‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 18 sur 84 · BALZA C · texte numérisé non relu

BALZA C

Je vis que j avais affaire à un fou. Je n’en fus pas fâché. Les fous sont quelquefois amusants. Je ne prétends pas qu ils raisonnent mieux que les autres hommes, mais ils raisonnent autrement, et c’est ce dont il faut leur savoir gre. Je ne craignis pas de contrarier un peu celui-ci.

Excusez-moi, lui dis-je, je suis idolâtre et j’adore les images.

— Et moi, me répondit-il, je les ai aimées à la folie. J en ai souffert mille morts. G est pourquoi je les déteste et les tiens pour diaboliques. N’avez-vous point lu l’histoire véritable de cet homme que la Joconde de Léonard rendit insensé et qui, un jour, en sortant du Salon carré, se jeta dans la Seine? Ne vous souvient-il pas de ce que dit Lucien de Samosate d’un jeune Grec à qui la Vénus de Cnide inspira un amour sacrilège et funeste? Ignorez-vous que le marbre de l’Hermaphrodite du Louvre a été usé par les caresses des visiteurs, et que l’administration des musées a dû protéger par une barrière cette figure monstrueuse et charmante? Vous échappe-t-il que les Christs en croix et les Vierges peintes sont dans toute la chrétienté les objets de la plus grossière idolâtrie? 11 faut dire d une manière générale que les tableaux et les statues troublent les sens, égarent l’esprit, inspirent le dégoût et I horreur de la réalité, et rendent les hommes mille fois plus malheureux qu’ils n’étaient dans leur barbarie primitive. Ce sont des œuvres impies et abominables.

J’objectai timidement que la part de la statuaire et de la peinture est bien petite, en somme, dans les troubles de la chair et du sang qui agitent les hommes, et que l’art, au contraire, ravit ses amants dans des régions sereines où ils goûtent seulement des voluptés paisibles.

Mon interlocuteur ferma sa vieille petite Bible et poursuivit sans daigner me répondre :

b J a des images plus funestes mille fois que les images taillées et peintes dont laveh voulut préserver Israël . ce sont les images par excellence, les images idéales que conçoivent les romanciers et les poètes. Ce sont les types et les caractères, ce sont les personnag’es des romans. Ces fîgures-là vivent d’une vie active : elles

sont des âmes, et il n est que juste de dire que leurs malins auteurs les jettent parmi nous comme des démons pour nous tenter et pour nous perdre. Et comment leur échapper, puisqu’elles habitent en nous et nous possèdent? Goethe lance Werther dans le monde ; aussitôt les suicides se multiplient. Tous les poètes, tous les romanciers sans exception troublent la paix de la terre. \É Iliade d’Homère et le Germinal de M. Zola ont également enfanté des crimes. MEmile fit des terroristes et des égorgeurs de ceux que Jean-Jacques voulait ramener à la nature. Les plus innocents, comme Dickens, sont encore de grands coupables; ils détournent vers des êtres imaginaires notre tendresse et notre pitié, qui seraient mieux placées sur la tete des vivants dont nous sommes entourés. Tel romancier produit des hystériques, tel autre des coquettes, un troisième des joueurs ou des assassins. Mais le plus diabolique de tous, le Lucifer de la littérature, c’est Balzac.

a imapne tout un monde infernal, que nous réalisons aujourdhui Lest sur ses plans que nous sommes jaloux cupides, violents, injurieux et que nous nous ruons les uns sur les autres, avec une furie homicide et ridicule, à la conquête de 1 or, à l’assaut des honneurs. Balzac est le prince du mal et son règne est venu. Pour tous les sculpteurs, pour tous les peintres, pour tous les poètes, pour

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