‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 35 sur 84 · Voir pages 171 et 172 du présent volume · texte numérisé non relu

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LA VIE LITTÉRAIRE

ils flottent dans les espaces éthérés. Je me les figure plus intelligents et plus doux que ces Elohim que M. Renan nous montre epars autour des tentes du nomade Israël. Je veux aussi qu’ils soient moins vains, moins indifférents, moins joyeux que les ombres légères dont la Grèce antique peuplait ses bois et ses montagnes. Mes génies seront, si vous voulez, des anges, mais des anges philosophes et savants, c’est-à-dire des anges d’une espèce toute nouvelle. Ils ne chanteront pas, ils n adoreront pas 5 ils observeront. Je suppose que l’un d’eux, couché sur le bord d’un nuage, tourne vers la terre ses yeux plus puissants que nos télescopes et nos lunettes, et regarde vivre les hommes. Le voilà qui nous examine avec une intelligente curiosité, comme sir John Lubbock observe les fourmis. Cet ange positif ne trouve rien à admirer dans la figure des petits êtres dont il suit les mouvements. 11 n’est sensible ni à la force des hommes, ni a la beaute des femmes. Nous ne lui inspirons ni goût ni dégoût; car sa pensée toute pure s’élève au-dessus du désir comme de la répugnance. Scrutant nos actions, il reconnaîtra qu’elles sont pleines de violence et de ruse, et il s’épouvantera de la quantité de crimes qu enfantent sans cesse parmi nous la faim et l’amour. 11 dira . « Voila de méchants petits animaux. Ils se rendent justice puisqu ils se mangent les uns les autres. » Mais bientôt il s’apercevra que nous souffrons, et toute notre grandeur lui sera révélée. Alors vous l’entendrez murmurer : (( Ils naissent infirmes, souffrants, affamés, destinés à s’entre-dévorer. Et ils ne se dévorent pas tous.

J en vois même qui, dans leur grande détresse, tendent les bras les uns vers les autres. Ils se consolent et se soutiennent entre eux. Gomme soulagement ils ont inventé les industries et les arts. Ils ont même des poètes pour

LA VERTU EN FRANCE

les amuser. Leur dieu avait créé la maladie ; ils ont créé le médecin et ils s emploient de leur mieux à réparer la nature, La nature a fait le mal, et c’est un grand mal. G est eux qui font le bien. Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage, La terre est mauvaise : elle est insensible. Mais l’homme est bon parce qu’il souffre. 11 a tout tiré de sa douleur, même son génie. »

Voila comment parlerait, ce me semble, un ange nourri de saine .philosophie. Et il se garderait bien, s’il en avait le pouvoir, d’extirper de ce monde le levain amer de sa grandeur et de sa beauté.

Nous apprendrions de lui qu’il faut savoir souffrir et que la science de la douleur est l’unique science de la vie. Ses leçons nous inspireraient la patience, qui est le plus difficile des héroïsmes, l’héroïsme constant. Elles nous enseigneraient la clémence et le pardon; elles nous enseigneraient la résignation, je veux dire la résignation dans 1 effort, qui consiste à frapper toujours le mal, sans nous irriter jamais de son invulnérable immortalité.

Sous cette inspiration, les existences les plus humbles peuvent devenir des œuvres d’art bien supérieures aux plus belles symphonies et aux plus beaux poèmes. Est-ce que les œuvres d’art qu’on réalise en soi-même ne sont pas les meilleures? Les autres, qu’on jette en dehors, sur la toile ou le papier, ne sont rien que des images, des ombres. L œuvre de la vie est une réalité. L’homme simple dont nous parle M. Maxime Du Camp, le pauvre revendeur du faubourg Saint-Germain, qui fît de sa vie un poème de charité, vaut mieux qu’Homère.

George Sand et Tldéalisme dans l’Art ^

Aujourd’hui seulement, nous mesurons le vide que laissa au milieu de nous la mort soudaine de M. Garo. M. Garo fut retranché en pleine vie, dans toute l’activité de son intelligence. Au lendemain de sa mort, dans la première surprise, — qu’on nous le pardonne, — nous parlions de lui comme s’il allait revenir. Nous gardions les amiharités de la veille. Nous n’avions pas encore le sentiment de l’irréparable. Il nous est venu depuis. Désor-

Hachette,

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