‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 30 sur 84 · D’’ A. FOURNIER · texte numérisé non relu

D’’ A. FOURNIER

Cette lettre me rappelle ce que me dit un jour une jeune paysanne des environs de Saint-Lô. C’était un dimanche; elle sortait de la messe et paraissait fort mécontente. On lui demanda ce qui la fâchait, et elle répondit ; « Monsieur le curé n’a point bien parlé. Il a dit ; a Vous écurez vos chaudrons et vous n’écurez point vos âmes. » C’est mal dit : une âme n’est pas comparable à un chaudron, et ce n’est point ainsi qu’on parle à des chrétiens. >5 Le curé du village avait employé là une expression proverbiale consacrée par un long usage et que les dictionnaires mentionnent comme un très vieux dicton. Pourtant son ouaille était blessée. Ma jeune paysanne avait souffert d’entendre une vulgarité tomber de la chaire sacrée. La pauvre enfant n’avait pas assurément le goût fin, mais elle avait de la délicatesse. Nous voilà loin avec elle des abominables paysans de M. Zola.

LA VIE LITTÉRAIRE

ensemble au cabaret. Leur imagination est courte, simple, point grivoise. Leurs plus longues histoires sont héroïques et non pas amoureuses : elles ont trait à de grands coups donnés ou reçus, à des exemples de force et d’audace, a des hauts faits de batteries ou de buveries.

J’ai le regret d’ajouter que, quand M. Zola parle pour son propre compte, il est bien lourd et bien mou. 11 fatigue par 1 accablante monotonie de ses formules : « Sa chair tendre de colosse, — son agilité de brune maigre, — sa

gaieté de grasse commère, — la nudité de son corps de fille solide. » ^

Il y a une beauté chez le paysan. Les frères Lenain Millet, Bastien-Lepage l’ont vue. M. Zola ne la voit pas. La gravité morne des visages, la raideur solennelle qu’un incessant labeur donne au corps, les harmonies de l’homme et de la terre, la grandeur de la misère, la sainteté du travail, du travail par excellence, celui de la charrue, rien de cela ne touche M. Zola. La grâce des choses lui échappe la beaute, la majesté, la simplicité le fuient à l’envi. Quand il nomme un village, une rivière, un homme, il choisira le plus vilain nom; l’homme s’appellera Macqueron, le filage Rognes, la rivière l’Aigre. Il y a pourtant beaucoup de jolis noms de villes ét de rivières. Les eaux surtout gardent, en souvenir des nymphes qui s’y baignaient autrefois des vocables charmants, qui coulent en chantant sur les evres. Mais M. Zola ignore la beauté des mots comme il ignore la beauté des choses.

Il n’a pas de goût, et je finis par croire que le manque de goût est ce péché mystérieux dont parle l’Écriture^ le P us grand des péchés, le seul qui ne sera pas pardonné.

ou ez-vous un exemple de cette irrémédiable infirmité^ M. Zola nous montre dans la Terre un paysan crapuleux.

LA TERRE

un ivrogne, un braconnier cjue sa barbe en pointe, ses longs cheveux, ses yeux noyés ont fait surnommer Jésus-Christ. M. Zola ne manque jamais de l’appeler par ce surnom. 11 obtient par ce moyen des phrases comme celles-ci : « C’était Jésus-Christ qui s’empoignait avec Flore, à qui il demandait un litre de rhum. — Ce qu’il rigolait, Jésus-Christ, de la petite fête de famille !... — Jésus-Christ était très venteux. » Il n y a pas besoin d etre catholique ni chrétien pour sentir l’inconvenance de ce procédé.

Mais le pire défaut de la Terre, c'est l’obscénité gratuite. Les paysans de M. Zola sont atteints de satyriasis. Tous les démons de la nuit, que redoutent les moines et qu’ils conjurent en chantant a vepres les hymnes du bréviaire, assiègent jusqu à 1 aube le chevet des cultivateurs de Rognes. Ce malheureux village est plein d’incestes. Le travail des champs, loin d’y assoupir les sens, les exaspère. Dans tous les buissons un garçon de ferme presse « une fille odorante ainsi qu’une bête en folie. »

Les aïeules y sont violées, comme j’ai déjà eu le regret de vous le dire, par leurs petits-enfants. M. Zola, qui est un philosophe comme il est un savant, explique que la faute en est au foin, au fumier.

Il a plu à M. Zola de loger dans ce village de Rognes deux époux, monsieur et madame Charles, lesquels ont gagné une honnête aisance en tenant à Chartres une c( maison Tellier » qu’ils ont cédée à leur gendre et qu’ils surveillent encore avec sollicitude.

C’est le conte bien connu de M. Guy de Maupassant, mais amplifié, grossi d’une manière absurde, étalé jusqu’à l’écœurement. Madame Charles a amené à Rognes un vieux chat qu’elle avait à Chartres. Ce chat, « caressé, dit M. Zola, par les mains grasses de cinq ou six générations

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de femmes..., familier des chambres closes..., muet..., rêveur..., voyait tout de ses prunelles amincies dans leur cercle d or. » Et M. Zola ne s’arrête pas là; il transforme ce chat en je ne sais quelle figure monstrueuse et mystique de génie oriental, en une sorte de vieillard noyé et confit comme VHérode de Gustave Moreau, dans la volupté comme dans du miel. Puis, quand on en a fini avec le chat, c’est une bague, une simple alliance d’or, usée au doigt de

madame Charles, qui est fée et qui raconte des choses sans nom.

M. Zola a comblé cette fois la mesure de l’indécence et de la grossièreté. Par une invention qui outrage la femme dans ce qu’elle a de plus sacré, M. Zola a imaginé une paysanne accouchant pendant que sa vache vêle. « Ça creve! » dit un des témoins, qui ne parle pas de la vache. La crudité des détails passe toute idée.

Il n’a pas moins offensé la nature dans la bête que dans a femme, et je lui en veux encore d’avoir sali l’innocente vache en étalant sans pitié les misères de sa souffrance et de sa maternité. Permettez-moi de vous donner la raison

de voir naître un veau dans une étable. La mère souffrait ruellement en silence. Quand il naquit, elle tourna vers

cou ?iîe allongeant le

tant’ de î longuement le petit être qui lui avait causé

Issure er U J® ^°ue

sure et c est une honte que de profaner ces mystères

augustes. M. Zola dit d’un de ses paysans qu’il avaU

c( ^ffoiement de 1 ordure. » C’est un affolement qu’au-

jourd hui M, Zola prête indistinctement à tous ses person-

nages. En écrivant la Terre il a donné r' • i la crapule. ’ ^ ^ Georgiques de

LA TERRE

Que M. Emile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un grand talent, mais un gros talent, il se peut. Qu’il lui en reste encore cjuelcjues lambeaux, cela est croyable, mais j avoue que j ai toutes les peines du monde à en convenir. Son œuvre est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu’il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés.

Certes, je ne lui nierai point sa détestable gloire. Personne avant lui n’avait élevé un si haut tas d’immondices. C’est là son monument, dont on ne peut contester la grandeur. Jamais homme n’avait fait un pareil effort pour avilir l’humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l’amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais homme n’avait à ce point méconnu l’idéal des hommes. 11 y a en nous tous, dans les petits comme dans les grands, chez les humbles comme chez les superbes, un instinct de la beauté, un désir de ce qui orne et de ce qui décore qui, répandus dans le monde, font le charme de la vie. M. Zola ne le sait pas. 11 y a dans l’homme un besoin iniini d’aimer qui le divinise. M. Zola ne le sait pas. Le désir et la pudeur se mêlent parfois en nuances délicieuses dans les âmes. M. Zola ne le sait pas. 11 est sur la terre des formes magnifiques et de nobles pensées; il est des âmes pures et des cœurs héroïques. M. Zola ne le sait pas. Bien des faiblesses même, bien des erreurs et des fautes ont leur beauté touchante. La douleur est sacrée. La sainteté des larmes est au fond de toutes les religions. Le malheur suffirait à rendre l’homme auguste à l’homme. M. Zola ne le sait pas. 11 ne sait pas que les grâces sont décentes, que l’ironie philosophique est indulgente et douce, et que les choses humaines n’inspirent que deux sentiments aux esprits

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bien faits ^ : l’admiration ou la pitié. M. Zola est digne d’une profonde pitié.

1. J’apprends en ce moment même que la traduction de la Terre est interdite en ussie M. Louis Ulbach, qui reproduit cette nouvelle, ajoute : « Soyons convaincus que -tte œuvre injurieuse pour la France, sera traduite et commentée en Aile! magne. » Et M Ulbach proteste avec une énergie dont je voudrais pouvoir m’inspirer

França J ' ’ la majorité daa

a Avec sa théorie de l'hérédité, M. Zola aurait de 1. peine à espliuuer comment ces paysans sont le. pe>es de ce qu'il y a de plus honnête, de plus Lelligent de

une traditr à ’su”"?” “ ““ ““me un esemple, comme

Frân”"" c'est nier la

» Des livres pareils, après la guerre, après les francs-tireurs, après l’héroïsme sont des livres bons pour nos ennemis et insultants pour notre patriotisme ^ ’

» Je racontais, il y a quelques jours, le beau spectacle auquel j’avais assisté d’une br.g.de manceuvrant avec une discipline admirable e, un’euttiin snperbe! Céuh la manifestation des paysans français,

brLal'"*' ^ "«cernes de la

rigade, je sais que le numéro du Petit Marseillais a été affiché, et j’ajouterai même

pour me vanter,^ non de ce que j’ai écrit, mais de ce que j’ai pe;sé, qie le généLTj

“*°‘®tre de la Guerre et que celui ci a dit: Voila la note qu il faut faire entendre et que nos soldats savent apprécier » Allez donc a ces soldats, tout prêts à se faire tuer pour la France, qui' ont appris a lire au village ou à la caserne, qui ont des notions grandissantes de l’honneur national, a ces héros en herbe, allez donc lire un livre où l’on prétendra qu’ils son! es victimes dune inégalité sociale; qu’ils sont fils de coquins parleurs pères de emmes sans mœurs et sans pudeur par leurs mères; qu’ils ont l" ppétit du^mier qu Ils n ont aucun sentiment idéal; qu’ils sont le produit de l’inceste! en tout cTs d^ la débauché, l’excrément de la France, déposé sur un tas d’excréments -

dei\re“:::i:rr“^^ ^chauiiés

M. Thiers, historien'

SAMEDI dernier, le monument funèbre élevé dans le cimetière du Père-Lachaise à la mémoire de M. Thiers a été inauguré en présence de la famille et de quelques amis. Cette cérémonie intime marque le dixième anniversaire de la mort de M. Thiers, survenue à Saint-Germain-en-Laye le 3 septembre 1877. Dix ans! c’est déjà la postérité. Il est intéressant de rechercher comment les livres de cet homme illustre se soutiennent devant elle.

L Histoire de la Révolution et V Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, furent, pendant plus de trente ans, les livres qu’on lut le plus en France, si l’on excepte les Trois Mousquetaires, qui, l’on en conviendra, n’appar-

1. A propos de l’inauguration du monument de M. Thiers au Père-Lachaise.

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tiennent pas au même genre. On dit que les lecteurs de ces ouvrages ont diminué depuis dix ans; je suis disposé à le croire, mais il est certain qu ils sont très nombreux encore.

Quant aux jugements qu’on en porte aujourd’hui, je

parle des jugements qui font loi, — ils sont très divers. Convenons que la nouvelle école historique ne leur est pas très favorable. Mais il faut se garder des jugements trop généraux et entrer un peu dans le détail des choses.

G est en 1823 que M. Thiers commença son Histoire de la Révolution. On n’avait alors sur cette grande époque que le témoignage des contemporains. MM. Berville et Barrière publiaient la volumineuse collection de Mémoires à laquelle leur nom est attaché. Tous les lecteurs un peu généreux se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme par ces pages brûlantes, écrites dans la prison ou l’exil, sous le coup de la proscription et de la mort, par ces testaments publics de madame Roland et de tant d’autres victimes héroïques. Déjà naissait la légende des Girondins. Le livre de M. Thiers fut conçu dans le feu de cet enthousiasme.

Il n était préparé ni par de longues études, ni par de graves méditations. M. Thiers, fort jeune encore, montrait plus de spirituelle pétulance que de profondeur méditative. Ce petit homme, grisé par la capiteuse nouveauté de la vie, demandait au monde le plaisir avant la puissance. Il faisait, dit-on, des soupers qui ne convenaient pas à son tempérament délicat et se promenait, non sans péril, sur Ibrahim, son cheval pie. Cependant il n’inspirait pas de confiance aux éditeurs. Quand il proposa aux libraires Lecomte et Durey une histoire de la Révolution dont il avait le plan dans la tête, ces messieurs restèrent indécis. Ils avaient besoin d’un ouvrage de ce genre pour continuer Anquetil; mais ils n’osaient en confier l’exécution

M. THIERS, HISTORIEN

à un inconnu. Enfin, après y avoir suffisamment réfléchi, ils acceptèrent l’offre de M. Thiers, à la condition qu’il signât le livre avec Félix Bodin. Ce Félix Bodin, qui servit de caution a M. Thiers, n’était guère moins jeune que lui, mais il était connu comme historien. Il faisait des résumés historiques et il en faisait faire. Son industrie prospérait. G est un grand hasard si, en bouquinant aujourd’hui sur les quais, on ne trouve pas dans la boîte à quatre sous quelques-uns de oes résumés. Ceux de l’histoire de France et de l’histoire d’Angleterre sont de Félix Bodin lui-même. Armand Garrel et Amédée Thierry ont débuté tous deux dans le magasin de cet entrepreneur d’histoire.

Les deux premiers volumes de V Histoire de la Révolution parurent avec la signature de Félix Bodin et A. Thiers. Il ne semble pas que Bodin y ait mis autre chose que son nom. Ges deux volumes furent accueillis avec faveur par le public. Ils embrassent toute la Gonstituante et une grande partie de la Législative. Leur succès s’explique sans peine ; ils représentaient le premier essai d’une histoire générale de ces événements qui changèrent la France et remuèrent le monde; les auteurs ou, pour mieux dire. Fauteur y jugeait avant tout autre la Révolution au nom de la jeune génération qui en sortait. Aujourd’hui, ces deux volumes paraissent un peu faibles. Les neuf autres, signés par M. Thiers seul, furent publiés de 1824 à 1827. Ils sont bien supérieurs. M. Thiers avait appris beaucoup de choses en peu de mois. Il avait vu, chez Manuel et chez M. Laffitte, d’anciens constituants, des montagnards échappés à la Gonvention, des survivants des Ginq-Gents, du Gorps législatif et du Tribunat, des vieux généraux de la République, des fournisseurs des armées; il avait mesuré tous ces

débris, interrogé toutes ces ombres; il avait même travaillé la pierre avec Jomiiii et les finances avec le baron Louis.

Ces témoins du passé, il les écoutait autant qu’il pouvait écouter, n’étant pas grand écouteur de son naturel; il les devinait surtout; c’est à cela qu’il excella toujours. Le troisième volume porte déjà le témoignage de ce commerce avec es hommes et de cette pratique des choses si indispensables a 1 historien. 11 est informé, vivant, lumineux. Qui donc a dit si bien de Thiers qu’il arrive dans la

7 Marseillais eux-mêmes, à la veille du

10 Août. Mais la source de son inspiration n’était pas tout entière dans 1 etude du passé. Il ne vivait point enfermé ans son œuvre. Les affaires présentes l’occupaient autant pour le moins que les souvenirs de la Convention. En 1824 le chef de la fraction ultra-royaliste était monté sur le trône’ Ce qui animait M. Thiers d’un souffle dont l’ardeur passait dans son livre, c’était le ministère Villèle, la loi du sacrilège, le milliard des émigrés, la censure, c’était l’effort du gouvernement pour revenir à l’ancien régime. Son histoire se ressent des temps où elle a été écrite. Bien que purement narrative, elle respire l’amour des institutions quoi! menace et un zèle obstiné pour la garde des conquêtes encore disputées. M. Thiers laissa à Mignet son ami, dont le Précis parut en 1824, le soin de composer une histoire dogmatique; il conta seulement et il exposa. Mais avec quelle vivacité ! Cet esprit si agissant semble activer les événements qu’il raconte.

Je viens de rouvrir ce livre de jeunesse. J’avoue que j’ai ete entraîne et qu’il m’a fallu aller jusqu’au bout. On est emporte comme sur un fleuve dont le cours est égal, dont les boys sont unis. On ne s’aperçoit par aucune secousse des changements de théâtre et de personnages; car

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rhistorien, toujours rapide, n’est jamais brusque. Et quels excellents chapitres sur les finances : assignats, maximum, emprunt forcé, institution du Grand-Livre! Quelles expositions lucides des faits de guerre! Gomme il fait bien comprendre le point de départ, le nœud, les péripéties, le dénouement d’une campagne!

On l’a chicané sur sa philosophie ; on y a perdu son temps, il n’en a pas. Il n’est ni fataliste comme on le lui a reproché, ni providentiel. Il a dit lui-même, dans un de ses articles du National, avec la fermeté des convictions sincères : (( Il n’y a que des hommes et des passions d’hommes. » Il a dit encore : « Nous sommes tous hommes, et cette condition est dure. » Il veut que la Révolution réussisse; il le veut à tout prix. C’est dans ce sens qu’après avoir plaint les Girondins, qui moururent pour elle, il ajoute : « On ne pourrait mettre au-dessus d’eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens révolutionnaires par politique seule et non par l’entraînement de la haine. » Gela n’est point philosophique du tout et n’est guère moral. Que nous sommes loin ici de M. Quinet, qui se lamente dès qu’il voit la Révolution s’écarter des règles de la philosophie humanitaire! Mais la philosophie et la morale ne sont point les parties essentielles de l’art de l’historien.

On a contesté à M. Thiers sa parfaite exactitude. On lui a reproché de confondre, à certains moments, sur la foi du Moniteur, Maximilien Robespierre et Robespierre jeune; on lui a fait un grief de dire que Couthon, qui était cul-de-jatte, « s’élançait » à la tribune. On a relevé plusieurs erreurs dans son livre; mais, en somme, point d’erreurs graves. Ses plus grosses fautes à cet égard ne seraient chez Michelet que des peccadilles. D’ailleurs, on

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ne peut écrire une histoire générale sans laisser échapper un très grand nombre d’inexactitudes. La question est de savoir SI l’on doit écrire des histoires générales. La mode en semble passée aujourd’hui.

Les érudits de la nouvelle école, qui se vouent à cette leure a 1 etude de la Révolution, sont plus enclins à publier des documents qu’à les mettre en œuvre. Ils proscrivent toutes les histoires générales, hors celle de Michelet, qui leur apparaît comme une sorte d’épopée dans laquelle toute licence est licence poétique. Ils nous donnent a entendre qu’il est imprudent de rien écrire sur la grande epoque avant que tous les papiers des dépôts publics soient imprimés, ce qui sera l’affaire de deux ou trois cents ans au plus. C’est à peine s’ils permettent à M. Sorel et a M. Chuquet de traiter en attendant des relations extérieures et des campagnes. Le conseil municipal de Pans a ordonne des publications considérables de documents inédits qui sont poussées avec une grande activité^ M. Maurice Tourneux est chargé pour sa paft d’un travail devant lequel un bénédictin eût reLlé. ^

Cela est fort bien. Mais, si l’on considère que les témoignages imprimés vont à cinquante mille plumes environ, et que les témoignages inédits sont beaucoup plu considerab es, on désespérera de savoir jamais l’histoiœ de la Révolution. Permettez-moi de vous faire à ce suiet un conte que l’abbé Blanchet a fait avant moi, bien mieux que je ne saurais le faire. Mais, n’ayant pas son livre sous

tio-abl» I A ^ ‘I'” recueille avec un zèle infa¬

tigable les documents pour servir à l’histoire de l’époque

'* a attaché son nom et sa fortune ^ ^

Quand, le jeune prince disciple du docteur Zeb succéda

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à son père sur le trône de Perse, il fît appeler tous les savants de son royaume et, les ayant réunis, il leur dit :

Le docteur Zeb, mon maître, m’a enseigné que les souverains s’exposeraient à moins d’erreurs s’ils étaient éclairés par l’exemple du passé. C’est pourquoi je veux etudier les annales des peuples. Je vous ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien négliger pour la rendre complète.

Les savants promirent de satisfaire le désir du prince et, s’étant retirés, ils se mirent aussitôt à l’œuvre. Au bout de trente ans, ils se présentèrent devant le roi, suivis d’une caravane composée de douze chameaux, portant chacun cinq cents volumes.

Le doyen, s’étant prosterné sur les degrés du trône, parla en ces termes :

— Sire, les académiciens de votre royaume ont i honneur de déposer à vos pieds l’histoire universelle qu’ils ont composée à l’intention de Votre Majesté. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu’il nous a été possible de réunir touchant les mœurs des peuples et les vicissitudes des Empires. Nous y avons inséré les anciennes chroniques qui ont été heureusement conservées, et nous les avons illustrées de notes abondantes sur la géographie, la chronologie et la diplomatique. Les prolégomènes forment à eux seuls la charge d’un chameau et les paralipomènes sont portés à grand’peine par un autre chameau.

Le roi répondit :

— Messieurs, je vous suis fort obligé de la peine que vous vous êtes donnée. Mais je suis fort occupé des soins du gouvernement. D’ailleurs, j’ai vieilli pendant que vous travailliez. J’ai passé de dix ans ce qu’un poète appelle le milieu du chemin de la vie et, à supposer que je meure

plein de jours, je ne puis raisonnablement espérer d’avoir encore le temps de lire une si longue histoire. Elle sera déposée dans les archives du royaume. Veuillez m’en faire

un abrégé mieux proportionné à la brièveté de l’existence humaine. ^

Les académiciens de Perse travaillèrent vingt ans encore- ‘

puis ils apportèrent au roi quinze cents volumes sur trois '

chameaux.

Sire, dit le doyen d’une voix affaiblie par le travail i et par 1 âge, voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n’y i avoir rien omis d’essentiel. J

— 11 se peut, répondit le roi, mais je ne le lirai point. Je |

SUIS vieux : les longues entreprises ne conviennent point >1

a mon âge; abrégez encore et ne tardez point. S

Ils tardèrent si peu qu’au bout de dix ans iis revinrent i SUIVIS d’un seul chameau porteur de cinq cents volumes. 1

— Je mfe flatte, dit le doyen, d’avoir été compendieux. 3 Vous ne l’avez pas encore été suffisamment, répondit

le roi Je sms au bout de ma vie. Abrégez, si vous voulez que je sache, avant de mourir, l’histoire des hommes. ^

On revit le doyen devant le palais au bout de cinq ans. 4

Marchant avec des béquilles, il tenait par la bride un petit I

âne qui portait un gros livre sur son dos. î

— Hâtez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt. À

En effet, le roi était sur son lit de mort. 11 tourna vers le

doyen et son gros livre un regard presque éteint, et il dit en soupirant : ^ y

— y mourrai donc sans savoir l’histoire des hommes! y^re- répondit le doyen, presque aussi mourant que î

lui, je vais vous la résumer en trois mots : Ils naquirent, lis souffrirent,, ils moururent . -

C’est ainsi que le roi de Perse apprit l’histoire universelle

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au moment de passer, comme on dit, de ce monde à l’autre.

M. Thiers, en lançant tout fougueux son livre en 1823, fut mieux avise, il faut en convenir, que le doyen des académiciens de Perse. 11 nous reste à dire un mot de la façon dont le livre est écrit, puisque enfin notre métier est de parler littérature. Gonvenons-en tout de suite, M. Thiers est incorrect et négligé. Garrel, qui pourtant l’estimait, a dit : « Lorsqu’il écrit, on pourrait croire qu’il improvise. » Sa phrase, souvent molle et fluide, manque de nerf. Gela est vrai. Pour faire toucher du doigt le défaut de l’écrivain, il suffît de citer un fragment du portrait de Danton par Garat, en le faisant suivre du passage de V Histoire de La Révolution qui en est une imitation avérée. Je ne demande pas mieux que de faire ici l’expérience. Voici le morceau de Garat :

Jamais Danton n’a écrit ni imprimé un discours. Il disait : « Je n écris point... » Son imagination et l’espèce d’éloquence qu’elle lui donnait, singulièrement appropriée à sa figure, à sa stature, était celle d’un démagogue; son coup d’œil sur les hommes et sur les choses, subit, net, impartial et vrai, avait cette prudence solide et pratique que donne la seule expérience. Il ne savait presque rien, et il n avait 1 orgueil de rien deviner; à la tribune, il prononçait quelques paroles qui retentissaient longtemps ; dans la conversation il se taisait, écoutait avec intérêt lorsqu’on parlait peu, avec étonnement lorsqu’on parlait beaucoup; il faisait parler Camille et laissait parler Fabre d’Églantine.

G’est là sans doute un assez fin morceau de rhétorique. Voici comment M. Thiers l’a imité dans son Histoire de la Révolution :

Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond et surtout simple et solide. Il ne savait s’en servir que pour ses besoins et

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jamais pour briller; aussi parlait-il peu et dédaignait d’écrire. Suivant un contemporain, il n’avait aucune prétention, pas même de deviner ce qu’il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa trempe. 11 écoutait Fabre d’Églantine et faisait parler sans cesse

son jeune et intéressant ami Camille Desmoulins, dont l’esprit faisait ses délices.

On voit du premier coup d’œil que, dans cette copie tous les contours sont amollis, tous les traits émoussés. Je nai pas besoin de montrer combien la dernière phrase est languissante. M. Thiers n’a pas, le plus souvent, de relie! dans 1 expression. On remarque aussi que le style de sa première histoire a vieilli par endroits. On ne dit plus comme lui, le temple des lois pour désigner la Conventionon n appelle plus André Chénier et Roucher deux enfants des Muses. Bien que ces façons de dire me choquent médiocrement, puisqu’elles étaient dans le goût du temps, je veux bien les condamner avec tous les autres défauts du style de M. Thiers. Mais que les adversaires de l’écrivain ne se hâtent pas de triompher; toutes ces taches paraissent peu dans 1 ensemble et c’est l’ensemble qu’il faut considérer. 11 haut bien aussi louer les qualités de ce style, et c’est ce qu on ne fait pas assez. Il faut en reconnaître la clarté la chaleur et le mouvement. Ce ne sont pas là de minces mentes. M. Thiers a la phrase vraie, large, animée. Je m arrête; peut-être serons-nous plus à l’aise, tout à l’heure en parlant du Consulat, pour défendre, avec succès et clans la plus large mesure, la manière de l’historien.

M. Thiers entreprit en 1845 d’écrire l’histoire du o-rand omme dont il avaU ramené les cendres. Ce dessein n’était pas tout à fait désintéressé. Quand il le forma, M Thiers était dans l’opposition, et l’on peut le soupçonner véhémentement d avoir consenti sans déplaisir à éclipser la

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monarchie de Juillet sous la gloire du Consulat et l’éclat de l’Empire. 11 ne faut pas perdre de vue que, si M. Guizot est un historien qui fait de la politique, M. Thiers est un politique qui fait de 1 histoire. On ne pourrait dire pourtant sans injustice que c est une œuvre de circonstance. Son modèle, qu’il mit vingt ans à peindre, l’enthousiasmait. On 1 a entendu qui s écriait : « Quelle bonne fortune! On m’a été prendre Alexandre du fond de l’antiquité et on me 1 a mis là, de nos jours, en uniforme de petit capitaine et avec tout le génie de la science moderne. » Et, pour peindre le nouvel Alexandre, M. Thiers employa toutes les ressources d'un esprit inépuisable. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans cet ouvrage, de la grandeur du dessein, de la noblesse aisée de la distribution, ou de la clarté des tableaux. Vaste et magnifique composition dont les chapitres portent, non les noms des Muses comme les livres d’Hérodote, mais des noms de victoires! Ensemble harmonieux d’une beauté vraiment classique! Œuvre immense, œuvre unique d’un esprit rompu aux affaires et sensible à la gloire! M. Thiers était, lors de son entreprise, un vieil homme d’Etat. Des minutieux l’ont chicané sur les variations de ses jugements, comme si vingt années de révolutions n’apportaient pas de changements dans un esprit politique. Ils lui ont reproché la longueur de ses batailles; il est vrai qu’elles sont longues, et qu il les allonge encore en les résumant. 11 est vrai aussi qu’après les avoir racontées telles qu’elles ont été livrées, il les raconte telles qu elles devaient l’être et que, de la sorte, il les gagne toutes, après coup. Il est vrai qu’il

emploie les documents un peu trop à sa guise et que,

parfois, comme on dit, il tire à lui la couverture.

On a pu relever, dans cet admirable Consulat comme dans

LA VIE LITTÉRAIRE

la Révolution, des inexactitudes et des inadvertances. M. de Martel n’y manque point, après Gharras, Lanfrey, Barni et tant d’autres. Mais qui oserait soutenir que le Napoléon de Lanfrey est aussi vrai que celui de M. Thiers? De bonne foi, lequel des deux est le plus vivant? N’est-ce point M. Brunetière qui disait de l’histoire de M. Thiers ; « C’est encore la plus ressemblante »? M. Thiers n’a parlé, a-t-on dit, dans ces vingt volumes, que « des grandeurs de chair, » et d n’a rien dit de celles de l’esprit et des lettres. Il a fait 1 histoire des affaires. Le mot est, je crois, de M. Nisard. Soit! Ce n’est pas la plus aisée à faire. Nous voudrions bien qu’un contemporain de Tacite eût fait l’histoire des affaires de son temps.

L’espace me manque pour un si grand sujet. Nous voilà ramenés à la question d’écrire. Le style du Consulat et de l Empire est bien celui des derniers volumes de la Révolution, aussi simple, aussi alerte, mais plus pur et plus plein. Il est parfaitement approprié, dans sa large simplicité, à la nature et à l’étendue de l’œuvre. M. Thiers avait des théories sur l’art d’écrire. Dès 1830, il les exposait très simplement dans le National, à propos des dictées de Napoléon. « Nous ne pouvons plus, disait-il, avoir cette grandeur tout à la fois sublime et naïve qui appartenait à Bossuet et à Pascal, et qui appartenait autant à leur siècle qu à eux; nous ne pouvons plus même avoir cette finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont passés; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé, voilà ce qu’il nous est permis de produire. C’est encore un beau lot, quand avec cela on a d’importantes vérités à dire. Le style de Laplace dans V Exposition du système du monde, de Napoléon dans ses Mémoires, voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge. »

M. T HIERS, HISTORIEN

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; car enfin je ne sais pas comment Bossuet, Pascal et Voltaire eussent écrit en 1830, mais je sais bien qu’ils n’eussent pas écrit comme M. Thiers. Napoléon écrivait autrement que Laplace, et ni l’un ni l’autre n’écrivaient comme M. Thiers. Il n’y a pas qu’un langage propre à une époque. Il y a un langage propre à chaque écrivain de génie.

Vingt-cinq ans après, M. Thiers, revenant sur ces idées, exposait les principes de l’art d’écrire l’histoire dans la préface du 12® volume du Consulat; il y comparait le bon style de l’historien à une grande glace sans défaut dont le mérite est de laisser tout voir sans paraître elle-même. 11 reprit peu de temps après les mêmes maximes dans une lettre à Sainte-Beuve. « Je regarde, dit-il, à l’histoire des littératures, et je vois que les chercheurs d’effet ont eu la durée non pas d’une génération, mais d’une mode; et vraiment ce n’est pas la peine de se tant tourmenter pour une telle immortalité. De plus, je les mets au défi de faire lire non pas vingt volumes, mais un seul. C’est une immense impertinence que de prétendre occuper si longtemps les autres de soi, c’est-à-dire de son style. Il n’y a que les choses humaines exposées dans leur vérité, c’està-dire avec leur grandeur, leur variété, leur inépuisable fécondité, qui aient le droit de retenir le lecteur et qui le retiennent en effet. »

Il était d’autant plus fidèle à son système, qu’il lui était imposé par son tempérament. Il disait : « J’écris l’histoire comme elle doit être écrite ; » en réalité, il l’écrivait comme il pouvait l’écrire. Sa façon était bonne, mais il se trompait en croyant qu’elle était la seule bonne. Plus d’un style convient à l’histoire. Celui d’Augustin Thierry y est parfaitement approprié. On en peut dire autant de celui de

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Guizot, qui est tout autre. Tacite et Michelet ne sont

simples ni l’un ni l’autre, et ce sont tous deux de grands écrivains. °

Pourtant, M. Thiers avait raison de penser que sa maniéré se supporte très longtemps sans fatigue et qu’elle est excellente pour des livres très longs.

D ailleurs, la majesté riante de sa composition soutient son style qu, paraît moins nu dans le lumineux effet de t ensemble. Au contraire, que serait Michelet sans l’éclat de sa phrase, lui qui ignore les belles ordonnances et le n^oble arrangement des idées? Cette phrase sensuelle de Michelet donne un plaisir bien vif, mais qui ne peut se prolonger sans se changer en malaise et devenir enfin une eritable souffrance. Tout se paye en ce monde, et surtout

Correspondance de Marie-Louise '

A Vie littéraire se nourrit parfois de souvenirs et

JLj cherche l’entretien des ombres. Nous allons commercer aujourd hui avec une princesse dont la correspondance, récemment publiée, a soulevé une certaine curiosité. Vous savez déjà qu’on vient d’imprimer à Vienne, sous les auspices secrets du comte Falkenhayn, ministre de l’Agriculture, un choix des lettres que Marie-Louise écrivit, de 1799 à 1847, à la comtesse Golloredo, qui avait dirigé son éducation pendant dix ans, et à la fille de celle-ci, Victoire de Pontet, comtesse de Grenneville.

« Nous avons mis tous nos soins à trier ses lettres, dit l’éditeur allemand, pour être sûr d’appeler sur elles

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