Son Journal, 2 vol. in
âgée de seize ans, elle passait de longues heures devant les marbres du musée du Capitole. 11 ne faut pas s’étonner si elle fut ravie dans le même temps d’une amazone « en drap noir, faite d une seule pièce par Laferrière... une robe princesse collante partout. » Ses mains, fines et très blanches, n étaient pas d un dessin très pur; mais un peintre a dit que c était une beauté que la façon dont elles se posaient sur les choses. Marie Bashkirtsefî en avait le culte. Elle se savait jolie; pourtant elle se décrit assez peu dans son journal intime. J’ai noté seulement, à la date du 17 juillet 1874, ce portrait, fort joliment arrangé : « Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux; un fichu de dentelle autour du cou. J’ai l’air d’un de ces portraits du Premier Empire; pour compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main. » Et elle ajoute qu’elle aime la solitude devant une glace.
Elle était plus vaine de sa voix que de sa beauté. Cette voix s étendait à trois octaves moins deux notes. Un des premiers rêves de Marie Bashkirtsefî fut de devenir une grande cantatrice.
Elle a voulu se montrer dans son Journal telle qu’elle était, avec ses défauts et ses qualités, sa mobilité constante et ses perpétuelles contradictions. M. Edmond de Concourt, du temps qu’il écrivait l’histoire de Chérie, demandait aux jeunes filles et aux femmes des confidences et des aveux. Marie Bashkirtseff a fait les siens. Elle a tout dit, s’il faut 1 en croire; mais elle n’était pas d’humeur à s’adresser à un seul confesseur, si distingué qu’il fût; sa vanité ne pouvait s accommoder que d’une confession publique, et c’est à la face du monde qu’elle a ouvert son âme.
Qui ne prendrait en pitié et en grâce cette pauvre enfant
MA RIE BAS H Kl R TSE FF
dont le malheur fut de n’avoir pas eu d’enfance? Ce n’est, sans doute, la faute de personne, mais Marie Bashkirtsefî ne fut jamais semblable à ceux que le Dieu qu’elle priait tous les jours désignait comme seuls dignes d’entrer dans le royaume des cieux. Elle ne connut jamais l’ineffable douceur d’être humble et petite. A quinze ans, elle eut des ailes sans le souvenir du nid. Ce qui lui manqua toujours, c’est l’allégresse naïve et la simplicité.
Les premières confidences qu’elle nous fait sont celles d’une petite intrigue qu’elle noua pendant le carnaval, à Rome, et qui n’eut d’autre dénouement qu’un baiser sur les yeux. La jeune fille y déploya beaucoup de coquetterie et de manège.
« — Vous ne m’aimez pas, soupira un jour le jeune neveu de cardinal qu’elle avait pris pour patito; hélas! vous ne m’aimez pas!
» — Non.
» — Je ne dois pas espérer?
» — Mon Dieu, si! 11 faut toujours espérer. L’espérance est dans la nature de l’homme; mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas. »
Le neveu du prêtre se montrait très tendre, mais Marie Bashkirtseff ne s’y laissa pas prendre. « Je serais au comble de la joie si je le croyais, dit-elle; mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c est que d'être soi-même une canaille. »
Et elle ajoute :
« D’ailleurs, cela vaut mieux. »
Elle n’avait pas la moindre envie d’épouser le pauvre Pietro.
« Si j’étais sa femme, pensait-elle, les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia,
des Borghèse, des Chiara m’écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu’on aime une pareille créature, parce qu’on ne la connaît pas! Si on
tout «■■éature... Ah! baste! on l’aimerait tout de meme „ &e montrer, paraître, briller, voilà son
reve perpétuel. L’orgueil la dévore. Elle répète sans cesse • «Si J étais reine! Elle s’écrie, en se promenant dans
Carallll I “‘*''<=-Aurèle, Néron,
La.acalla, le diable, le pape! ,, Elle ne trouve de beauté
à^mrca^r^",’ Wladî7^
a don Cai los. Le reste ne vaut pas un regard.
Les idees les plus incohérentes se mêlent dans sa tête c est un étrange chaos. Elle est très pieuse; elle prie Dieu ma in et soir , elle lui demande un duc pour m7ri ÙZ
cTmrdrus''‘de*sr T"*® 'e
nue lue ^ « H n’j a rien de plus affreux
elle lit l’a - 7 ' pratique la religion orthodoxe et
m ,l 'it d T" elle découvre une
Jitude de petites figures, un plancher d’église en
mai are anc et noir, et peut-être un cercueil. Elle con-
caid mal Antonelli ; elle se fait dire pour un louis la bonne
tTon" dlfest « ‘eûtes les supersti-
œil Elle craLt ® <1"® ‘e pape Pie IX a le mauvais
iTne de l’œd * "".-"^''-ur parce qu’elle a vu la nouvelle
A Naples 7 îf « ‘eut moment.
P , Ut a coup, elle se demande ce que c’est ou’une
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MARIE BASHKIRTSEFF
Quelques jours plus tard, elle se met un chapelet au cou, pour ressembler à Beatrix, dit-elle, et aussi parce que « Dieu, dans sa simple grandeur, ne suffît pas. 11 faut des images à regarder, des croix à baiser. » Elle est coquette, elle est folle; mais cette tête de linotte est meublée comme celle d’un vieux bibliothécaire. A dix-sept ans, Marie Bashkirtsefî a lu Aristote, Platon, Dante et Shakespeare. Les récits de l’histoire romaine d’Amédée Thierry la captivent. Elle se rappelle avec plaisir « un ouvrage intéressant sur Confucius. » Elle sait par cœur Horace, Tibulle et les sentences de Publias Syrus. Elle sent profondément la poésie d’Homère. « Personne, il me semble, ne peut, dit-elle, échapper à cette adoration des anciens... Aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation de Dumas ou de George Sand ne m’a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie. H me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l’incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs dieux, où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer... Et qui peut se défendre d’un léger frisson en lisant l’apparition du fantôme de Gréuse? » Son esprit est un magasin où elle fourre pêle-mêle la Corinne de madame de Staël, V Homme- Femme de M. Alexandre Dumas fils, Roland furieux^ les romans de M. Zola et ceux de Georg-e Sand. Elle voyage sans cesse, allant de Nice à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Sans cesse errante, elle s’ennuie sans cesse. Sa vie lui semble amère et vide. « Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n’est pas triste est bête, et tout ce qui n’est pas bête est triste. »
LA VIE LITTÉRAIRE
Elle manque de tout parce qu elle veut tout. Elle est dans une affreuse détresse, elle pousse des cris d’angoisse. Et pourtant elle aime la vie. « Je la trouve bonne, dit-elle. Le croira-t-on? Je trouve tout bon et agréable, jusqu’aux larmes, jusqu’à la douleur. J’aime pleurer, j’aime me desesperer. J’aime à être chagrine et triste... et j’aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante. » A certaines heures, elle a l’obscure et terrible conscience du mal qu elle couve. Dès le printemps de 1876, elle se sent touchée. « Tout à l’heure, écrit-elle à la date du 3 juin en sortant de mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effrayée. J’ai vu à côté de moi une femme vêtue d une longue robe blanche, une lumière à la main, et regardant, la tete un peu inclinée et plaintive, comme ces antomes des legendes allemandes. Rassurez-vous ce notait que moi réfléchie dans une glace. Oh! j’ai peur
qu un mal physique ne procède de toutes ces tortures morales. »
En 1877, une passion unique s’empara de cette âme en peine . Marie Bashkirtselî se consacra tout entière à la peinture. Elle rassembla enfin les trésors épars de son intellipnce. Tous ses rêves de gloire se fondirent en un seu e elle ne vécut plus que pour devenir une grande artiste Elle étudia avec ardeur dans l’académie de Julian, dont elle devint bientôt une des meilleures élèves. Ce fut’
SI J ose dire, une de ces conversions subites dont les vies de saints offrent tant d’exemples et qui révèlent une nature sincere, excessive, instable. Dès lors, les princes ne lui
même ^ "T' républicaine, socialiste et
meme un peu révolutionnaire. Elle ne mit plus d’amazones
de chez Laferriere et porta gaiement le sarrau noir des
MARIE BASHKIRTSEFF
femmes artistes. Elle découvrit la beauté des misérables. G était une créature nouvelle. Au bout de six mois, elle tenait la tête de la classe avec mademoiselle Breslau. Elle a tracé de sa rivale un portrait qui, sans doute, n’est pas flatté : « Breslau est maigre, biscornue, ravagée, quoique avec une tete intéressante, aucune grâce, et garçon, et seule! » Elle se flatte que, si elle avait le talent de mademoiselle Breslau, elle s’en servirait d’une manière plus féminine. Alors elle serait unique à Paris. En attendant, elle travaille avec acharnement. C’est le 21 janvier 1882 qu’elle vit pour la première fois Bastien-Lepage, dont elle admirait et imitait la peinture. « 11 est tout petit, dit-elle, tout blond, les cheveux à la bretonne, le nez retroussé et une barbe d adolescent. » Il était déjà frappé du mal dont il devait bientôt mourir. Elle-même se sentait profondément atteinte. Depuis deux ans, elle était secouée par une toux déchirante. Elle maigrissait. Elle devenait sourde. Cette infirmité la désespérait. « Pourquoi, disait-elle, pourquoi Dieu fait-il souffrir? Si c est lui qui a créé le monde, pourquoi a-t-il créé le mal, la souffrance, la méchanceté?... Je ne guérirai jamais... Il y aura un voile entre moi et le reste du monde. Le vent dans les branches, le murmure de l’eau, la pluie qui tombe sur les vitres, les mots prononcés à voix basse, je n’entendrai rien de tout cela! » Bientôt elle apprend qu’elle est poitrinaire et que le poumon droit est pris. Elle s’écrie : « Qu’on me laisse encore dix ans, et, pendant ces dix années, de la gloire et de l’amour! et je mourrai contente à trente ans. S’il y avait avec qui traiter, je ferais un marché : — Mourir à trente ans passés, ayant vécu. »
La phtisie suit son cours fatal. Marie Bashkirtseff écrit, le 29 août 1883 :
LA VIE LITTÉRAIRE
« Je tousse tout le temps, malgré la chaleur; et, cet après-midi, pendant le repos du modèle, mëtant à moitié endormie sur le divan, je me suis vue couchée et un grand Cierge allumé à côté de moi...
» Mourir? J en ai très peur. »
Maintenant que la vie lui échappe, elle l’aime éperdument. Arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe bruit calme, rire, tristesse, mélancolie, amour, froid’ so ei , toutes les saisons, les plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la pluie, le printemps e ses folies, les tranquilles journées d’été et les belles nuits avec des étoiles, elle adore, elle admire tout' Et il faut mourir. « Mourir, c’est un mot qu’on dit et qu’on écrit acilement, mais penser, croire qu’on va mourir bientôt? Est-ce que je le crois? Non, mais je le crains. »
Et, quelques jours plus tard, écartant ces illusions, si obstinées à s’asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort :
« La voilà donc la fin de toutes nos misères! Tant d’aspirations. tant de désirs, de projets, tant de... pour mourir a vingt-quatre ans au seuil de tout. »
Pendant qu’elle se mourait. Bastien-Lepage mourant se taisait porter presque chaque jour chez elle. Le iournal s arrête au lundi 20 octobre. Ce jour-là encore Bastienepage était venu, soutenu par son frère, au chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s’éteignit onze jours après c( par une journée de brume, dit M. André Theuriet’
pareille à celle qu’elle avait peinte dans un de ses dernieri tableaux, lAllee. »
C’est toujours un spectacle touchant quand la nature par un terrible raccourci, nous montre l’un près de l’autre 1 amour et la mort; mais il y a dans la vie si courte de
MARIE BASHKIRTSEFF
Marie Bashkirtsefî je ne sais cjuoi d âcre et de désespéré qui serre le cœur. On songe, en lisant son Journal^ qu elle a dû mourir inapaisee et que son ombre erre encore quelque part, chargée de lourds désirs.
En pensant aux agitations de cette âme troublée, en suivant cette vie déracinée et jetée à tous les vents de 1 Europe, je murmure, avec la ferveur d’une prière, ce vers de Sainte-Beuve :
Naître, vivre et mourir dans la même maison!
Les P^ous dans la littérature*
T TN Français, qui fit le voyage de Londres, alla voir un U jour le grand Charles Dickens. 11 fut reçu et s’excusa sur son admiration de venir ainsi prendre quelques minutes d une existence si précieuse.
au7 vmîr sympathie universelle
que vous inspirez vous exposent, sans doute, à d’in-
assiegee. Vous devez recevoir tous les jours des princes
- Oui! des fous, des fous, s’écria Dickens, en se levant avec cette agitation à laquelle il était souv;„t en proL
1 vol^-îr""’ P- Guy du M.up..„„.,
LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE
dans les derniers temps de sa vie, des fous ! Ceux-là seuls m’amusent.
Et il poussa dehors par les épaules le visiteur étonné.
Les fous, Charles Dickens les aima toujours, lui qui décrivit avec une grâce attendrie 1 innocence de ce hon M. Dick. Tout le monde connaît M. Dick, puisque tout le monde a lu David Copperfield. Tout le monde en France : car il est aujourd hui de mode en Angleterre de négliger le meilleur des conteurs anglais. Un jeune esthète m’a confié tantôt que Dombey and Son n’était lisible que dans les traductions. 11 m’a dit aussi que lord Byron était un poète assez plat, quelque chose comme notre Ponsard. Je ne le crois pas. Je crois que Byron est un des plus grands poètes du siècle, et je crois que Dickens exerça plus qu’aucun autre écrivain la faculté de sentir; je crois que ses romans sont beaux comme l’amour et la pitié qui les inspirent. Je crois que David Copperfeld est un nouvel évangile. Je crois enfin que M. Dick, à qui j’ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la seule raison qui lui reste est la raison du cœur et que celle-là ne trompe guère. Qu importe qu’il lance des cerfs-volants sur lesquels il a écrit je ne sais quelles rêveries relatives à la mort de Charles 1®'"! Il est bienveillant; il ne veut de mal à personne, et c est là une sagesse à laquelle beaucoup d’hommes raisonnables ne s’élèvent point comme lui. C’est un bonheur pour M. Dick d’être né en Angleterre. La liberté individuelle y est plus grande qu’en France. L’originalité y est mieux vue, plus respectée que chez nous. Et qu’est-ce que la folie, après tout, sinon une sorte d’originalité mentale? Je dis la folie et non point la démence. La démence est la perte des facultés intellectuelles, La folie n est qu’un usage bizarre et singulier de ces facultés.
LA VIE LITTÉRAIRE
J ai connu dans mon enfance un vieillard qui était devenu ou en apprenant la mort d’un fils unique, enseveli, à vino-t ans sous une avalanche du Righi. Sa folie consistait“à s habiller de toile à matelas. A cela près, il était parfaitement sage. Tous les petits polissons du quartier le suivaient dans la rue en poussant des cris sauvages. Mais comme il joignait à la douceur d’un enfantin vigueur d’un colosse, il les tenait en respect, leur faisant assez de peur sans leur faire aucun mal. En cela, il donnait l’exemple d une excellente police. Quand il entrait dans une maison amie son premier soin était de dépouiller l’espèce de souqueni e a grands carreaux qui le rendait ridicule. 11 l’arrangeait sur un fauteuil de manière qu’elle semblât autant que possible recouvrir un corps humain. 11 y plantait sa canne comme une sorte de colonne vertébrale, puis il coiffait la pomme de cette canne avec son grand chapeau de feutre, dont il rabattait les bords et qui prenait Lus ses doigts un aspect fantastique. Quand cela était fait il contemplait un moment sa défroque de l’air dont on regarde un vieil ami malade qui dort, et aussitôt il devenait oinme le plus raisonnable du monde, comme si en vérité ce fût sa propre folie qui sommeillât devant lui dans un habit de carnaval. 11 lui restait un vêtement de dessous très decent une sorte de grand gilet noir à manches, assez semblable à ce qu’on nommait une veste sous Louis XV . Que de fois j’ai pris plaisir à le voir et à l’entendre! II parlait sur tous les sujets avec beaucoup de raison et d intelligence. C’était un savant, nourri de tout ce qui peut faire connaître le monde et les hommes 11 avait notamment dans la tête une riche bibliothèque de voyages, et il était sans pareil pour raconter le naufrage de la Meduse ou quelque aventure de matelots en Océanie.
LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE
Je serais impardonnable d oublier qu’il était excellent humaniste : car il m a donné, par pure bienveillance, plusieurs leçons de grec et de latin qui m ont fort avancé dans mes etudes. Son zèle à rendre service s’exerçait en toute rencontre. Je 1 ai vu interrompre des calculs compliqués dont un astronome l’avait chargé et fendre du bois pour obliger une vieille servante. Sa mémoire était fidèle; il gardait le souvenir de tous les événements de sa vie, hors de celui qui l’avait bouleversée. La mort de son fils semblait tout à fait sortie de sa mémoire; du moins, on ne lui entendit jamais prononcer un seul mot qui pût faire croire qu’il se rappelait en quoi que ce fût ce terrible malheur. 11 était d’humeur égale, presque gaie, et reposait volontiers son esprit sur des images douces, affectueuses, riantes. 11 recherchait la compagnie des jeunes gens. Son esprit avait pris dans leur fréquentation un tour pédagogique très prononcé. J’ai pensé à lui depuis lors en lisant l’excellent Traité des études de Rollin. 11 n’entrait guère, je dois le dire, dans la pensée de ses jeunes amis; il suivait la sienne d’un cours obstiné que rien ne pouvait rompre. Mais j’ai remarqué une disposition analogue chez toutes les personnes véritablement supérieures qu’il m’a été donné de fréquenter. Après s être vêtu pendant une vingtaine d’années, été comme hiver, d’un surtout de toile à matelas, il parut un jour avec une veste à petits carreaux qui n’était pas ridicule. Son humeur était changée comme son costume, mais il s’en fallait de beaucoup que ce changement fût aussi heureux. Le pauvre homme était triste, silencieux, taciturne. Quelques mots, à peine intelligibles, qui lui échappaient, trahissaient l’inquiétude et l’épouvante. Son visage, qui avait toujours été fort rouge, se couvrait de larges plaques violettes. Ses lèvres étaient noires et tom-
LA VIE LITTÉRAIRE
bantes. Il refusait toute nourriture. Un jour, il parla du lils qu’il avait perdu. On le trouva, le lendemain matin, pendu dans sa chambre. Le souvenir de ce vieillard m’inspire une véritable sympathie pour les fous qui lui ressemblent. Mais je crois que c’est le petit nombre. 11 en est des fous comme des autres hommes : les bons sont rares et on visiterait bien des maisons de santé sans trouver un second vieillard à la toile à matelas ou un autre M. Dick.
. aul Heryieu n’est pas éloigné de penser, comme Dickens, que les fous sont seuls intéressants. 11 nous raconte, dans l'Inconnu, une terrible histoire de folie qui finalement se trouve n’être qu’un rêve, mais bien le plus elirayant et le mieux suivi des rêves : le rêve d’un fou 11 n est tel qu’un fou pour conduire un cauchemar dans la perfection. G est ce que M. Paul Hervieu a montré avec un rare talent Cartésien à rebours, il nous a apporté les raisons de la folie. 11 a suivi dans ses détraquements successifs la machine à penser, avec l’intérêt qu’un horloner pervers doit porter à l’examen d’une montre extraordinairement mauvaise. Son livre est bien curieux et tout à fait original. 1 produit deux effets : il fait peur et donne à re echir. La peur, je vous l’épargnerai, non sans motifs.
me faudrait avoir tout le talent de M. Paul Hervieu et en faire 1 usage qu’il en a fait pour vous communiquer le frisson dont il m’a secoué. Quant aux réflexions que son livre inspire, elles sont nombreuses. C’est le moins qu’il m en échappé une. 11 est si agréable de philosopher! Pendant que J écris, un acacia balance à ma fenêtre ses branches legeres et fleuries, et je me répète à moi-même ce distique d un poète de l’Anthologie : « Asseyons-nous Il ® de converser à son ombre »
Un bel arbre et de calmes pensées, qu’y a-t-il de meilleur
LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE
au mondG? Mon acacia, que la brise ag'ite doucement, répand jusque sur ma table la neige parfumée de ses fleurs! Sous cette agréable influence, il m’est impossible de me défendre d’une véritable sympathie pour les fous qui ne font pas beaucoup de mal. Quant à n’en pas faire du tout, cela est bien défendu aux hommes, fous ou sensés. 11 n’existe aucun moyen de vivre sans nuire. 11 ne faut point haïr les fous. Ne sont-ils pas nos semblables? Qui peut se flatter de n etre fou en rien? Je viens de chercher dans le Dictionnaire de Littré et de Robin la définition de la folie, et je ne l’ai point trouvée; du moins celle qu’on y lit estelle à peu près dénuée de sens. Je m’y attendais un peu : car la folie, quand elle n est caractérisée par aucune lésion anatomique, demeure indéfinissable. Nous disons qu’un homme est fou quand il ne pense pas comme nous. Voilà tout. Philosophiquement, les idées des fous sont aussi légitimes que les nôtres. Ils se représentent le monde extérieur d’après les impressions qu’ils en reçoivent. C’est exactement ce que nous faisons, nous qui passons pour sensés. Le monde se réfléchit en eux d’une autre façon qu en nous. Nous disons que l’image que nous en recevons est vraie et que celle qu’ils en reçoivent est fausse. En réalité, aucune n’est absolument fausse et aucune n’est absolument vraie. La leur est vraie pour eux; la nôtre est vraie pour nous. Écoutez cette fable : Un jour, un miroir dont la surface était parfaitement plane rencontra, dans un jardin, un miroir convexe.
— Je vous trouve bien impertinent, lui dit-il, de représenter la nature comme vous faites. 11 faut que vous soyez fou pour donner à toutes les figures un gros ventre avec des pieds et des têtes grêles, et changer toutes les lignes droites en lignes courbes.
LA VIE LITTÉRAIRE
— C’est vous qui déformez la nature, répondit avec humeur le miroir convexe; votre plate personne s’imagine que les arbres sont tout droits parce qu’elle les fait tels, et que tout est plan hors de vous comme en vous. Les troncs des arbres sont courbes. Voilà la vérité. Vous n’êtes qu’un miroir trompeur.
— Je ne trompe personne, reprit l’autre. C’est vous compère convexe, qui faites la caricature des hommes et des choses.
La querelle commençait à s’échauffer quand un géomètre passa par là. C’était, dit l’histoire, le grand d’Alembert.
— Mes amis, vous avez raison et tort tous deux, dit-il aux miroirs. Vous réfléchissez tous deux les objets selon les lois de l’optique. Les figures que vous en recevez sont lure et 1 autre d’une exactitude géométrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en produirait une troisième fort différente et tout aussi parfaite. Quant a la nature elle-même, nul ne connaît sa figure véritable et il est même probable qu’elle n’a de figure que dans les miroirs qui la reflètent. Apprenez donc, messieurs les miroirs, à ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses.
Voilà, je pense, une belle fable; je la dédie aux médecins alienistes qui font enfermer les gens dont les passions et les sentiments s’écartent sensiblement des leurs. Ils tiennent pour privés de raison un homme prodigue et une femme amoureuse, comme s’il n’y avait pas autant de raison dans la prodigalité et dans l’amour que dans l’avarice et dans l’égoïsme.
Ils estiment qu’un homme est fou quand il entend ce que les autres n’entendent pas et voit ce que les autres ne voient pas; pourtant Socrate consultait son démon et
LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE
Jeanne d Arc entendait des voix. Et d’ailleurs ne sommesnous pas tous des visionnaires et des liallucinés? Savonsnous quoi que ce soit du monde extérieur et percevonsnoxis autre chose dans toute notre vie que les vibrations lumineuses ou sonores de nos nerfs sensitifs? 11 est vrai que nos hallucinations sont constantes et habituelles, d’un ordre général et coutumier. Les perceptions des fous sont rares, exceptionnelles et distinguées. C’est à cela surtout qu’on les reconnaît.
C’est un fou aussi que nous fait connaître, dans le Horla, M. Guy de Maupassant, le prince des conteurs. Le pauvre homme est hanté par un vampire qui trouble son sommeil et lui boit son lait sur sa table de nuit. 11 en est furieux et désespéré. Ce n’est pas sans raison; car rien n’est plus affreux que de se sentir aux prises avec un ennemi invisible.
Mais dirai-je toute ma pensée? Pour un fou, cet homme manque un peu de subtilité. A sa place, je laisserais le vampire se gorger de lait tout à loisir et je me dirais :
« Voilà qui va bien : à force d’absorber le liquide alcalin, cet animal ne manquera pas de s’assimiler quelques éléments opaques, et il deviendra visible. En attendant, il ne peut demeurer invisible sans rester transparent; donc, si je ne le vois pas, je verrai du moins dans son corps le lait qu il aura bu. » S’il vous plaît, je ne m’en tiendrais pas au lait : je tâcherais de lui faire avaler de la garance, pour le colorer en rouge des pieds à la tête.
A cela près, et pourvu qu’ils ne boivent ni lait ni eau, les invisibles peuvent fort bien exister. Et pourquoi non, je vous prie? Qu’y a-t-il d’absurde à supposer leur existence? C’est l’hypothèse contraire, pour peu que l’on y songe, qui choque la raison. Car ce serait un grand hasard si la
LA VIE LITTÉRAIRE
Vie, dans toutes ses formes, tombait sous nos sens, et si nous étions constitués de manière à embrasser i echelîe entière des êtres. Pour nous apparaître, il faut que la vie se manifeste dans des conditions très particulières de température. Si elle existe dans les milieux gazeux, ce qui après tout, n’est pas impossible, nous n’en pouvons rien connaître, et ce n’est pas une raison pour la nier. La matière n’a pas, à l’état gazeux, moins d’énergie qu’à l’état solide. Pourquoi les soleils, qui semblent remplir dans 1 univers, au centre de chaque système, des fonctions royales et paternelles, seraient-ils le séjour de l’éternel silence i Pourquoi ne porteraient-ils pas dans leurs vastes flancs a vie et 1 intelligence en même temps que la chaleur et la lumierei Et pourquoi l’atmosphère des planètes pourquoi 1 atmosphère de la terre ne seraient-elles pas eplement habitées? Ne peut-on imaginer des êtres très egers, tout a fait diaphanes, puisant leur nourriture dans les couches atmosphériques supérieures?
Rien n’empêche qu’il n’existe des enfants de l’air comme il existe des enfants des eaux et des fils de la terre.’