantables eussent suffi à la former dans toute son étendue. Un économiste très distingué, M. Émile de Laveleje, a pensé que ce devait être une tristesse d’économiste. Et il a fait un article exprès pour le démontrer. 11 a donné à entendre que son ami Lanfrey et lui-même en avaient éprouvé une semblable après le coup d’État de 1851, et que vous avez souffert plus que de toutes choses, prinee Hamlet, du mauvais état où l’usurpateur Claudius avait mis, de votre temps, les affaires du Danemark.

Je crois qu’en effet vous aviez grand souci des destinées de votre patrie, et j applaudis aux paroles que prononça Fortinbras quand il ordonna à quatre capitaines de porter votre corps sur un lit d’honneur, comme on fait pour les soldats. « Si Hamlet avait vécu, s’écria-t-il, il se serait montré un généreux roi. » Pourtant, je ne pense pas que votre mélancolie fût tout à fait celle de M. Emile de Laveleye. Je crois qu’elle était plus haute encore et plus intelligente. Je crois qu’elle était inspirée par un vif sentiment de la destinée. Ce n’est pas seulement le Danemark, c’est

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le monde entier qui vous paraissait sombre. Vous n’espériez plus en rien, pas même, comme M. de Laveleye, dans des principes de droit public. Que ceux qui en doutent encore se rappellent la belle et amère prière qui sortit de vos lèvres déjà glacées par la mort : « 0 mon bon Horatio! si tu m’as jamais tenu pour cher à ton cœur, reste éloigné quelque temps encore de la suprême félicité et consens à respirer dans la souffrance au sein de ce dur monde, pour raconter mon histoire. » Ce furent vos dernières paroles. Celui à qui elles s’adressaient n’avait pas, comme vous, une famille empoisonnée de crimes; il n’était pas comme vous un fatal assassin. C’était un esprit libre, sage et fidèle; c était un homme heureux, s’il en est. Mais vous saviez, prince Hamlet, vous saviez qu’il n’en fut jamais. Vous saviez que tout est mal dans l’univers. 11 faut dire le mot, vous étiez un pessimiste. Sans doute votre destinée vous poussait au désespoir : elle fut tragique. Mais votre nature était conforme à votre destinée. C’est là ce qui vous rend si admirable : vous étiez fait pour goûter le malheur, et vous eûtes de quoi exercer votre goût. Vous fûtes bien servi, prince. Aussi, comme vous savourez le mal qui vous abreuve! Quelle finesse de palais! Oh! vous êtes un connaisseur, un gourmet en douleurs.

Tel vous enfanta le grand Shakespeare. Et il me semble bien qu’il n’était guère optimiste lui-même, alors qu’il vous créa. De 1601 à 1608, il anima de ses mains enchantées une assez grande foule, je pense, d’ombres désolées ou furieuses. C est alors qu’il montra Desdémone périssant par lago, et le sang d’un vieux roi paternel tachant les petites mains de lady Macbeth, et la pauvre Cordelia et vous son préféré, et Timon d’Athènes.

Oui, Timon! C’est à croire, décidément, que Shakespeare

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était pessimiste, comme vous. Qu’en dira son confrère, l’auteur du second Gerfaut, M. Moreau, qui, chaque soir, au Vaudevdle, malmene si fort, m a-t-on dit, les pauvres pessimistes? Oh! il leur fait passer quotidiennement un mauvais quart d heure. Je les plains; il se trouve partout des heureux qui les raillent sans pitié. A leur place, je ne saurais où me cacher. Mais Hamlet doit leur rendre courage. Ils ont pour eux Job et Shakespeare. Cela redresse un peu la balance. Voilà M. Paul Bourget sauvé pour cette fois. Et c’est par vous, prince Hamlet.

J ai sous les yeux, tandis que j’écris, une vieille gravure allemande qui vous représente, mais où j’ai peine à vous reconnaître. Elle vous représente tel que vous étiez au théâtre de Berlin vers 1780. Vous ne portiez point alors ce deuil solennel dont parle votre mère, ce pourpoint, ces hauts-de-chausses, ce manteau, cette toque dont Delacroix vous a si noblement vêtu quand il fixa votre type dans des dessins maladroits, mais sublimes, et que M. Mounet- Sully porte avec une grâce si virile et tant de poétiques attitudes. Non! vous paraissiez devant les Berlinois du XVIII® siècle dans un costume qui nous semblerait aujourd’hui bien étrange. Vous étiez vêtu — ma gravure en fait foi — à la dernière mode de France. Vous étiez coiffé en ailes de pigeon et poudré à blanc; vous portiez collerette brodée, culottes de satin, bas de soie, souliers à boucles et petit manteau de cour, enfin tout l’habit de deuil des courtisans de Versailles. J’oubliais le chapeau Henri IV, le vrai chapeau de la noblesse aux Etats généraux. Ainsi accoutré et l’épée de cour au côté, vous vous tenez aux pieds d’Ophélie, qui est, ma foi, fort gentille dans sa robe à paniers, avec sa haute coiffure à la Marie-Antoinette, que surmonte un grand panache de plumes d’autruche. Tous

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les autres personnages sont habillés à l’avenant. Ils assistent, avec vous, à la tragédie de Gonzago et Baptista. Votre beau fauteuil Louis XV est vide et laisse voir toutes les fleurs de sa tapisserie. Déjà vous rampez à terre; vous épiez sur le visage du roi l’aveu muet du crime que vous avez mission de venger. Le roi aussi porte un beau chapeau à la Henri IV, comme Louis XVI. Vous croyez sans doute que je vais sourire et me moquer, et triompher vivement du progrès de nos décors et de nos costumes. Vous vous trompez. Assurément, si vous n’êtes plus habillé à la mode de ma vieille estampe, si vous ne ressemblez plus au comte de Provence en deuil du Dauphin et si votre Ophélie n est plus attifée comme Mesdames, je ne le regrette pas le moins du monde. Loin de là, je vous aime beaucoup mieux tel que vous êtes maintenant. Mais l’habit n’est rien pour vous; vous pouvez porter tous les costumes qu’il vous plaira; ils vous conviendront tous, s’ils sont beaux. Vous êtes de tous les temps et de tous les pays. Vous n’avez pas vieilli d’une heure en trois siècles. Votre âme a l’âge de c acune de nos âmes. Nous vivons ensemble, prince amlet et vous êtes ce que nous sommes, un homme au milieu du mal universel. On vous a chicané sur vos paroles et sur vos actions. On a montré que vous n’étiez pas d accord avec vous-même. Gomment saisir cet insaisissable personnage? a-t-on dit. Il pense tour à tour comme un moine du moyen âge et comme un savant de la Renaissanee; il a latete philosophique et pourtant pleine de diableries. II a horreur du mensonge et sa vie n’est qu’un ong mensonge. Il est irrésolu, c’est visible, et pourtant certains critiques I ont jugé plein de décision, sans qu’on pmsse leur donner tout à fait tort. Enfin, on a prétendu, prince, que vous etiez un magasin de pensées, un

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amas de contradictions et non pas un être humain. Mais c est là, au contraire, le signe de votre profonde humanité. Vous êtes prompt et lent, audacieux et timide, bienveillant et cruel, vous croyez et vous doutez, vous êtes sage et par-dessus tout vous etes fou. En un mot, vous vivez. Qui de nous ne vous ressemble en quelque chose? Qui de nous pense sans contradiction et agit sans incohérence? Qui de nous n est fou? Qui de nous ne vous dit avec un mélange de pitié, de sympathie, d’admiration et d’horreur : « Bonne nuit, aimable prince! »

Sérénus

T E temps est proche où Ponce-Pilate sera en grande ^ estime pour avoir prononcé une parole qui pendant dix-huit siècles pesa lourdement sur sa mémoire. Jésus U1 ayant dit : « Je suis venu dans le monde pour rendre emoignage a la venté; quiconque est de la vérité écoute

A ■ V’t. '•'**1*’ • « Qu’est-ce que la vérité? »

Aiijourd hui, les plus intelligents d’entre nous ne disent

pas autre chose : « Qu’est-ce que la vérité? » M. Jules Lemaître vient de phlier un petit conte philosophfqL Serenus^ qui ne fut qu’un jeu pour son esprit fLile ei

1 histoire de la pensee du xix' siècle, comme Candide ou Zadig marque aujourd’hui dans celle du xviu».

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