LA TERRE ET LA LANGUE
Les premières bises de l’hiver nous chassent vers la ville. Les jours se font courts et brumeux. Pendant que j écris, au coin du feu, dans la maison isolée, la lune se lève, toute rouge, au bout de l’allée que jonchent les feuilles mortes. Tout se tait. Une immense tristesse s’étend à 1 horizon. Adieu les longs soleils, les heures lumineuses et chantantes! Adieu les champs et leur clair repos! Adieu la terre, la belle terre fleurie, la terre mater-
l.La Vie des mots, par Arsène Darmesteter, in-8, Delagrave, éditeur.
PROPOS DE RENTRÉE
nelle de laquelle nous sortons tous pour y rentrer un jour!
A la veille du départ, quand déjà les malles sont faites et les sacs bouclés, je n’ai sous la main, dans la demeure attristée, qu’un seul volume, et tout mince. C’est par aventure que ce petit volume est resté là, sur la cheminée. Le hasard est mon intendant. Je lui laisse le soin de mes biens et le gouvernement de ma fortune. 11 me vole souvent, mais le coquin a de l’esprit : il m’amuse et je lui pardonne. D’ailleurs, si mal qu’il fasse, je ferais plus mal encore. Je lui dois quelques bonnes affaires. C’est un serviteur plein de ressources, et d’une fantaisie charmante. Il ne me donne jamais ce que je lui demande. Je ne m’en fâche pas, en considérant que les hommes ne forment guère que des vœux imprudents et qu’ils ne sont jamais si malheureux que quand ils obtiennent ce qu’ils demandent. « Tu n’es devenu misérable, dit Créon à Œdipe, que pour avoir fait toujours ta volonté. » Hasard, mon intendant, ne fait point la mienne. Je le soupçonne d’être plus avant que moi dans les secrets de la destinée. Je me fie à lui, en mépris de la sagesse humaine.
Pour cette fois, au moins, il m’a bien servi en laissant, ce soir, à la portée de mon bras, ce petit volume jaune que j’avais déjà lu avec une certaine émotion intellectuelle, cet été, et qui est tout à fait en harmonie avec mes songeries de ce soir, car il parle du langage et je songe à la terre.
Vous me demandez pourquoi j’associe ces deux idées? Je vais vous le dire. Il existe une relation intime entre la terre nourricière et le langage humain. Le langage des hommes est né du sillon : il est d’origine rustique, et, si les villes ont ajouté quelque chose à sa grâce, il tire toute sa force des campagnes où il est né. A quel point la
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langue que nous parlons tous est agreste et paysanne, c’est, en ce moment, ce qui me frappe et me touche. Oui’ notre langage sort des blés, comme le chant de l’alouette.
Le livre de M. Arsène Darmesteter, qui m’aide à faire, en tisonnant, ces rêveries d’automne, que je jette décolorées sur le papier, est un livre de science dont il faudrait faire un plus utile usage, une plus sérieuse étude M. Arsène Darmesteter est un linguiste doué d’un esprit à la fois analytique et généralisateur qui s’élève par degrés jusqu’à la philosophie de la parole. Sa rigoureuse et vigoureuse intelligence inaugure une méthode et construit un système.
Darwin de la grammaire et du lexique, il applique aux mots les théories transformistes et conclut que le langage est une matière sonore que la pensée humaine modifie insensiblement et sans fin, sous l’action inconsciente de a concurrence vitale et de la sélection naturelle. 11 conviendrait d’analyser méthodiquement cette étude mé-
^ d’autres, plus savants, à M. Michel Bréal, par exemple. Je n’entrerai pas dans la pensée profonde et régulière de M. Arsène Darmesteter. Je m amuserai seulement un peu tout autour. Je vais euilleter son livre, mais en détournant de temps en temps les yeux vers le sillon que la nuit couvre à demi, et dont je m eloignerai demain avant le jour.
Oui, le langage humain sort de la glèbe : il en garde e goût. Que cela est vrai, par exemple, du latin ! Sous la majesté de cette langue souveraine, on sent encore la rude pensee des pâtres du Latium. De même qu’à Rome les temples circulaires de marbre éternisent le souvenir et la forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de même a langue de Tite-Live conserve les images rustiques que
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les premiers nourrissons de la Louve y ont imprimées avec une naivete puissante. Les maîtres du monde se servaient de mots légués par les laboureurs, leurs ancêtres, quand ils nommaient cornes de bœuf ou de bélier [cornu) les ailes de leurs armées; enclos de ferme [cohors), les parties de leurs léguons, et gerbes de blé [manipulus] ^ les unités de leurs cohortes.
Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues des historiens. Ges hommes laborieux, qui s eleverent par le travail à la puissance, employaient le verbe callere pour dire être habile. Or, quel est le sens primitif de callere? C’est avoir du cal aux mains. Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un même mot la fertilité du champ et la joie de l’homme [lætus], et qui compare l’insensé au laboureur s écartant du sillon [lira^ sillon; delirare^ délirer)!
Je tire ces exemples du livre de M. Arsène Darmesteter sur la Vie des mots. Le français pareillement naquit et se forma dans les travaux de la terre. Il est plein de métaphores empruntées à la vie rustique ; il est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c’est là pourquoi les fables de La Fontaine ont tant de parfum.
Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrère M. de Gherville, l’auteur de la Vie a la campagne., ne me démentira pas. Or, les hommes changent moins qu on ne pense; de tout temps, il s’est trouvé en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le nombre est grand des métaphores que la chasse fournit à notre idiome.
M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi, quand nous disons : aller sur les brisées de quelqu’un.,
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nous employons, à notre insu, une image tirée des pratiques de la vénerie. Les brisées sont les branches rompues
par le veneur pour reconnaître l’endroit où est passée la bête.
Parmi les personnes qui emploient le verbe acharner, combien peu savent qu’il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La chasse a donné à la langue courante : être à \ affût, amorce, ce que mord l’animal, appât, ce qu’on donne à manger à la bête pour l’attirer; rendre gorge, qui se disait au propre du faucon avant de se dire au figuré des concussionnaires; gorge chaude, curée de 1 oiseau, d’où ; s'en faire des gorges chaudes, s’en donner à plaisir; hagard, faucon hagard, qui vit sur les haies et n est pas apprivoisé, d’où : air hagard, air farouche; niais, proprement oiseau qui est encore au nid, etc.
« Les mots, dit M. Arsène Darmesteter, les mots gardent l’empreinte primitive que leur a donnée la pensée populaire. Les générations se suivent, recevant des générations antérieures la tradition orale d’expressions, d’idées et d’images qu’elles transmettent aux générations suivantes. » Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l’histoire de France dans un dictionnaire français. Je me rappelle un propos de table de M. Renan. On parlait des Mérovingiens. « Le genre de vie d un Clotaire ou d’un Chilpéric, nous dit M. Renan, n était pas bien different de celui que mène, de notre temps, un gros fermier, de la Beauce ou de la Brie. » Or, l’étymologie des mots cour, ville, connétable et maréchal àonne raison à M. Renan, en nous révélant le mode d’existence des rois chevelus. En effet, la cour mérovingienne, la cortem, n’était pas autre chose que la cohortem ou basse-cour des Romains. Les connétables étaient les chefs des écuries, et les maréchaux les gardiens des bêtes
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de somme. Et le roi résidait dans sa villa, c’est-à-dire dans sa métairie.
« Toutes les miseres du moyen âge, dit M. Darmesteter, se révèlent dans le chétif, c’est-à-dire dans le captivum, le prisonnier [chétif , au moyen âge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de résister, dans le serf, l’esclave, ou dans le boucher, celui qui vend de la viande de bouc.
» On voit la féodalité décliner avec le vasselet ou vaslet, le jeune vassal, qui se dégrade au point de devenir le valet moderne, et la bourgeoisie s’élever avec l’humble miuister ou serviteur, qui devient le ministre de l’État. »
Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laissé leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le français actuel les marques qu’y ont mises l’église et la féodalité, les croisades, la royauté, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la Renaissance, la Réforme, les humanités, la philosophie, la Révolution et la démocratie. On peut dire sans exagération que la philologie, qui vient de se constituer récemment en science positive, est un auxiliaire inattendu de l’histoire.
G est le peuple qui fait les langues. Voltaire s’en plaint :
« 11 est triste, dit-il, qu’en fait de langues comme d’autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d’une nation. » Platon disait au contraire :
K Le peuple est, en matière de langue, un très excellent maître. » Platon disait vrai. Le peuple fait bien les langues. 11 les fait imagées et claires, vives et frappantes. Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais, en revanche, le peuple ne se pique pas de régularité. 11 n’a aucune idée de la méthode scientifique. L’instinct lui suffit. C’est avec l’instinct qu’on crée. 11 n’y ajoute point la réflexion. Aussi les langues les plus sages et les plus
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savantes sont-elles tissues d’inexactitudes et de bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits à des lois rigoureuses, parce que tout dans l’univers est sujet aux lois, même les anomalies et les monstruosités. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n’a pas fait autre chose que de déterminer avec la dernière rigueur les lois de la tératologie. 11 n en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et le coq-à-l’âne entrent pour une certaine part dans la confection des langues en général et, en particulier, de
celle que Brunetto Latini estimait la plus délectable de toutes,
J en citerai deux exemples curieux.
Foie vient de ficus, qui veut dire figue, ou, pour être tout à fait exact, d’un dérivé de ficus. Comment? Le plus naturellement du monde. Les Romains, qui devinrent gourmands dès qu’ils furent riches, ce qui était fatal, les omains recherchaient le foie gras préparé aux figues jecur ficatum ou ficatum tout court. Ce dernier mot, ficatum arriva à designer, non seulement le foie en pâté de figues'
mais encore le foie tout simplement. Et voilà comment toie vient d un dérivé de ficus.
L 'étymologie de truie est analogue, mais plus curieuse
encore est le latin populaire troia. le nom même de
la ville de Troie!
Les Rommns appelaient /)ore!M troianus (en latin vulgaire porcus de Troia] un porc qu’on servait à table farci de viande d autres animaux. C’était une allusion comique et tout a fait populaire au cheval de Troie, à cette machine fêta armis, comme dit Virgile. De là, par restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia seul vint a prendre ce sens de porc farci, puis grâce à sa terminaison féminine, à se spécialiser au sèn! féminin
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Truie est la forme populaire de Troia, dont Troie représente la formation savante.
Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables ; et ces caprices s imposent, ces erreurs ne sauraient etre redressées. Les savants voient le mal; ils n’y peuvent remédier. On a beau connaître qu’il faudrait dire Vendejïiain et Z ierre^ on est bien obligé de dire le lendemain et le lierre.
On parle pour s entendre. C’est pourquoi l’usage est la règle absolue en matière de langue. Ni la science, ni la logique, ne prévaudront contre lui, et c’est mal s’exprimer que de s’exprimer trop bien. Les plus beaux mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas. Voilà une vérité dont la jeune littérature n’est pas assez pénétrée. Le style décadent serait le plus parfait des styles, qu’il ne vaudrait rien encore, puisqu’il est inintelligible. 11 ne faut pas trop raffiner ni pécher par excès de délicatesse. L’Eglise catholique, qui possède au plus haut point la connaissance de la nature humaine, défend à l’homme de faire l’ange, de peur qu’il ne fasse la bête. C’est précisément ce qui arrive à ceux qui veulent s’exprimer trop subtilement et donner à leur « écriture » des beautés trop rares. Ils s’amusent à des niaiseries et imitent les cris des animaux. Le langage s’est formé naturellement; sa première qualité sera toujours le naturel.
M. Becq de Fouquières
JE le proclame heureux et digne d’envie. Il est mort, mais il a vécu une pleine vie, il a achevé son œuvre et éleve son monument. C’est de M. Becq de Fouquières que je parle. Combien j’estimais, combien j’enviais cet honnête homme qui fut l’homme d’un seul livre! Je ne l’avais jamais vu. Une fois seulement, et trop tard, il me fut donné de le rencontrer. Ce fut sur une petite plage normande où je
*1^*1 l’air d’un soldat. A le
voir 1 œil vague, la moustache pendante, le dos rond, on
eût dit un vieux capitaine rêveur et résigné. L’expression e son visage trahissait une âme solitaire, innocente et genereuse. Il allait silencieux, un peu las, triste et doux Il me parla tendrement, comme à quelqu’un qui a retrouvé dix vers inédits d André Chénier; mais sa voix tombait. Il
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
semblait aspirer dès lors au repos définitif qu’il goûte aujourd hui. Peut-être il m eût semblé moins éteint s’il n’avait été accompagné, dans cette promenade le long de la falaise, par M. José-Maria de Heredia, l’excellent poète, qui est tout éclat et toute sonorité, qui pétille, crépite et rayonne sans cesse. Mais, sans ce contraste, il était visible que déjà Becq de Fouquières consentait à mourir : il avait publié les œuvres d’André Chénier, établi le texte du poète avec autant d exactitude qu il est possible de le faire actuellement; il avait éclairci, commente, illustré ce texte par des notes et des préfacés, par un recueil de documents et par des lettres adressées tant a M. Antoine de Latour qu’à M. Prosper Blanchemain et a M. Reinhold Dezeimeris. Sa tâche était faite. Rien ne le retenait plus en ce monde, et la maladie, qui commençait à venir, ne lui semblait pas trop importune.
Sa vie fut modeste. Mais César, à le prendre au mot, s en serait contenté. Car M. Becq de Fouquières fut le premier dans son village. 11 laisse le renom de prince des éditeurs. Entendons-nous : son domaine n’est pas celui où régnent les grands philologues, les Madvig et les Henri Weil. Ceux-là sont des savants. M. Becq de Fouquières fut un lettré. Le texte qu’il constitua est un texte français, presque contemporain. Mais, comme il l’a dit lui-même avec raison : « Constituer un texte est toujours une tâche délicate où les esprits les mieux exercés peuvent souvent faiblir. » Le public n’a pas la moindre idée des soins que prend un éditeur soucieux de ses devoirs, un Paul Mesnard, par exemple, un Marty-Laveaux, ou un Maurice Tourneux. On ne peut établir exactement une tragédie de Racine ou seulement une fable de La Fontaine sans beaucoup d’application et un certain tour d’esprit qui ne s’acquiert point.
LA VIE LITTÉRAIRE
Pourtant Igs Fables ont ete imprimées du vivant de La Fontaine, et Racine a revu lui-même l’édition complète de son Tlieatre^ en 1697. Les difficultés grandissent quand il s agit des Essais^ dont Montaigne a laissé en mourant un exemplaire corrigé qu’on ne saurait ni tout à fait écarter, ni suivre tout à fait. La sagacité de l’éditeur est mise à une épreuve plus redoutable encore en face des pensées de Pascal et des poésies d’André Chénier. Ce sont là, on le sait, des fragments épars et des ruines d’une nature particulière sur lesquelles le chaos règne avec tous ses droits, les ruines d’un édifice qui n’a jamais été construit. Ce que M. Ernest Havet a déployé de zèle pour ordonner les pensées de Pascal, je n’ai pas à le dire ici Quant à Chénier, il trouva en M. Becq de Fouquières le plus amoureux et le plus fidèle des éditeurs. C’est sa vie
tout entière que M. Becq de Fouquières consacra à la gloire d’André.
Pour se préparer à sa tâche dëditeur, non seulement il etudia, fragment par fragment, vers par vers, mot par mot les œuvres inachevées de son auteur, mais encore il lè suivit pas a pas dans son existence terrestre et il revécut la vie que le poète avait vécue, cette vie courte et pleine sigenereusement dédiée à l’amitié, à l’amour, à la poésie e a la patrie, cette vie toute chaude de mâles vertus. 11 requenta les amis d’André, les de Pange, les Trudaine, les
ezais. 11 aima les femmes qu’André avait aimées; il s attacha aux ombres charmantes des Bonneuil, des Gouy oy des Gosway, des Lecoulteux et des Fleury. Bien P us : il partagea les études du poète comme il en partageai es P aisirs. Le fils de Santi L’Homaca avait appris le grec avec amour et, pour ainsi dire, naturellemLt. 11 vivait en commerce intime avec la muse hellénique et la
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
muse latine. M. Becq de Fouquières fréquenta, sur la trace du jeune dieu, Homère et Virgile, les élégiaques latins, la pleiade alexandrine, Callimaque, Aratus, Méléagre et 1 Anthologie, et Théognis, et Nonnos. Il ne négligea pas les faiseurs de petits romans, les diégématistes ; il n’oublia ni Hehodore d Emèse, ni Achille Tatius, ni Xénophon d’Antioche, ni Xénophon d’Ephèse. Il n’oublia personne, hormis toutefois Théodore Prodrome, qui composa, comme vous savez peut-être, les Aventure, de Rhodante et de Doswlès. M. Becq de Fouquières faillit en ce point. Il ne lut pas les A ventures de Rhodante et de Dosielès . Or, c’est précisément dans ce livre, c’est à Théodore Prodrome que Chénier a emprunté un de ses chefs-d’œuvre, le Malade :
Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères.
M. Reinhold Dezeimeris le lui fit bien voir, dans une elegante et subtile dissertation. C’est là un exemple frappant et digne d être médité. Nous avons tous notre talon d’Achille. Si bien préparés que nous soyons à la tâche qui nous incombe, il y a toujours un Théodore Prodrome qui nous échappe. 11 faut nous résoudre à ne pas tout savoir, puisque Becq de Fouquières lui-même a ignoré une des sources de son poète.
C est en 1862 que cet éditeur plein d’amour donna sa première édition critique des poésies d’André Chénier. Dix ans plus tard, il en donnait une seconde bien améliorée et beaucoup enrichie, tant pour la notice que pour le commentaire.
Peu après, en 1874, M. Gabriel de Chénier publia la sienne. C’était un robuste vieillard que M. Gabriel de Chénier. A quatre-vingts ans, il portait haut la tête; ses épaules athlétiques s’élevaient au-dessus de celles des
LA VIE LITTERAIRE
autres hommes. Son visage était immobile et chenu, mais ses yeux noirs jetaient des flammes. Il avait blanchi paisiblement dans un bureau du ministère de la Guerre, et il semblait revenir, comme un autre La Tour-d’Auvergne, de quelque armée de héros dont il eût été le doyen. Un de nos confrères dont j’ai oublié le nom, un jeune journaliste, 1 ayant rencontré chez le libraire Lemerre, admira cette robuste vieillesse et le prit pour un homme des anciens jours. Il courut au journal annoncer en frémissant qu’il venait de voir l’oncle d’André Chénier. En réalité, il n avait vu que le neveu. M. Gabriel de Chénier était le fils d un des frères d’André, Louis-Sauveur. Ce beau vieillard manquait absolument d’atticisme. Il avait beaucoup tardé à publier les œuvres de son oncle, et il voulait mal de mort à ceux qui l’avaient devancé dans cette tâche. Il ne les nommait jamais par leur nom : il disait le premier pour désigner Latouche, à qui il reprochait également d etre menteur, voleur et borgne. « La notice du premier éditeur, affirmait-il, est un conte fait à plaisir. » Et il disait encore : « Le premier éditeur, qui était privé d un œil et qui ne voyait pas très nettement de l’autre, a mal lu. »
Il accusait formellement le premier éditeur de lui avoir vole les manuscrits d André Chénier. La mort de ce « premier éditeur » n’avait pas calmé sa haine. Il est à remarquer qu il ne s était plaint de rien tant qu’avait vécu Latouche. Soyons justes : ce Latouche n’avait manqué ni de tact ni de goût en publiant les poésies d’André. S’il fit subir au texte sacré quelques changements dont nous sommes justement choqués aujourd’hui, il servit bien, en définitive, la gloire du poète, alors inconnu. Mais M. Gabriel de Chénier ne voulait pas qu’on touchât à son oncle. C’était
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
un homme extrêmement jaloux. Et, comme il avait l’esprit très simple, il s imaginait que tous ceux qui s’occupaient d André Ghenier étaient des bandits. 11 ne mettait pas la moindre nuance dans ses sentiments. 11 poursuivait vigoureusement d’une haine égale la mémoire de M. de Latouche et la personne de M. de Fouquières. 11 appelait celui-ci « l’éditeur critique de 1862 et 1872, » prenant garde de jamais le désigner plus expressément. En vérité, c’était un vieillard irascible.
M. Becq de Fouquières l’était allé voir autrefois, avant de rien publier. Mais, dès la première entrevue, il avait été traité en ennemi.
(( Cet homme sent la pipe, » avait dit M. de Chénier pour expliquer son antipathie. En effet, il n’aimait pas le tabac, et il gardait depuis sa jeunesse la certitude que les fumeurs étaient tous des débauchés et des romantiques. M. de Fouquières, qui portait des moustaches, lui parut l’un et l’autre. M. de Chénier avait les mœurs du jour en abomination. On n’aurait pas pu lui tirer de la tête cette idée que la débauche est une invention contemporaine. 11 l’attribuait à la littérature. Tel était le neveu d’André Chénier. Mais, quoi qu’il dît, à ses yeux, le grand tort de M. Becq de Fouquières, celui qui ne pouvait se pardonner, était de s’occuper des poésies d’André. 11 y parut en 1874, quand M. Gabriel de Chénier exposa ses griefs dans son édition tardive. Il fît là d’étranges reproches à « l’éditeur critique de 1862 et 1872. » Celui-ci, par exemple, ayant dit innocemment qu’André Chénier avait traduit des vers de Sapho au collège de Navarre, l’ombrageux neveu en fut tout courroucé. Il répliqua, au mépris du témoignage d’André lui-même, que cela n’était pas, que cela n’avait pu être. Et il ajouta : « On n’aurait pas plus toléré alors
LA VIE LITTÉRAIRE
qu’aujoiird’hui, dans un collège, qu’un élève ait en sa possession les poésies de Sapho. »
M. Becq de Fouquières dut sourire doucement des raisons du vieillard. J’ai le droit d’en sourire aussi peutêtre; car, précisément, j’ai lu Sapho au collège, dans un petit volume de l’édition Boissonnade, où la pauvre poétesse tenait fort peu de place. Hélas! le temps n’a respecté qu’un petit nombre de ses vers. J’ajouterai que, plus tard, ce même volume passa, avec le reste de ma collection des poètes grecs, dans la bibliothèque du Père Gratry, de 1 Oratoire, dont 1 ardente imagination se nourrissait de science et de poesie. Au fait, que croyait donc M. Gabriel de Chénier des poésies de Sapho? S’imaginait-il, par hasard, qu’il y eût dans ces beaux fragments de quoi ternir l’innocence, déjà expirante, du jeune André? Ce serait une étrange méprise.
La querelle de MM. Becq de Fouquières et Gabriel de Chénier restera mémorable dans l’histoire de la république des lettres. M. de Fouquières avait cité le mot bien connu de Chênedolle : « André Chénier était athée avec délices. » Le neveu répondit avec assurance : « André, qui avait une intelligence si supérieure, qui savait si bien admirer les merveilles de la nature et comprendre les grandeurs infinies de 1 univers, ne pouvait être supposé atteint de cette infirmité de 1 esprit humain qu’on appelle l’athéisme que par un homme qui aurait ete l’ennemi de la philosophie du dix-huitième siècle. » Ces paroles respirent la conviction, mais elles ne prouvent rien. 11 demeure certain que l’idée de Dieu est absente de la poésie d’André Chénier. M. de Chénier voulait que son jeune oncle, qu’il protégeait, fut pieux et chaste. 11 fut scandalisé quand M. Becq de Fouquières soupçonna des maîtresses au poète des Élégies, au chantre
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
érotique de la Lampe. Ces soupçons étaient assez fondés pourtant. André lui-même a dit quelque part : « Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d’une jeunesse forte et fougueuse. » On savait que cette Camille, « éperdument aimée, » n’était autre que la belle madame de Bonneuil, dont la terre touchait à la forêt de Sénart. Amélie, Rose et Glycère ne semblaient pas tout à fait des fictions poétiques, non plus que les belles et faciles Anglaises dont André a immortalisé les formes dans de libres épigrammes grecques. On parlait de madame Gouyd’Arcy, de la belle mistress Gosway, en qui le poète vantait
La paix, la conscience ignorante du crime,
Et la sainte fierté que nul revers n’opprime.
Il semblait bien que 1 ardent et fier jeune homme eût goûte la beaute de la femme jusqu’au pied de l’échafaud, il semblait qu’il eût alors regardé d’un œil ardent cette jeune captive, cette duchesse de Fleury dont madame Vigée-Lebrun a dit : « Son visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu’on donne à Vénus, et son esprit supérieur. »
Mais M. Gabriel de Chénier déclara, d ’un ton qui n admettait pas de réplique, qu’il n’y avait ni Bonneuil, ni d’Arcy, ni Cosway, ni Fleury, qu’Amélie, Rose et Glycère n avaient jamais existé, et que c’était un bien bon jeune homme que l’oncle dont il était le neveu. « De ce qu’André, dit-il, put quelquefois prendre part aux soupers où se trouvaient réunis ses jeunes amis de collège et des beautés faciles, de ce que, dans ses élégies, on trouve la trace de ces exceptions à ses habitudes studieuses et tranquilles, il ne faut pas en conclure que sa vie fût dissipée et livrée à des plaisirs échevelés. » Et, feignant de croire que
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« l’éditeur critique de 1862 et 1872 » a fait d’André un débauché, le grave neveu s’écrie : 11 a agi ainsi « pour expliquer et justifier peut-être les dissipations et les folles orgies de nos jours ». Gela n’est-il pas admirable et n’avais-je pas raison de vous dire que cette querelle est vouée à l’immortalité?
Après avoir découvert avec tant de perspicacité le mobile auquel obéissait M. Becq de Fouquières, son entêté contradicteur ajoute : « Ils ont prétendu qu’André avait été amoureux d’un grand nombre de femmes... Il n’en était pourtant rien, et ce qui le prouve, c’est la fraîcheur, c’est la vivacité de l’amour qu’il exprime. Un homme blasé par les plaisirs, rassasié de maîtresses, n’a plus l’imagination si fraîche, si ardente, si féconde. » Qu’en dites-vous?... Mais il ne s en tient pas la; il lance un dernier argnment qui révèle toute sa candeur : « André, dit-il, avait trop de philosophie pour user des choses jusqu’à l’abus. » M. Becq de Fouquières, ai-je besoin de le dire, ne crut jamais a un André Chenier si raisonnable. Il persista à le voir violent, fougueux, excessif, se donnant sans mesure a tout ce qui sollicitait son ame mobile et prompte, ardent
à 1 amour, à la haine, au travail, plein de vie et d’âme et de génie.
Quant à M. de Chénier, il n’était pas homme à en démordre. Tout au plus accorda-t-il que Fanny, la vertueuse Fanny, avait réellement existé, et que peut-être André I avait aimée. « Mais, se hâte-t-il d’ajouter, cet amour, si amour il y eut, ne fut jamais un amour comme on l’entend aujourd’hui. » Hélas! on l’entend aujourd’hui tout de même qu’autrefois. Ce sont les choses de l’amour qui changent le moins. Et, si quelque jeune curieuse demande aujourd’hui, comme autrefois l’héroïne d’Euripide :
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
« Qu’est-ce donc qu’aimer? » il faudra lui répondre encore avec la vieille Athénienne du poète : « 0 ma fdle, la chose la plus douce à la fois et la plus cruelle! »
G est ce que pensait, sans doute, M. Becq de Fouquières. 11 était indulgent : car il savait que les hommes ne valent que par les passions qui les animent, et qu’il n’y a de ressources que dans les fortes natures.
11 avait vu son dieu, son André, jeter d’abord au hasard les flammes de son ardente jeunesse. Puis, se calmant, se purifiant chaque jour par le travail, la réflexion et la souffrance, atteindre enfin, en quelques années, aux chastes mélancolies de l’amour idéal. Tel est, en effet, le sentiment qu inspira au poète, dans les derniers mois de sa vie, la muse pudique, la douce hôtesse de Luciennes, la charmante madame Laurent Lecoulteux.
Cette dame, la Fanny du poète, était, comme on sait, la fille de la belle madame Pourrat, dont Voltaire avait vanté la grâce et l’esprit. Or, Fanny, pour lui laisser son nom d’amour et d’immortalité, Fanny avait une sœur, la comtesse Hocquart, qui vécut assez longtemps pour apporter son témoignage aux générations nouvelles. Cette dame a dit d’André, qu’elle avait souvent vu chez sa mère et sa sœur : « 11 était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme. »
C’est précisément ainsi qu’il nous apparaît sur le portrait que Suvée peignit à Saint-Lazare, le 29 messidor an 11. Mais, à l’idée de cette tête énorme et de ces gros traits, M. Gabriel de Chénier se fâcha tout rouge contre madame Hocquart et contre « l’éditeur critique de 1862 et 1872, » qui avait recueilli le propos de cette dame. Sans s’arrêter à une maxime du poète qui écrivit dans le canevas de son Art d'aimer cette pensée consolante : « Les beaux garçons
sont souvent si bêtes, » le zélé neveu crie à la calomnie ■ « Tout le monde sait, dit-il, qu’André était beau! » Et il veut le prouver en citant ces lignes d’une lettre que lui avait autrefois adressée le général marquis de Pange ■
« J’ai connu votre oncle; j’ai retrouvé ses traits en vous, des le premier moment que je vous ai vu. »
Ce pauvre M. de Chénier n’était pas capable de faire une bonne édition : il faut pour cela savoir douter; et c’est ce qu’il Ignorait le plus, bien qu’il ignorât généralement toutes choses. Son édition est pourtant utile. On la recherche justement, moins encore parce qu’elle est bien imprimée que parce qu’elle contient plusieurs morceaux inédits, tirés des manuscrits conservés dans la famille M. Becq de Fouquières fit un petit volume tout exprès pour relever les bévues de M. de Chénier. Il les releva avec autant de sûreté que de grâce. Il y mit du savoir et n y mit point de méchanceté. Il fallait qu’il fût attaqué injustement pour qu’on sût à quel point il était galant homme. En cela encore, je l’estime heureux. Il n’a point vécu en vain; il laisse de bonnes éditions d’un grand poete, qui fut aussi un excellent prosateur, un écrivain nerveux et concis. On ne sait pas assez qu’André Chénier compte pour sa prose, parmi les grands écrivains de la Révolution. Sans M. Becq de Fouquières on ne le saurai pas du tout. M. Becq de Fouquières a réalisé le dessein que formait Marie-Joseph Chénier, dans l’enthousiasme fugitif de ses regrets, quand il disait éloquemment :
Auprès d’André Chénier avant que de descendre J eleverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais ou vivront du moins et son doux souvenir lit sa gloire et ses vers dictés pour l’avenir.
M. BECQ DE FOUQUIÈRES
Ce monument, que Marie-Joseph n’éleva point, est enfin achevé : c’est la double édition critique. [Poésie 1872, Prose 1886.) Si, comme le veut M. Renan, les esprits envoles de cette terre s assemblent dans les Ghamps- Élysées selon leurs goûts et d’après leurs affinités, s’ils forment des groupes harmonieux, à coup sûr M. Becq de Fouquières entretient en ce moment François de Fange et André Ghenier, sous l’ombre des myrtes. Assise près d’eux, sur un banc de marbre, Fanny joue avec son petit enfant qu elle a retrouvé. M. de Fouquières demande au poète si le fragment qui commence par ces mots : Proserpine incertaine est authentique, bien que M. Gabriel de Chénier ne l’ait point admis dans son texte, et il réclame instamment des vers inédits pour une édition céleste. Que ferait-il parmi les ombres s’il n’éditait point? Il serait doux de penser que les choses fussent ainsi là où nous irons tous. De rigoureuses doctrines y contredisent peutêtre; mais un excellent académicien qui aime beaucoup les livres, M. Xavier Marmier, incline à croire qu’il y a des bibliothèques dans l’autre monde.
M. Cuvillier-Fleury
M Cuvillier-Fleury, dont on célébrait hier les • funérailles, a duré dans la critique littéraire plus d’un âge d’homme. Le journalisme s’honore de ce robuste talent si longtemps exercé. Ce n’est point assez de rendre mes respects à cet écrivain plein de probité. Je voudrais, si j en avais l’art et le loisir, esquisser son image : elle vaut qu’on la dessine. Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleur J n’était pas de celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d’un pinceau trop moelleux elle perdrait tout son caractère, et ce serait dommage, 11 y faut aller à grands traits. Son mérite était solide, son charme était sévère. 11 mettait de la dignité jusque’dans 1 enjouement. On sait qu’il se garda toujours des grâces légères et du facile sourire. Parfois peut-être se défendit-il moins bien contre la solennité.
M. CUVILLIER-FLEURY
Pourtant il n était ni triste ni sévère. Ce n’était point un mécontent, loin de là; il inclinait même à l’optimisme. 11 croyait au bien. 11 avait en diverses matières la conviction du professeur, qui, quoi qu’on dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. 11 voulait être juste et même il savait être modéré, bien qu’il fût extrêmement attaché à ses idées et à ses goûts. Et cet honnête esprit n était point un esprit borné. 11 n’enfermait pas sa critique dans des jeux d’école et ne s’amusait pas aux bagatelles littéraires. 11 cherchait l’homme sous l’écrivain. C’est 1 homme qu il étudiait, 1 homme moral, l’homme social. Aussi ses opinions ont trouvé du crédit et gardé de l’intérêt. Les livres dans lesquels il les a recueillies. Posthumes et Revenants, Études et Portraits, se lisent encore très bien aujourd hui. J’en ai fait l’expérience ce matin même, en feuilletant avec un noble plaisir les études que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et plus, à des personnages du xviii® siècle : à cet aimable chevalier de Boufflers et à cette exquise madame de Sabran, la plus sage des âmes tendres ; à madame Geofïrin et à son (( cher enfant » le roi de Pologne ; à la maréchale de Beauvau, en qui l’athéisme prenait la douceur d’une sainte espérance; à Marie-Antoinette, envers laquelle M. Cuvillier-Fleury n’eut qu’un tort, celui de tenir pour authentiques les lettres publiées par M. d’Hunolstein. Mais comment ne s’y serait-il pas trompé, puisque Sainte-Beuve lui-même y fut pris à demi? Ce sont là des pages solides et, si l’on y trouve quelque pesanteur, c’est qu’elles sont pleines de choses. Il n’est point aisé d’être léger quand on n est point vide. Et si, dans quelque idéale promenade sur un chemin de fleurs, levant tout à coup les yeux, vous voyez des formes solides, où se révèle la plénitude de la
LA VIE LITTÉRAIRE
vie, flotter au milieu des airs, comme des ombres fortunées, jetez-vous à genoux et adorez-les : elles sont divines.
L’inspiration du critique n’avait point d’ailes; mais elle marchait droit et ferme. 11 y a beaucoup de traits louables dans la physionomie morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout à fait original. C’est la fidélité. M. Cuvillier-Fleury demeura attaché jusqu’à la mort aux idees, aux amitiés, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il ne voulait point qu on lui fit un mente de cette constance qui honore sa vie : « Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette vertu, n’en connaissant pas de plus simple à concevoir, ni de plus facile à pratiquer. » Des 1830, epoque a laquelle il écrivit une notice sur le comte Lavallette, sa foi était fixée. M. Cuvillier-Fleury était désormais attaché à la monarchie libérale.
On lit, à la dernière page de l’intéressante notice dont je parle, une phrase qui donne à penser, bien qu’elle soit toute simple. C’est celle-ci : « Le comte Lavallette est mort plein de jours, à la soixante et unième année de son âge. » L’homme, le même homme qui s’exprimait ainsi à vingt-huit ans, me disait à moi, un grand demisiecle plus tard, en parlant d’un candidat à l’Académie qui marchait, comme on dit, sur ses soixante-quatre ans : « Il est jeune. » 0 contradiction terriblement humaine! ô contradiction touchante ! Comme il est naturel de changer amsi de sentiment sur l’âge et la figure des hommes I II disait juste dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout à notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c’est comparer, et que nous n avons qu’une mesure qui est nous? Et cette mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles apparences.
M. CUVILLIER-FLEURY
A ce mot : « il est jeune, » je compris que M. Cuvillier- Fleury me regardait comme un enfant, moi qui n’avais pas soixante-quatre ans, ni même quarante. En effet, ma jeunesse l’émerveillait. 11 ne se lassait pas de me dire : « Quoi! vous avez trente-six ans! » Et il semblait aspirer à pleines narines tout 1 air du temps qui s’ouvrait devant moi. Et il trouvait cela bon; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j’écrivais dans le moment. J eus le malheur de lui répondre que c’était des souvenirs. Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l’inflexion de ma voix, combien ces souvenirs étaient intimes et modestes. Pourtant je vis que je l’avais fâché.
— Des souvenirs! s’écria-t-il étonné. A votre âge, des souvenirs!
— Hélas! monsieur, répondis-je en hésitant, n’ai-je pu noter mes impressions d’enfance?
Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une sévérité dont je ne méconnus pas la secrète bienveillance :
— Monsieur, l’Académie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des souvenirs.
Je confesse que je fis tout de même un petit livre de mes souvenirs.
Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier- Fleury dans la maisonnette de l’avenue Raphaël, où il terminait sa longue existence en un repos modeste et décent. 11 était entouré de souvenirs. Je n’ai vu nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqué et tant de tapisseries à la main. Tout, chez M. Cuvillier- Fleury, tout, portraits, statuettes, étagères, lampes de porcelaine, pendules à sujet, et jusqu’au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d’un tabouret.
LA VIE LITTÉRAIRE
tout parlait du règne de Louis-Philippe, tout disait 1 épanouissement de la vie bourgeoise.
Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmité avec une admirable constance. 11 gardait, dans son cœur encore chaud, 1 amour des lettres et le goût des choses de l’esprit. Au bord de la tombe, et déjà le front dans la nuit éternelle, il parlait de l’Académie avec un filial orgueil dont l’expression restait attendrissante alors même qu’elle faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce cœur de quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais-Mazarin le transportaient. Eh quoi! ne faut-il pas amuser la vie jusqu’au bout?
G était un vif vieillard qui s’échauffait sur la littérature
et sur la grammaire. Sa conversation était nourrie de
morale et d’histoire; elle avait moins de finesse que de
vigueur et était coupée de citations latines faites avec
bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins
omestiques, et demandait à boire avec un hémistiche de 1 rLneide.
Ses livres, rangés tout autour de son cabinet dans un or re minutieux, composaient une bonne bibliothèque de travail, à laquelle ne manquaient ni les classiques ni les collections de mémoires. Un jour qu’il m’avait fait honneur de me recevoir dans cette pièce, il se leva soudainement au milieu d une conversation dont il faisait tous les Irais avec ses souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour de la chambre. 11 était tout à fait aveugle alors. Je l’aidai à faire la revue de sa lotheque. Il s arrêtait à chaque instant, mettait la main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le désignait
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un Cicéron que je vois encore. C’est une édition
M. CUVILLIER-FLEURY
du dernier siècle, en vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo; l’exemplaire porte une reliure de veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard frissonna.
Mon prix d honneur! s ecria-t-il. Je l’ai obtenu en 1819. J’étais alors en rhétorique, à Louis-le-Grand. Je le lègue à...
Et il prononça deux noms : le nom de l’admirable compagne qui devait bientôt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait ete le maître, puis le confrère et l’ami.
Tandis qu’il parlait, ses yeux éteints s’étaient mouillés de larmes. J’étais seul à le voir. Il me toucha; car je vis aussitôt tous les vieillards en celui-là. Au déclin de la vie, les souvenirs de notre jeunesse envolée ne nous envahissent-ils pas d’une douce et délicieuse tristesse? Heureux le roi de Thulé! Heureux aussi le vieux critique de l’avenue Raphaël! Heureux qui meurt en pressant sur son cœur la coupe d’or de la première amante ou le livre témoin d une studieuse adolescence ! Les reliques du cœur et celles de l’esprit sont également chères et sacrées.
Il me semble que cette anecdote, pour peu qu’on 1 ornât, ferait assez bon effet dans l’éloge académique de M. Cuvillier-Fleury. Je puis me tromper, faute d’étude et de vocation. En tout cas, c’est de bon cœur que je l’offrirais au successeur de l’académicien zélé que nous enterrons aujourd’hui, à M. J. -J. Weiss, par exemple^.
1. On sait que M. Weiss n’a pas été élu. L’Académie a manqué l’occasion, pourtant assez rare, d’admettre un véritable écrivain.
M. Ernest Renan historien des origines
lyr Ernest Renan nous donnera, la semaine pro- . chaîne, le tome premier d une Histoire d'Israël qui comprendra trois volumes. Cet ouvrage formera une sorte d introduction à l’histoire des Origines du Christianisme. Quand il sera publié, M. Renan aura achevé sa vaste entreprise. Il aura recherché les sources profondes de la religion qui devait alimenter tant de peuples, et qui,
aujourd hui encore, partage avec le bouddhisme et l’islamisme 1 empire des âmes.
De quelque manière qu’on envisage les obscurs commencements de ces grandes idées qui nous enveloppent de toutes parts et nous pénètrent, quelque compte qu’on
M P ' d’un si haut idéal, on reconnaîtra
que M. Ernest Renan ne s’était pas trompé sur la nature et
M. ERNEST RENAN
1 étendue de ses aptitudes, en dirigeant son esprit vers de telles recherches. Le sujet exigeait les qualités les plus rares de l’intelligence, et même les plus contradictoires. Il y fallait un sens critique toujours en éveil, un scepticisme scientifique capable de défier toutes les ruses des croyants et leurs candeurs plus puissantes que leurs ruses. Il y fallait, en même temps, un vif sentiment du divin, un instinct secret des besoins de l’âme humaine et comme une piété objective. Or, cette double nature se rencontre en M. Ernest Renan avec une extraordinaire richesse. Etranger a toute communion de fidèles, il a au plus haut point le sentiment religieux. Sans croire, il est infiniment apte a saisir toutes les délicatesses des croyances populaires. Si l’on veut bien me comprendre, je dirai que la foi ne le possédé point, mais qu il possède la foi. Heureusement doué pour son œuvre, il s’y prépara sérieusement. Né artiste, il se lit savant. Sa jeunesse fut vouée à un labeur acharné. Pendant vingt ans, il étudia jour et nuit, et acquit une telle habitude de l’effort qu’il put accomplir dans sa maturité de grands travaux avec la quiétude d’un génie contemplatif. Aujourd’hui, tout lui est facile, et il rend tout facile. Enfin, il est artiste, il a le style, c’est-àdire les nuances infinies de la pensée.
Il faut dire que, si M. Renan était fait pour écrire sur les origines du christianisme, il vint au moment propice. Le travail était préparé, les esprits disposés. La curiosité était née avec le doute. La philosophie du xviii® siècle avait affranchi les intelligences et pénétré même la théologie protestante. Les textes, longtemps sacrés, étaient étudiés avec beaucoup de critique en France, avec beaucoup de savoir en Allemagne. M. Renan trouva tout préparés les matériaux de son histoire. La substance
LA VIE LITTÉRAIRE
était là. II lui donna la forme, il lui donna l’âme, étant artiste et poète.
G est généralement une imprudence de croire à la nouveauté des idées et des sentiments. II y a longtemps que tout a été dit et senti, et nous retrouvons le plus souvent ce que nous croyons découvrir. Pourtant, les intelligences de ce temps ont, ce semble, une faculté nouvelle : celle de comprendre le passé et de remonter aux lointaines origines. De tout temps, sans doute, l’homme a gardé quelques souvenirs et fixé quelques traditions. Il a depuis longtemps des annales écrites, et c’est même ce qui le distingue des animaux, autant et plus que l’habitude de porter des vêtements. II disait bien : « Nos pères faisaient ceci ou cela. » Mais les différences qu’il y avait d’eux à lui ne le frappaient guère. II prêtait volontiers au passé le plus lointain la figure du présent. Il n’était point sensible aux diversités profondes que le temps apporte dans les modes de la vie. Il se figurait l’enfance du monde sous les traits de sa maturité. Cette tendance est frappante dans les historiens anciens, et particulièrement chez Tite-Live, qui fait parler les rudes pâtres du Latium comme des contemporains d’Auguste. Elle est plus frappante encore dans out l art du moyen âge, qui donnait aux rois de l’antique Juda la main de justice et la couronne fleurdelisée des rois de France. Avec Descartes, l’intelligence humaine franchit un abîme. Pourtant, la tragédie du xvii^ siècle, ans aquelle la connaissance de l’homme abstrait est paraite, suppose, chez Racine lui-même, l’invariabilité des mœurs a travers les âges. Le xviiie siècle, bien qu’il s inquiétât beaucoup des origines, se représentait volonlers Solon sous la figure de Turgot et Sémiramis dans le manteau royal de Catherine IL II semble que l’image véri-
M. ERNEST RENAN
table du passé nous ait été révélée par la grande école historique de notre siècle. 11 semble que le sens des origines soit un sens nouveau, ou du moins un sens nouvellement exercé chez l’homme. Je le crois, bien qu’il puisse y avoir là une part d illusion. Les générations qui viendront après la nôtre diront peut-être que nous avions une vue de l’antiquité bien ridicule et bien démodée. Toutefois, il est certain que nous avons créé en quelques parties l’histoire comparée de l’humanité. De jeunes sciences,
1 ethnographie, l’archéologie, la philologie, y ont contribué pour une grande part. L’homme très ancien nous apparaît aujourd’hui avec une physionomie, avec un caractère qui pourrait bien être le vrai; qui, du moins, s’en rapproche. Eh bien, ce sens des origines, cette divination du passé perdu, cette connaissance des humanités enfantines et neuves, M. Renan les possède au plus haut degré. Il l’a montre dans toutes les parties de son ouvrage qui confinent à la légende et présentent des scènes primitives, que le soleil de 1 histoire n’a pas éclairées. Il a découvert avec un flair spécial, un tact parfait, ce qui demeurait noyé dans le crépuscule du matin.
Cet art, ce don, comme on voudra l’appeler, M. Renan a dû l’exercer pleinement dans cette histoire d’Israël, dans cette antique histoire qu’on voit sortir toute sauvage de contes d enfants et de poésies rustiques. II a rapporté de ses voyages en Orient des fonds toujours vrais pour ces scènes pastorales ou guerrières, dont son intelligence d’artiste retrouve la forme et le sentiment. II ne convient pas de parler aujourd hui de son livre. J’essaye seulement d indiquer les qualités essentielles de l’historien, surtout celles qu il a montrées dans un chapitre déjà connu, celui
de Saül et de David. Je ne puis me défendre de donner ici
LA VIE LITTÉRAIRE
le portrait que M. Renan trace du plus ancien roi d’Israël. G est un excellent exemple a l’appui de ce que je viens d’avancer.
« II (Saül) demeurait habituellement dans son bourg d’origine, à Gibéa de Benjamin, qui fut de lui appelé Gibéa de Saül. Il menait là, en famille, sans aucun faste ni cérémonial, une simple vie de paysan noble, cultivant ses champs quand il n’était pas en guerre, ne se mêlant, du reste, d’aucune affaire. Sa maison avait une certaine ampleur. A chaque nouvelle lune, il y avait des sacrifices et des^ festins où tous les officiers avaient leur place marquée. Le siégé du roi était adossé au mur. II avait, pour exécuter ses ordres, des râcini^ « coureurs, » analogues aux chaouch de l’Orient moderne. Du reste,’rien qui ressemblât à une cour. De superbes hommes du voisinage, plus ou moins ses parents, comme Abner, lui tenaient compagnie. C’était une espèce de noblesse rustique et militaire à la fois, solide pierre angulaire, comme on en trouve à la base des monarchies durables. »
Nous sommes loin de l’obscur et noble Saül de la tradition. Gomme ce roi des pasteurs est devenu intelligible et clair! Le David de M. Renan est plus intéressant encore. Qu’il semble vivant, dans sa gentillesse de jeune brigand, dans sa ruse de chef avide, dans sa cruauté naïve et dans sa poésie de sauvage! Je songeais, en lisant ces pages mes et fortes, qu il est amusant pour le curieux de vivre en un temps comme celui-ci, en un temps où l’on peut comparer le petit David en burnous de M. Ernest Renan au majestueux David que la statuaire du xiii® siècle nous montre pensif dans sa barbe blanche, sous sa lourde couronne, et tenant entre ses doigts la lyre prophé-
M. ERNEST RENAN
Oui, je me disais qu il est intéressant et doux de vivre en un temps où la science et la poésie trouvent chacune son compte, puisqu une large critique nous montre tout ensemble, d une façon merveilleuse, et le bourgeon plein de seve de la realite et la fleur épanouie de la légende.
La Vertu en France'
T t ^ Athènes, au pied de J’Acropole, un petit
1 temple charmant dédié à la Victoire. Ce temple pLte sur une de ses faces un bas-relief représentant la dLsse occupée a delier la courroie de ses sandales. Elle annonce ainsi sa volonté de demeurer parmi les descendants de Themistocle et de Miltiade. Mais c’est en vain que ses p!el sont nus : la Victoire a des ailes. Le jour est proche qui la verra s envoler loin des Athéniens. Aucune nation, fûtêlle P uplee de héros, na retenu longtemps dans ses bras cette sanglante infidèle. Et pourquoi serait-elle constante?
piurtant* T """IT pardonnée'.
Pourtant, le sculpteur attique avait conçu là une belle