LES FÉLIBRES A LA FÊTE DE SCEAUX
Le Chevalier de Florian
Les félibres de séjour à Paris ont célébré dimanche dernier, selon la coutume, la fête de Florian. Florian, né dans la belle Occitanie, est leur compatriote. 11 est vrai qu’il écrivit dans la langue des barbares, dans l’idiome de La Fontaine et de Voltaire; il est vrai qu’il vécut et mourut sur la terre étrangère. Mais les félibres sont indulgents. Ils sont pleins de joie et d’oubli. Ils ont tout pardonné. Leur piété facile, leur riante sagesse égayent chaque année la tombe du poète. On y chante, on y boit. C’est-à-dire qu’on y accomplit les actes les plus agréables de la reli-
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gion populaire. Ces félibres entendent admirablement la vie et la mort. Tout leur est fête.
Sans eux, l’auteur de Galatée tomberait dans l’oubli et ce serait dommage. On éprouve à rappeler le souvenir’du chevalier de Florian le genre d’agrément que donne la rencontre, dans une boutique de bric-à-brac, d’un vieux pastel très fin, à demi effacé.
« Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Gevennos, entre la ville d’Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemble tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d’acacias. L’iris, le genêt fleuri le narcisse émaillent la terre; le grenadier, l’aubépine ex aient dans 1 air des parfums; un cercle de collines parsemees d arbres touffus ferme de tous côtés la vallée et des rochers couverts de neige bornent au loin lorizon » G est ainsi que Florian décrit lui-même, dans son Estelle, la vallée où fut son berceau. Faisant allusion a ce passage, le bon Sedaine disait au poète en le recevant académicien : « L’hommage que vous rendez aux lieux qui vous ont vu naître est une nouvelle preuve de cette sensi- •Dilite qui vous caractérise. »
Fils d’un pauvre chevalier de Saint-Louis, Florian fut eleve dans le château bâti à grands frais par son aïeul.
« était, a-t-il dit, un gentilhomme qui dissipait tout son bien avec les femmes et les maçons. ,> Sa mère, Gillette de Saignes était d’origine castillane. Boissy d’Aniflas ami de la famille, nous apprend <. qu’elle avait conservé quelque chose des mœurs et des habitudes particulières au pays ou elle était née, et qu’elle l’avait transmis à son
» la perdit de bonne heure et fut mis au collège.
LE CHEVALIER DE FLORIAN
Il eut beaucoup de maîtres. L’un d’eux le menait souvent chez une demoiselle de la rue des Prêtres, qui demeurait au cinquième etage et peignait des éventails. « Je remarquai, contait-il lui-même plus tard, qu’il avait presque toujours quelque chose a lui dire en particulier, ce qui les obligeait de psser dans la chambre d’à côté. Un jour, j eus la curiosité d aller regarder par le trou de la serrure; je les vis qui causaient, mais d’une manière qui me rendit rêveur pour plus de huit jours. »
Ce n’est pas des leçons de ce maître qu’il profita le moins. Nous savons de son propre aveu qu’avant dixsept ans il était « assez heureux pour posséder une maîtresse, un coup d’épée et un ami. » L’ami était un bretteur de la pire espèce qui avait des démêlés avec le guet et causa quelques désagréments au jeune chevalier. Par bonheur, Florian avait aussi un oncle, et cet oncle, ayant épousé une nièce de Voltaire, envoya son neveu à Ferney. Voltaire trouva son petit parent gentil, le caressa et 1 appela Florianet. 11 fît mieux encore : il le fît entrer à seize ans comme page chez le duc de Penthièvre. Pour sa bienvenue, le chevalier but avec les autres pages du duc tant de café et de liqueurs, « qu’il en gagna une maladie assez sérieuse. » Ces petits garnements faisaient mille folies. Le bon seigneur n’était pas homme à s’en aviser. G était un saint. Dans son innocence, il ne voyait jamais le mal. On raconte qu’un jour, à la foire, un marchand, qui ne le connaissait point, lui montra et fît mouvoir devant lui des figurines obscènes. L’excellent duc crut en toute candeur que c’étaient des jouets d’enfant, et il les acheta pour une petite princesse à laquelle il les remit le lendemain.
Cet homme de bien s’intéressa à Florian et lui donna
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bientôt une compagnie dans son régiment de dragons. G était l’iisage. « Lindor, dit Marmontel dans un de ses Contes moraux, venait d’obtenir une compagnie de cavalerie au sortir des pages. » Devenu ensuite gentilhomme ordinaire du duc de Penthièvre, Florian célébra la bienfaisance inépuisable de cet excellent maître :
Avec lui la bonté, la douce bienfaisance Dans le palais d Anet habitent en silence.
Les vains plaisirs ont fui, mais non pas le bonheur. Bourbon n’invite point les folâtres bergères A s’assembler sous les ormeaux;
Il ne se mêle point à leurs danses légères.
Mais il leur donne des troupeaux.
C est auprès du duo, dans les châteaux d’Anet et de Sceaux, que Florian composa ces bergeries où l'on ne voit pas de loups, ces jolies comédies italiennes dans lesquelles Arlequin lui-même est sensible et ces romans poétiques dont on disait alors avec une politesse exquise : << Ils sont dédiés à Fénelon, et l’offrande n’a point déparé I autel. >> A la veille de la Révolution, le jeune chevalier faisait danser ses bergères. Galatée parut en 1783 Nurna Pompihus en 1786, Estelle en 1788. Sans inspirer 1 enthousiasme ces ouvrages furent bien reçus. Encore que les gens de goût en sentissent la faiblesse, les pastorales devinrent ù la mode. Les dessinateurs, et particulièrement Queverdo, y mirent de galants frontispices où on voyait des pastourelles avec des fleurs à leur chapeau des rubans à leur houlette et le nom d’Estelle gravé suî ecorce d^ chênes. Laharpe, bien qu’ami de l’auteur ma traita Gonzahede Cordoue. Mais il avait loué Galatée. On dit qu un jour Rivarol, rencontrant Florian qui raar-
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chait devant lui, un manuscrit à demi sorti de sa poche, s écria : « Ah ! monsieur, comme on vous volerait si on ne vous connaissait pas ! » Mais ce n’est là qu’un joli mot. Nous savons, par le témoignage d’un contemporain, ({viEsteLle rapporta à Florian beaucoup plus que Y Émile et l(^ Noiwelle Heloise n avaient rapporté à Jean-Jacques.
Quoi qu’il en semble aujourd’hui, Florian avait le génie de 1 à-propos. 11 se fît berger au temps où toutes les belles dames étaient bergeres. 11 parla nature et sentiment a une société qui ne voulait entendre que sentiment et nature. Son Niima Pompilius^ publie trois ans avant la reunion des Etats generaux, n est qu une longue allusion aux vœux politiques de la France. Ce roi inspiré par la sagesse, ce prince, disciple de Zoroastre, élevé par le choix des peuples à l’auguste et suprême magistrature, ce Numa qui fait des noms de père et de roi deux parfaits synonymes, n était-ce point l’image du monarque constitutionnel, du prince philosophe qu’attendait la Nation? N’était-ce point l’emblème des espérances que Louis XVI donnait alors à son peuple idolâtre?
On voyait tout en rose. La philosophie nous gouvernera, disait-on. Et quels bienfaits la raison ne répandra-t-elle pas sur les hommes soumis à son tout-puissant empire? L’âge d’or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L’homme vertueux et éclairé jouira d’une félicité sans trouble. On rêvait les mœurs de Galatée et la police de Numa.
Le chevalier de Florian montrait patte blanche. Néanmoins il entrait comme un jeune loup dans le bercail des théâtres à la mode. On trouve dans ses poésies fugitives les vers que voici :
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