‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 17 sur 84 · VI. — J · texte numérisé non relu

VI. — J

LA VIE LITTÉRAIRE

disons que, si nous ne Ja voyons pas, c’est parce que nous avons trop de bon sens; mais nous nous flattons; c est en réalité parce que nous n’avons pas assez d’imagination. C’est faute d’espérance et de foi, c’est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui, par la magie de leur art me font croire que j’ai entrevu un pan de la robe blanche, un pli du sourire, un éclair de l’œil de eternelle Katie King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours. ^

y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystérieux de la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tâche est devenue bien difficile aujourd'hui. Elle était facile dans le monde romain, au temps des premiers Césars. Alors les prodiges de l’Inde es enchantements de la Thessalie, les merveilles de Afrique, mere féconde des monstres, les pratiques italotes du néo-pythagorisme se mêlaient, se confondaient Il s en dégageait une sorte de vapeur bizarre qui, étendue sur le monde, voilait et déformait toute la nature. Les esprits étaient encore soumis à une culture savante. Mais des connaissances variées et une intelligence subtile ne servaient qu a imaginer des impossibilités et à multiplier es superstitions. De toutes parts, aux oreilles, aux yeux roubles se manifestaient des mystères, des oracles, des œuvres de magie. Les sophistes, les rhéteurs, avidement écoutés, entretenaient le délire des esprits. Tous leurs dmcours, comme il a été dit de ceux de Dion, répandaient un parfum semblable à l’odeur qui s’exhale des temples.

Ane d or d Apulee nous est parvenu comme un témoig âge de ce delire. Le malheur est qu’il a perdu sa puissance magique. 11 ne touche plus que notre curiosité. Il fut

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merveilleux; il est devenu absurde et nous n’y croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen âge était plein. Les moines vécurent jusqu’au XV® siècle dans un sortilège perpétuel. Ils assistaient à des miracles simples et naïfs, mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d’elles-mêmes, et les rameaux de l’églantier enlacer, en une nuit, les tombes des époux restés vierges. Je ne vois que le xvii® siècle français et cartésien qui se soit passé volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire. Mais bientôt elle parut sèche, et les années qui précédèrent la Révolution virent renaître de toutes parts des prodiges. La religion n’en produisait plus; la science en enfanta.

C’est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement religieuse. 11 y a des temps où elle devient laïque. Si la science un jour règne seule, les hommes crédules n’auront plus que des crédulités scientifiques. N’oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait la fortune des Saint-Germain et des Gagliostro. Un de leurs adeptes, le baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses Souvenirs le plaisir qu’il avait d’être trompé par ces vendeurs de songes et le regret qu’il éprouva quand il ne lui fut pas possible de s’abuser davantage. « Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l’inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m’ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires, Aucun de mes voyages ne m’a fait autant de plai-

LA VIE LITTERAIRE

sir; j’ai été absent pendant des années et suis très fâché de devoir maintenant rester chez moi. »

Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attristé, les pieds sur les chenets, rassemblait ses anciens rêves, faute d’en pouvoir former de nouveaux, la pauvre humanité courait apres d autres chimères et le spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen : je veux qu’on m’amuse et je crois qu il n y a pas de bonheur sans illusion. Mais le spiritisme met, en vérité, trop peu d’art à nous séduire 11 nous fait converser avec les morts dans des entretiens si plats qu on en sort plus dégoûté encore de l’autre monde que de celui-ci. Passe encore pour saint Louis, qui los-é dans une table, répondit aux questions du médium comme un Ignorant H ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle, ni Etienne Boileau, ni Charles d’Anjou ni Joinville, ni Tunis, ni rien. Jamais pied de table n’avait étalé une si sotte ignorance. Pourtant le guéridon se donnait pour 1 esprit de saint Louis et n’en démordait pas. Le medium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front •

aguë Louis de Gon:

zague! » - C était saint Louis de Gonzague. J’admets

1 explication. Mais j’ai lu des dictées spirites de Boslt

qui étaient aussi dans l’esprit de saint Louis de Gonzague

Et cela ne s explique pas. Quant à Katie King, je l’atte^nds

encore. On ne manquera pas de vous dire quf li s^Htisme

est remplace par l’occultisme et qu’une sonnetteënvisible

tmte sur la tête de madame Blavltsky, ce qui es en eÏ

est en correspondance avec u; majrnrmrKou^Hotmf qui possédé une science surnaturelle et qui rend al dames

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les broches qu’elles ont perdues. C’est précisément ce sage Kout-Houmi qui me gâte l’occultisme. Ne s’est-il pas avisé, lui qui sait tout, de copier sans le dire, dans une de ses lettres magiques, une conférence faite à Lake-Pleasant, le 15 août 1880, par un journaliste américain nommé Kiddle? Kiddle s’en plaignit amèrement, et Kout-Houmi répondit à ces plaintes qu’un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets. J’admire la sérénité de cette réponse, mais le doute s’est glissé malgré moi dans mon cœur et il ne m’est plus possible de croire en Kout-Houmi. La vérité est que le monde inconnu, c’est, non pas aux magiciens et aux spirites, mais aux romanciers et aux poètes qu’il faut en demander le chemin. Eux seuls possèdent l’aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle enchanté; eux seuls ont la clef d’or du palais des rêves. Et, puisque nous avons besoin de magies et d’évocations, c’est à de nouveaux Apulées, c’est aux Hoffmann et aux Edgar Poë que nous demanderons l’initiation aux mystères. Les poètes, du moins, ne trompent pas, puisqu’on sait qu’ils mentent, et puisqu’ils ne mentent que par générosité.

M. Gilbert-Augustin Thierry doit être compté au premier rang parmi les esprits doués du sens des choses étranges et mystérieuses. Neveu de l’illustre aveugle qui, comme Homère et Milton, sut voir tant de choses, fils d’Amédée Thierry, qui poussa si loin, dans ses Récits de l'histoire romaine, Part de la composition historique, l’écrivain qui m’a inspiré les réflexions déjà trop longues qu’on vient de lire reçut dès l’enfance la forte éducation qui devait le faire historien, si l’imagination ne l’avait pas emporté dans d’autres voies. H débuta avec autorité par un roman qui présente l’étude d’une maladie mentale dans un milieu

LA VIE LITTÉRAIRE

historique, r/tw«tere d'une âme en peine. Plus récemment M Gilbert-Augustin Thierry donna le Capitaine sane façon tableau vigoureux d'une insurrection de paysans du bas Marne en 1813. Mais déjà il avait composé dLx histoires «de morts et de vivants, ,i la Rédemption de Larmor et hedwiva. Déjà il était emporté dans ce monde mystérieux ou le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. Marfa, qui parait aujourdhui, marque le troisième pas dans cette voie. Ce roman ou, pour mieux dire, cette nouvelle, qui forme a elle seule un volume, a été insérée tout récemmLt dans a Reçue des Deu.v Mondes, sous un titre qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, le Palimpseste

e parlât pas a 1 imagination des lectrices aussi vivement qu a celle des lettrés et des savants, à qui ce terme rappelle SI je puis le dire, des émotions intellectuelles d'une viva- C1 e presque dramatique. On nomme palimpsestes, comme chacun sait, les manuscrits d’auteurs anciens que les copistes du moyen âge ont effacés puis recouverts d’une seconde écriture, sous laquelle on peut faire reparaître parfois les premiers caractères. Le palimpseste a donc par ui-meme 1 attrait du mystère; il cache un secret. Ce sont es chimistes du commencement de ce siècle qui ont trouvé es reactifs propres à faire revivre le texte primitif sur le parchemin lave par les moines au lait de chaux. Mais déjà es umanistes,^ lors de la Renaissance, tentaient de lire lecriture effacee des palimpsestes. Ils y mettaient, à efaut de science^ et de méthode, une amoureuse ardeur ichelet a retrace avec beaucoup de poésie l’émotion et la ris esse e ces déchiffrements inspirés par tant de piété

« Chaque fois, a-t-il dit. que l’on découvrait sous quelque

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antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait à l’esprit humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent la lig'ne commencée mettait sur la voie d’une découverte, d une idée qui semblait féconde ; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l’objet désiré rentrait obstinément dans l’ombre; l’Eurydice ressuscitee retombait au sombre royaume et s’y perdait pour toujours. »

Aujourd’hui, la nymphe, l’Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les dépeçaient et ils en eparpillaient les feuilles. Le Palimpseste que M. Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du x® siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que les psaumes 114, ld9, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l’office des morts. M. Stéphane Gheraval, archiviste paléographe, a reçu du gouvernement français la mission de le rechercher et de l’acquérir pour le compte de l’État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M. Léopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractères de la belle époque, la Milésienne de Lucius de Fatras, « ce chef-d’œuvre disparu, dont V Ane d'or d’Apulée n’est qu’une copie si misérable... cette œuvre étrange et .merveilleuse — le livre des morts — qui ravit d’admiration et frappa d’épouvante le monde oriental du ii® siècle. » [Marfa, pages 29 et 189.) C’est au château de Doremont (Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M. Stéphane Gheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille de l’écrin paléographique, ce trésor qu’il faudrait

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confier tout de suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte inattendue et la perte définitive de la Milésienne de Fatras, le public s’y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M. Stéphane Gheraval ne trouve pas seulement un manuscrit cà Doremont, il y rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et instituée héritière de son nom et de ses biens. « Mignonne, petite et frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très blanche, cette femme n’était pourtant pas jolie. Un front bombé des èvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute créature ici-bas quand elle aime et qu elle se sent aimée » (p. 37). Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d’un juge de paix ranc-comtois, l’a aimée jusqu’au crime. Étant consul de France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de neige, dans un traîneau et il l’a jeté aux loups qui poursuivaient l’attelage. C’est de cette situation que jaillit un drame étrange, puissant et si neuf qu’il était impossible de le concevoir il y a seulement cinq ans.

O 'ine, frappé par Lucien d’une balle de revolver, n’est pas mort sans parler. 11 s’est accroché tout sanglant au meurtrier, il l’a saisi de ses deux mains; l’une s’est portée sur le front, l’autre a serré la nuque, et il a dit f « Tu n épouseras point Marfa. Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de ton pays. Je veux... » Puis il est tombe. Or, ce mourant qui parlait ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre, mystérieux, était, en physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l’école de

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Nancy. Il pratiquait l’hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive; il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux, sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent, que ce qu’il avait voulu s’accomplirait et qu’il serait vengé.

Il laissait, d’ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable de seconder inconsciemment son action suggestive. C’était un pope, de la secte des Silipovetz, « volontaires expiateurs des crimes de la terre, disciples toujours sanglants de l’agneau égorgé » (p. 65), qui enseignent que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l’exemple salutaire du suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux cailloux des routes.

La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d’instruction du ressort, le pria d’être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la veille par le prêtre de l’expiation et de la mort volontaire, et, là, il fît, sous l’empire de l’hypnose, l’aveu de son crime. Quand il eut achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans cette catastrophe.

Je n’ai pas analysé la nouvelle de M. Gilbert- Augustin Thierry, j’en ai seulement indiqué la donnée sans faire pressentir suffisamment la solidité avec laquelle elle est construite et l’impression de terreur qu’elle produit. Je la signale comme une œuvre originale et forte.

LA VIE LITTÉRAIRE

Elle est d’ordre extra-naturel et répond au sentiment du mervedleux qui est inné en nous, et que ni l’esprit soientiique ni les spéculations métaphysiques ne détruisent entièrement. Pourtant, elle ne choque aucune de nos idées modernes, n’est en contradiction absolue avec aucune de nos doctrines. Loin d’être en désaccord avec la science elle semble s’appuyer sur elle. L’auteur s’est hardiment porte, pour l’établir, sur les travaux avancés de la physiologie J’ignore si ces points stratégiques seront un jour abandonnes ou définitivement conquis. De hardis neurologistes les défendent actuellement. Gela suffit à la vraisemblance et partant à l’intérêt du récit de M. Gilbert-

5*1 ns pas que tous les faits

qu d expose ^ soient possibles. Loin de là. Le docteur

rouardel a écrit pour l’excellent livre du docteur Gilles de a Tourette sur Hypnotisme .une préface dans laquelle ie ; *1“’ pourraient bien s’appliquer à Æfer/'a

ie Palimpseste. « Encouragés par les littérateurs, certains médecins, dit M. Brouardel, ont trop oublié les règles essentielles de la critique scientifique. Ils se sont laissé entraîner à répéter, devant des juges incompétents, les phenomenes de 1 hypnotisme, de la catalepsie, du somnambulisme les suggestions les plus bizarres. Les littéraeurs, conviés à de pareils spectacles, ont accepté pour vrai ce que leur disait ou montrait un médecin de bonne oi en qui ils devaient avoir confiance, et ils ont versé dans eurs écrits, en les embellissant par leur imagination, toutes les singularités dont ils avaient été les témoins. »

Ce pourrait bien être le cas de l’auteur de Marfa. Après tout, qu importe? Ce que M. Gilbert-Augustin ThiLy emandait a la science, c’était non des vérités, mais des apparences, des ombres, des fantômes de vérités. S’il avait

L’HY PNOTISME DANS LA LITTÉRATURE

fait une histoire scientifique, il n’aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.

11 est une autre question que soulève la lecture de Marfa; celle-là, très importante, ne saurait être traitée convenablement en quelques lignes. Je me contenterai de l’indiquer. Les doctrines nouvelles de l’hérédité morale et de la / suggestion par l’hypnose n’ont pas laissé intact le vieux dogme de la liberté humaine. En cela, elles ont atteint la morale traditionnelle et causé quelque inquiétude au philosophe comme au légiste. Peut-on, par contre, dégager de la science nouvelle une nouvelle morale? M. Gilbert- Augustin Thierry le croit, il ne le prouve pas. Il a visé haut et voulu aborder de grands problèmes scientifiques et moraux. Il a réussi du moins à faire une œuvre d’art d’un ordre supérieur, un beau conte. C’était là l’essentiel. Le reste lui sera peut-être donné par surcroît; car il y a, dans un beau conte, d’abord ce que l’auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.

Le Prince de Bismarck*

CE matin, à six heures, le ciel est sombre. Tandis qu’une lourde pluie, lancée par le vent, sonne la charge contre les vitres, la tempête souffle dans les cheminées comme dans d’énormes flûtes mélancoliques, et courbe sur l’avenue un grand peuplier qui semble ainsi l’arc de Nemrod. Les jeunes feuilles des tilleuls ont froid et n’osent s ouvrir. Les oiseaux se taisent. A vrai dire, c’est un temps qui convient à mes pensées. J’ai dévoré hier une biogra-

Le Prince de Bismarck, sa vie et son œuvre, in-18, Calmann Lévy, éditeur.

par madame Marie Dronsart, 1 vol.

LE PRINCE DE BISMARCK

phie du prince de Bismarck, écrite avec beaucoup de talent par madame Marie Dronsart; j’en reste oppressé, et voici que j’ai dans l’âme autant de souffles et de nuées qu’en chasse devant moi le ciel agité. Otto de Bismarck!

Quel homme! quelle destinée!

11 est né, on le sait, au cœur de la Prusse, sur cette vaste plaine de sable où régnent de rudes et longs hivers, et qui nourrit de sombres forêts. Il est junker, c’est-à-dire gentilhomme campagnard, issu d’une longue lignée de cavaliers, grands chasseurs, grands buveurs, fortes têtes.

L’un d’eux, Rulo, fut excommunié en 1309 pour avoir ouvert une école laïque. Le fils de celui-là fut un grand

politique. On grava sur sa tombe cette simple épitaphe : •

Nicolaus de Bismarck, miles. Soldats, ils le sont tous. Ils

sont cuirassiers, dragons, carabiniers. Au reste, aussi

aptes à négocier qu’à se battre. Avec une main de fer, ils

ont l’esprit délié. Ils sont violents et rusés. Ce double

caractère se retrouve dans le plus grand d’entre eux.

Otto de Bismarck montra dès la jeunesse un esprit indomptable. Envoyé par son père en 1832 à l’Université de Gœttingue, il n’était pas arrivé depuis vingt-quatre heures qu’il avait déjà fait mille extravagances. Cité devant le recteur, il se présenta dans un costume désordonné, en compagnie d’un dogue féroce et démuselé. A Berlin, où il alla ensuite, il n’entendit aucun professeur et ne suivit pas même le cours de droit de l’illustre Savigny. Il passait son temps à boire, à fumer et à se battre au sabre. Il lui arriva de se battre vingt-huit fois en trois semestres. Chaque fois, il toucha son adversaire et ne reçut lui-même qu’une seule blessure, dont il porte encore une cicatrice à la joue. C’est à ce jeu qu’il prit en lui-même une confiance insolente. Il est soldat comme ses aïeux; mais c’est, comme eux, pour

commander, non pour obéir. Entré, en 1838, dans les cuirassiers de la garde, il ne put supporter la discipline. Un de ses chefs lui fit faire antichambre. « J’étais venu lui dit M. de Bismarck, pour vous demander un congé. Mais, pendant cette longue heure, j’ai réfléchi. Je vous offre ma démission. )) 11 porte dans la vie publique la même impatience, que l’âge n’a pas calmée. En 1863, à la Chambre rappelé à l’ordre par le président, il répond : « Je n’ai pas

I honneur d’être membre de cette Assemblée; je n’ai pas fait votre règlement; je n’ai pas pris part à l’élection de votre president; je ne suis donc pas soumis aux règles disciplinaires de la Chambre. Le pouvoir de M. le Président a pour limite la place que j’occupe ici. Je ne reconnais d autorité supérieure à la mienne que celle de Sa Majesté le Koi Je parle ici en vertu, non pas de votre règlement, mais de 1 autorité que Sa Majesté m’a conférée et du paragraphe de la Constitution qui prescrit que les ministres

en tout temps, devront obtenir la parole, s’ils la demandent’ et etre écoutés. » ’

A ce moment, des murmures s’élèvent dans l’Assemblée

II les domine :

— Vous n’avez pas le droit de m’interrompre.

En 186K, ministre, il garde l’humeur batailleuse d’un etudiant. En pleine Chambre, il propose à un brave homme

de savant, M. de Virchow, d’aller ensemble dans un pré se couper la gorge. ^

L’âge même n’a pas raison de sa violence. Si le seul maître qu il reconnaisse, le souverain, lui résiste, il contient mal sa colère. Un jour, en sortant du cabinet de Empereur, il tire la porte de telle façon, que le bouton lui reste dans la main. Il le lance dans la pièce voisine contre un vase de porcelaine qui se brise avec fracas.

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LE PRINCE DE BISMARCK

Alors il pousse un soupir de soulagement et murmure :

— Maintenant, ça va mieux!

Tour à tour, la violence sauvage de son humeur le retient au milieu des hommes pour les conduire ou les combattre et le pousse dans la solitude des bois, des champs paternels, que son âme démesurée emplit toute. A Varzin, il pratique sincèrement la vie rustique. 11 a besoin d’air et d’espace. 11 fallut longtemps à ses muscles puissants des exercices terribles. C’est un cavalier digne des vieux centaures de 1 Elbe dont il descend. Son père, le voyant à cheval, disait :

— 11 est tout comme Pluvinel.

Mais, à la vérité, le maître classique qui enseigna l’équitation française à Louis XIII n’aurait jamais avoué pour son élève ce chevaucheur furieux qui crève sa bête et mène, à travers plantations, taillis et fondrières, le train du cavalier fantôme.

Gomme ses pères, M. de Bismarck est grand chasseur. Quarante ans il poursuivit le cerf, l’élan, le mouflon, le daim, l’ours, le chamois, le renard et le loup. Il a goûté plus qu’aucun autre gentilhomme campagnard cette joie de détruire qui ajoute, dit-on, à la joie de vivre, et qui entretient en santé les rudes veneurs. Il y a peu de temps, sentant son déclin et la vanité de l’effort, une image familière lui vint à l’esprit; son œuvre politique lui apparut comme un long hallali, et il se compara lui-même à « un chasseur épuisé de fatigue. » Il nage comme il chasse. Il se plonge dans l’eau des fleuves, des lacs et des océans avec délices. Il semble que la mer soit la grande volupté de ce géant chaste. Il lui donne les noms de belle et de charmante. « J’attends avec impatience, écrit-il un jour, le moment de presser son sein mouvant sur mon

LA VIE LITTÉRAIRE

cœur. » Il a pour sa terre un amour de propriétaire campagnard.

En 1870, il disait un matin, à Versailles : « J’ai eu cette nuit, pour la première fois depuis longtemps, deux heures de bon sommeil réparateur. Ordinairement je reste éveillé, 1 esprit rempli de toutes sortes dépensées et d’inquiétudes; puis Varzin se présente tout à coup, parfaitement distinct’ jusque dans les plus petits détails, comme un grand tableau avec toutes ses couleurs. Les arbres verts, les rayons de soleil sur l’écorce lisse, le ciel bleu au-dessus. Impossible, malgré mes efforts, d’échapper à cette obsession... l Aujourd hui, dit-on, le prince de l’Empire n’est jamais si heureux que lorsqu’il parcourt ce rustique domaine « en grandes bottes bien graissées. » Il goûte la campagne en homme pratique, se préoccupant des gelées, des bœufs malades, des moutons morts ou mal nourris, des mauvais chemins, de la rareté des fourrages, de la paille, des pommes de terre, du fumier; il aime aussi la nature pour le mystère infini qui est en elle. Il a le sentiment de la beauté des choses. En 1862, pendant le séjour à jamais funeste qu il fit en France, il visita la Touraine, En revenant de Chambord, il écrivit à la princesse de Bismarck : « Tu ne peux te faire une idée, d’après les échantillons de bruyère que je t’envoie, du violet rosé que revêt dans ce pays ma fleur préférée. G est la seule qui fleurisse dans le jardin royal, comme 1 hirondelle est la seule créature vivante qui habite le château. Il est trop solitaire pour le moineau. » Chez lui, la machine animale est d’une force prodigieuse; elle est aussi d’une capacité et d’une exigence peu communes. M. de Bismarck est un des plus grands buveurs de son temps. Bière, vin de Champagne, vin de Bourgogne, vin de Bordeaux, tout lui est bon. II étonna les cuirassiers

LE PRINCE DE BISMARCK

de Brandebourg en vidant d’un trait le hanap du régiment, qui contenait une bouteille. Un jour, à la chasse, il avala d une haleine ce que contenait de champagne une énorme corne de cerf percée des deux bouts. Etant à Bordeaux, en 1862, il fit grand honneur aux crus du Médoc et puis s’en vanta justement. « J’ai bu, écrivit-il, du laffitte, du pichon, du mouton, du latour, du margaux, du saint-julien, du brame, du laroze, de 1 armaillac et autres vins. Nous avons à l’ombre 30 degrés et au soleil 55, mais on ne pense pas à cela quand on a du bon vin dans le corps. » S’il boit beaucoup, il mange à 1 avenant. Pendant la guerre de 1870-1871, sa table ne cesse d’être abondamment fournie en pâtés, venaisons et poitrines d’oie fumées. « Nous avons toujours été grands mangeurs dans la famille, disait-il devant ces victuailles. S il faut que je travaille bien, il faut que je sois bien nourri. Je ne peux faire une bonne paix si l’on ne me donne pas de quoi bien manger et bien boire. » Par un contraste qui fait sa force, cet homme violent, aux appétits impérieux, sait quand il veut se contenir et feindre. 11 sait boire, il sait tout aussi bien faire boire les autres. 11 aimait les cartes dans sa jeunesse, mais il cessa de jouer après son mariage. « Cela ne convenait pas à un père de famille. » Le jeu ne fut plus pour lui qu’un moyen de tromper son monde. M. Busch nous a conservé à ce sujet un intéressant propos de table : « Dans l’été de 1865, pendant que je négociais la convention de Gastein avec Blome, le diplomate autrichien, je me livrai au quinze avec une folie apparente, qui stupéfia la galerie. Mais je savais très bien ce que je faisais. Blome avait entendu dire que ce jeu fournissait la meilleure occasion de découvrir la nature vraie d’un homme, et il voulait l’expérimenter sur moi. « Ah! c’est ainsi? pensai-je. Eh bien, voilà pour vous! »

LA VIE LITTÉRAIRE

Et je perdis quelques centaines de thalers, que j’aurais vraiment pu réclamer, comme ayant été dépensés au service de Sa Majesté. J avais mis Blome sur une fausse piste; il me prit pour un casse-cou et s’égara. »

Sa puissance de travail est prodigieuse et ne peut être comparée qu’à celle de Napoléon. M. de Bismarck trouve, au milieu des grandes affaires, le temps de lire. En 1866,' le 2 juillet, la veille de Sado^va, il visita le champ de bataille de Sichrow, couvert de cadavres, de chevaux éventres, d’armes et de caissons. Au retour, il écrivit à la comtesse : « Envoyez-moi un pistolet d’arçon et un roman rançais. » 11 sait par cœur Shakespeare et Gœthe 11 a une connaissance approfondie de l’histoire universelle II sent la musique, surtout celle de Beethoven. Il lui arriva d emprunter au poème du Freyschütz un de ses effets oratoires les plus heureux. C’était en 4848. Les libéraux offraient à Frédéric-Guillaume IV la couronne impériale. L altier junker, leur ennemi, s’écria : « C’est le radicalisme qui apporte au roi ce cadeau. Tôt ou tard, le radicalisme se dressera devant le roi, réclamera sa récompense et, montrant 1 emblème de l’aigle sur le drapeau impérial, il lui dira : « Pensais-tu que cette aigle fût un don gratuiti » Ces paroles sont exactement celles que prononce e diable quand il réclame l’âme de Max pour prix des balles enchantées.

Sa parole est rude et savoureuse. Elle abonde en images pittoresques et en expressions créées. Un jour, il pa'rle d un débat sincère à la tribune. « C’est, dit-il, la politique en caleçon de bain. » 11 vante Lassalle, dont l’esprit lui plaisait. « Je l’aurais voulu pour voisin de campagne. >, 11 s entretient avec un socialiste éloquent et entêté : « J'ai trouvé une borne-fontaine de phrases. »

LE PRINCE DE BISMARCK

Je partage, pour ma part, le goût que M. J. -J. Weiss trouve à la savoureuse éloquence du chancelier. Ce n’est pas, si vous voulez, un bel orateur. — 11 manque tout à fait de rhétorique. Mais il a, ce qui vaut mieux, l’image soudaine et l’expression vivante. Voici un exemple, pris entre mille, de cette causerie imagée qui lui est naturelle.

C’était au début de la session de 1884-1885. Plusieurs députés avaient déposé une proposition tendant à allouer aux membres du Reichstag une indemnité pécuniaire, à l’exemple de la France, où les députés comme les sénateurs reçoivent, on le sait, un traitement. C’est là une disposition démocratique. Comme telle, elle devait déplaire à M. de Bismarck, qui y fît en effet le plus mauvais accueil. 11 la considéra comme inspirée par les socialistes du Parlement et, non content de la combattre, il se donna la satisfaction de combattre ceux de qui elle semblait émaner.

11 leur reprocha d’attaquer tous les systèmes de gouvernement sans avoir eux-mêmes un système à proposer. « Ils étaient six avant les élections, dit-il. Ils sont douze aujourd’hui. J’espère bien qu’ils seront dix-huit à la prochaine législature et qu’ils s’estimeront assez nombreux alors pour porter leur Eldorado sur le bureau de la Chambre. Alors on connaîtra l’inanité de ce qu’ils veulent et ils perdront leurs partisans. En attendant ils ont encore le voile du prophète — de ce prophète dont le visage était si affreux, qu’il ne le montrait à personne. Comme lui, ils se gardent de soulever le voile. » Cette image du prophète voilé, dont il a fait usage plusieurs fois, est frappante. Elle ne lui appartient pas, il est vrai. Elle est tirée d’un poème de Thomas Moore {the veiled prophet). C’est un emprunt. Mais de telles citations, amenées aussi naturel-

LA VIE LITTÉRAIRE

IcmGrit, relevGnt la. pensee Gt clonnGnt au discours unG forcG inattGnduG.

Cg qu’Gst M. dG Bismarck, on Ig voit. Gg qu’il a dit, on 1 a GntGndu. Gg qu il a fait, on 1g sait trop. Mais quG ponsGt-il? quG croit-il? Quelle idee se fait-il de lui-même, de la vie et de la destinée de l’homme? Personne peut-être ne le sait. Et ce serait pourtant une chose curieuse à connaître que la philosophie du prince de Bismarck.

On a dit que cet esprit si fort confessait la foi religieuse de la multitude, et que même il y mêlait des superstitions antiques et grossières; que, par exemple, il tenait pour funestes certains jours et certaines dates. Il s’en est défendu. « Je prendrai place, a-t-il dit, à une table de treize convives aussi souvent qu’il vous plaira, et je m occupe des affaires les plus importantes le vendredi ou le 13 du mois, si c’est nécessaire. » Soit! A cet égard, il a l’esprit libre. Par contre, il avoue avoir été frappé d’une terreur superstitieuse quand le roi lui conféra le titre de comte. G’est une vieille croyance, en Poméranie, que toutes les familles qui reçoivent ce titre s’éteignent promptement. « Je pourrais en citer dix ou douze, disait longtemps après M. de Bismarck; je fis donc tout pour l’éviter; il fallut bien enfin me soumettre. Mais je ne suis pas sans inquiétude, même maintenant. »

Il ne paraît pas que ce soit là une pure plaisanterie. On dit aussi qu’il vit des fantômes dans un vieux château du Brandebourg. Quant à sa croyance en Dieu, elle semble profonde. La foi chrétienne a même arraché à ce superbe des accents d’humilité. N’a-t-il pas écrit publiquement :

« Je suis du grand nombre des pécheurs auxquels manque la gloire de Dieu. Je n’en espère pas moins, comme eux, que, dans sa grâce, il ne voudra pas me retirer le bâton

LE PRINCE DE BISMARCK

de 1 humble foi, à l’aide duquel je cherche ma voie au milieu des doutes et des dangers de mon état, » Je ne suis pas tenté de suspecter outre mesure la sincérité du sentiment qu’expriment ces paroles piétistes. 11 n’est pas surprenant que M, de Bismarck soit un esprit religieux, puisqu’il joint à beaucoup d’imagination un dégoût instinctif des sciences naturelles et positives. De tout temps, il a volontiers consulté « la Bible et le Ciel étoilé, » et fait comme un autre son roman de l’idéal.

On le dit triste, et je l’en félicite. 11 méprise les hommes, et pourtant leur inimitié lui pèse. Il s’écrie amèrement : « J’ai été haï de beaucoup et aimé d’un petit nombre (1866). — Il n’y a pas d’homme si bien détesté que moi de la Garonne à la Néva (1874). » Il sait qu’en Prusse même, il serait maudit si la victoire n’avait assuré ses desseins. (( Que nous soyons vaincus, disait-il avant Sadowa, et les femmes de Berlin me lapideront à coups de torchons mouillés. »

Pour comble de misère, cet homme qui a tant agi ne découvre plus, à la réflexion, de raisons d’agir en ce monde. Il ne trouve même plus un sens possible à la vie. « Que la volonté de Dieu soit faite! écrit-il en 1856. Tout n’est ici-bas qu’une question de temps; les races et les individus, la folie et la sagesse, la paix et la guerre vont et viennent comme les vagues, et la mer demeure. Il n’y a sur la terre qu’hypocrisie et jonglerie! Que ce masque de chair nous soit arraché par la fièvre ou par une balle, il faut qu’il tombe tôt ou tard; alors apparaîtra entre un Prussien et un Autrichien une ressemblance qui rendra très difficile de les distinguer l’un de l’autre. »

Vingt ans plus tard, dans une heure intime et solennelle, il sentit lui monter au cœur l’épouvante et l’horreur de son

LA VIE LITTÉRAIRE

œuvre, G était à Varzin. Le jour tombait. Le prince, selon son habitude, était assis apres son dîner, près du poêle, dans le grand salon où se dresse la statue de Rauch : la Victoire distribuant des couronnes. Après un long silence, pendant lequel il jetait de temps à autre des pommes de pin dans le feu et regardait droit devant lui, il commença tout à coup à se plaindre de ce que son activité politique ne lui avait valu que peu de satisfaction et encore moins d amis. Personne ne l’aimait pour ce qu’il avait accompli, 11 n avait fait par là le bonheur de personne, ni de luimême, ni de sa famille, ni de qui que ce fût.

Quelqu’un lui suggéra qu’il avait fait celui d’une grande /nation,

— Oui; mais le malheur de combien? répondit-il. Sans moi, trois grandes guerres n’auraient pas eu lieu, quatrevingt mille hommes n’auraient pas péri; des pères, des mères, des frères, des sœurs, des veuves ne seraient pas plonges dans le deuil, J ai réglé tout cela avec mon créateur; mais je n’ai récolté que peu ou pas de joie de toutes mes œuvres.

Jamais M, de Bismarck ne s’était montré si ffrand crue ce soir-là.

Balzac ‘

UN jour que je bouquinais chez un libraire du quartier latin, je remarquai dans un coin de la boutique un homme à longs cheveux, jeune encore, qui paraissait d’humeur expansive. Sa figure m’était connue sans qu’il me fût possible d’y mettre un nom. 11 feuilletait un livre; son regard, son sourire, les plis mobiles de son front, ses gestes ouverts, tout parlait en lui avant qu’il eût trouvé à

1. Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget, in-8°, Calmann Lévy, éditeur. — Histoire des œuvres de M. H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul), 2« édition, in-8°, Calmann Lévy, éditeur.

LA VIE LITTÉRAIRE

qui parler. II n y avait pas besoin de beaucoup d’instinct pour flairer un bavard. Je sentis qu’il fallait fuir ou devenir sa proie. Pourtant je restai. Sophocle eut raison de dire que nul ne peut éviter sa destinée. J’en ai fait une longue epreuve dans ma vie. Je ne sais résister ni aux mauvaises fortunes ni aux bonnes. Mais les mauvaises sont naturellement les plus fréquentes. A vrai dire, ce bouquineur no m’était point antipathique. Il avait cette physionomie heureuse, cet air aisé des pauvres qui ne sentent pas leur pauvreté et des paresseux qui rêvent sans cesse. Ses vêtements, plus négligés que malpropres, ne me semblaient poudreux que de la noble poussière des bibliothèques. Il les portait sans souci et sans curiosité. Seul, le chapeau, dont les bords étaient étrangement larges et la soie hérissée, trahissait un goût, une volonté, peut-être même une esthétique. Ne vivant que par le cerveau, cet homme ne s inquiétait sans doute que de vêtir sa tête. Les autres habits ne lui étaient de rien. J’ai le regret de dire qu’il avait les mains sales. Mais nous savons par tradition que le prince des bibliothécaires, le vieux Weiss, de Besançon, trahissait pareille négligence. Il en était de ses mains comme de celles de lady Macbeth. Elles restaient noires apres le bain, et M. Weiss en donnait pour raison qu’il lisait dans sa baignoire.

L’homme au livre, sitôt qu’il me vit, s’avança vers moi et, frappant sur son bouquin :

— Lisez, me dit-il. C’est la loi sainte, la loi du Seigneur.

Il tenait une vieille Bible de Sacy, ouverte au chapitre xx

de 1 Exode, et son doigt me montrait le verset 4 : « Vous ne ferez point d’images taillées. »

— L humanité, ajouta-t-il, périra dans la démence pour avoir transgressé ce commandement.

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