Phidias, p
La Terre
Vous savez que M. Zola vient d’éprouver le même traitement que le patriarche Noé. Cinq de ses fds spirituels ont commis à son égard, pendant qu’il dormait, le péché de Chain. Ces enfants maudits sont MM. Paul Bonnetain, J. -H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches. Ils ont raillé publiquement la nudité du père M. Fernand Xau, imitant la piété de Sem, a étendu son manteau sur le vieillard endormi. C’est pourquoi il sera hem dans les siècles des siècles. Ainsi l’ancienne loi est 1 image de la nonyelle et M. Émile Zola est véritablement Lelui qui avait été annoncé par les prophéties.
LA TERRE
Tous les journaux ont publié le manifeste littéraire de MM. Gustave Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J. -H. Rosny et Paul Bonnetain. Voici comment le nouveau roman du Maître, la Terre^ y est apprécié : « Non seulement 1 observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. Le Maître est descendu au fond de l’immondice. »
Ainsi parlent les Cinq. Leur déclaration a causé quelque surprise. 11 y en a pour le moins deux d’entre eux qui ne sont pas tels qu’il faut être pour jeter la première pierre. M. Bonnetain, pour sa part, est l’auteur d’un roman qui ne passe pas pour chaste. 11 est vrai qu’il répond qu’ayant commencé comme finit M. Zola, il compte bien finir comme M. Zola a commencé. Mais le manifeste, en lui-même, n’est pas irréprochable. 11 contient des appréciations sur l’état physiologique de l’auteur de la Terre qui passent les bornes de la critique permise. Expliquer l’œuvre par l’homme est un procédé excellent quand il s’agit du Misanthrope ou de l'Esprit des Lois^ mais qui ne saurait être appliqué sans inconvénients aux ouvrages des contemporains, Les romans de M. Zola appartiennent à la critique, et l’on verra tout à l’heure si je crains de dire ce que j’en pense. Quant à la vie privée de M. Zola, elle doit être absolument respectée; il n’y faut point rechercher la raison des obscénités qu’il étale dans ses livres. On ne veut pas savoir si c’est par goût ou si c’est par intérêt que M. Zola accorde tant à la lubricité. Enfin le manifeste se termine par un avis aux lecteurs qui, venant de jeunes romanciers, n’a pas paru tout à fait désintéressé. « Il
faut, ont dit les Cinq, il faut que le jugement public fasse balle sur la Terre et ne s’éparpille pas en décharge de petit plomb sur les livres sincères de demain. » Évidemment ces messieurs ont quelques volumes sous presse. Je ne sam ce qu’il faut le plus admirer dans ce conseil, ou de son astuce ou de son ingénuité.
Les Cinq n’ont point attendu, pour juger la Terre, d’en connaître la fin. M. Zola s’en est plaint. 11 est vrai qu ordinairement, pour juger une œuvre, il faut attendre qu elle soit terminée. Mais ce n’est pas ici une œuvre ordinaire. Terre n’a ni commencement ni milieu. M. Zola, quoi qu’il fasse, n’y saurait mettre une fin. C’est pourquoi je me permettrai, à l’exemple de ces messieurs, d’en dire tout de suite mon avis. J’en suis resté au moment où la Grande, paysanne de quatre-vingt-neuf ans, est vmlée par son petit-fils, ainsi qu’il est dit au quatre-vingtsixieme feuilleton. On est donc averti que ce que je vais
dire ne s’applique pas aux faits postérieurs à ce trait de mœurs champêtres.
Le sujet du livre est, comme le titre ^indique, la terre. Au dire de M. Zola, la terre est une femme ou une femelle. Pour lui, cest tout un. 11 nous montre « les anciens mâles usés à l’engrosser. » 11 nous décrit les paysans qui veulent « la pénétrer, la féconder jusqu’au ventre, » qui 1 aiment « pendant cette intimité chaude de chaque heure »
et qui respirent « avec une jouissance de bon mâle l’odeur de sa fécondation. »
C’est là de la rhétorique brutale, mais de la rhétorique encore. D’ailleurs, tout le livre est plein de vieux épisodes mal rajeunis : la veillée, la fenaison, la noce champêtre la moisson les vendanges, la grêle, l’orage, déjà chantés par Lhenedolle avec un sentiment plus juste de la nature
LA TERRE
et du paysan; le semeur, dont Victor Hugo avait montré « le geste auguste; » la vache au taureau, dontM, Maurice Rollinat a fait un poeme assez vigoureux. Avez-vous lu, par hasard, le Prvcdiwnx msticunz? G est un poème en vers latins gu un jesuite du xviii® siècle composa, à l imitation de Virgile, pour les écoliers. Eh bien, le livre de M. Zola m a fait songer à celui du P. Vanière par je ne sais quel fond poncif qui leur est commun. Rien, dans ces pages d’un pseudo-naturaliste, ne révèle l’observation directe. On n’y sent vivre ni l’homme ni la nature. Les figures y sont peintes par des procédés d’école qui semblent aujourd’hui bien vieux. Que dire de ce notaire « assoupi par la digestion du fin déjeuner qu’il venait de faire, » de ce curé
apparu « dans l’envolement noir de sa soutane, » de cette maison qui « était comme ces très vieilles femmes dont les reins se cassent, » de ce « bruit doux et rythmique des bouses etalees, » de cette « douceur berçante qui montait des grandes pièces vertes? » Voyons-nous mieux les paysans attables quand on nous a dit qu’ « un attendrissement noyait leurs faces? » M. Zola n’a guère mis dans ce nouveau livre que ses défauts. Le plus singulier est l’effet de cet œil de mouche, de cet œil à facettes qui lui fait
voir les objets multipliés comme à travers une topaze
taillée. C’est ainsi qu’il termine la description, assez exacte et assez vive d’ailleurs, d’un marché dans un chef-lieu de canton, par ce trait inconcevable : « De grands barbets jaunes se sauvaient en hurlant, une patte écrasée. » C’est ainsi qu’une hallucination lui fait voir des myriades de semeurs à la fois. « Ils se multipliaient, dit-il, pullulaient comme de. noires fourmis laborieuses, mises en l’air par quelque gros travail, s’acharnant sur une besogne démesurée, géante à côté de leur petitesse; et l’on distinguait
LA VIE LITTÉRAIRE
pourtant, même chez les plus lointains, le geste obstiné, toujours le même, cet entêtement d’insectes en lutte avec rimmensité du sol, victorieux à la fin de l’étendue et de la vie. »
M. Zola ne nous montre pas distinctement les paysans. Ce qui est plus grave encore, c’est qu’il ne les fait pas
bien parler. 11 leur prête la loquacité violente des ouvriers des villes.
Les paysans parlent peu; ils sont volontiers sentencieux et expriment souvent des idées très générales. Ceux des régions où 1 on ne parle pas patois ont pourtant des mots savoureux qui gardent le goût de la terre. Rien de cela dans les propos que M. Zola met dans leur bouche.
M. Zola^ prête aux campagnards des propos dune
1. Je SUIS heureux d’apporter à l’appui de ce que j’avance une pièce justificative dont 1 autorité n’est pas contestable. C’est une lettre datée de Rambervillers et
signee d’un médecin de campagne qui donne depuis vingt ans ses soins aux paysans vosgiens. La voici : ^
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« Monsieur,
» Je viens de lire votre Vie littéraire dans le Temps du 28 août. Voulez-vous permettre à un médecin de campagne, qui, depuis vingt années, vit avec les paysans, de vous donner son appréciation sur leurs mœurs?
» Il y a un fait qui ressort éclatant : c’est que le paysan n’est jamais sale en paroles, oujours, quand il est amené à dire quelque chose de risqué, il emploie la formule K sauf votre respect. » Jamais il ne racontera crûment, comme le veut M. Zola, une istoire un peu grasse. C’est toujours avec réticences, avec des précautions ’ oratoires, des périphrases qu’il le fera. Cela, parce que le fait qu’il conte est sûrement une personnalité et que toujours, sur cet article, le paysan est d’une prudence extraordinaire^ Ce n’est pas le paysan que l’on peut accuser d’appeler les choses par leur
nom. Bien au contraire, on peut dire de lui que la parole a été donnée pour deguiser la pensée. ^
» Comme vous le dites fort bien, il parle par sentences, par axiomes; et si, au cabaret, la langue déliée par le vin ou l’alcool, - hélas! - il conte une histoire
gauloise, il gazera son récit. Jamais, comme vous le dites également, il n’emploiera le parler des faubourgs. ^
» Ce n’est pas à dire que je veuille présenter mes paysans comme des modèles de chasteté ou de vertu. Il y aurait sur ce chapitre bien des choses à dire. Mais ce
LA TERRE
obscénité prolixe et d une lubricité pittoresque qu’ils ne tinrent jamais. J ai causé quelquefois avec des paysans normands, surtout avec des viedlards. Leur parole est lente et sentencieuse. Elle abonde en préceptes. Je ne dis pas qu’ils parlent aussi bien qu’Alcinoüs et les vieillards d Homère; tant s en faut! mais ils en rappellent quelque peu le ton grave et la façon didactique. Quant aux jeunes, ils ont la verve rude et la langue lourde quand ils causent
que j’ai lu de la Terre me prouve, à moi qui vis depuis vingt ans avec les paysans, que M. Zola n a jamais fréquenté les gens de la campagne.
» Chez ceux-ci, on trouve un sentiment de pudeur excessive, que le médecin, plus que qui que ce soit, est à même de constater tous les jours; sentiment qui va jusqu’à dissimuler, au risque de perdre la santé et la vie, des choses que l’habitant de la ville ou du faubourg n’hésite pas un moment à révéler.
» Parce que le paysan vit avec les animaux de ses écuries, ce n’est pas une raison pour qu’il soit malpropre de sa personne et dans ses paroles. Si M. Zola avait jamais visité une écurie, une étable, il aurait constaté que le paysan met toute sa gloire à avoir des bêtes propres, des écuries bien nettoyées ; et je ne vois pas ce que le fumier peut avoir de sale... ou d’excitant. Certes, les soins de propreté, le paysan pourra les négliger dans le coup de feu d’une rentrée de récoltes, pendant la fenaison, la moisson... mais qui pourrait le lui reprocher? Je m’arrête, car sur ce sujet je n’en finirais pas.
» Le paysan a souci de sa dignité; il a de la pudeur. 11 n’emploie pas les mots crus. Peu importent les raisons qui le font agir ainsi. Le fait est là. Et ce fait prouve combien M. Zola connaît peu les gens qu’il a la pensée de décrire.
» Veuillez agréer, etc.
» P. -S. — Excusez le décousu de ma lettre, écrite au courant de la plume.