‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 37 sur 84 · GEORGE SAND ET L'IDÉALISME DANS L'ART · texte numérisé non relu

GEORGE SAND ET L'IDÉALISME DANS L'ART

La nature, elle la voit bien, puisqu’elle la voit belle. La nature n est que ce qu elle paraît : elle n’est en soi ni belle ni laide. C’est l’œil de l’homme qui fait seul la beauté du ciel et de la terre. Nous donnons la beauté aux choses en les aimant. L amour contient tout le mystère de l’idéal. M. Garo nous rappelle à propos, dans son livre, un trait charmant de cette grande et naïve amante des choses, dont 1 âme était en harmonie avec les fleurs des champs : « En portant mes mains a mon visage, dit George Sand, je respirai l’odeur d’une sauge dont j’avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait maintenant sur la montagne à plusieurs lieues de moi. Je 1 avais respectée; je n’avais emporté d’elle que son exquise senteur. D où vient qu’elle l’avait laissée? Quelle chose precieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s’attache aux mains d’un ami et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu’il aime? Le parfum de l’âme, c’est le souvenir... »

Elle était en communion perpétuelle avec la nature, et ne pouvait respirer un brin de sauge sans sentir en elle le Dieu inconnu. Ne nous laissons point tromper par les grands mots d’art et de vérité. Le secret du beau est à la portée des petits enfants. Les humbles le devinent quelquefois plus vite que les superbes. Aimer, c’est embellir; embellir, c’est aimer.

L’art naturaliste n’est pas plus vrai que l’art idéaliste. M. Zola ne voit pas l’homme et la nature avec plus de vérité que ne les voyait madame Sand. Il n’a pour les voir que ses yeux comme elle avait les siens. Le témoignage qu’il porte des choses n’est qu’un témoignage individuel. Il nous dit comment la nature vient se briser contre lui : ni plus ni

LA VIE LITTÉRAIRE

moins; mais il ne sait ce qu’est Tunivers, ni s’il est. Naturalistes et idéalistes sont égalementles jouets des apparences; ils sont, les uns et les autres, en proie au spectre de la caverne. C’est ainsi que Bacon appelait le principe de notre éternelle ignorance, de l’ignorance à laquelle la condition d’homme nous condamne, murés que nous sommes en nousmêmes comme dans un rocher, et solitaires, hallucinés, au milieu du monde. Eh bien, puisque tous les témoignages que nous portons de la nature ont aussi peu de réalité objective les uns que les autres, puisque toutes les images que nous nous faisons des choses correspondent non pas aux choses elles-mêmes, mais seulement aux états de notre âme, pourquoi ne point rechercher et goûter de préférence les figures de grâce, de beaute et d’amour? Songe pour songe, pourquoi ne pas choisir les plus aimables? C’est ce que faisaient les Grecs. Ils adoraient la beauté; la laideur, au contraire, leur semblait impie. Pourtant, ils ne conservaient guère d illusions ni sur la réalité des choses, ni sur la bonté de la nature. Ces Hellènes eurent de bonne heure une philosophie douloureuse et sans illusions.

Je feuilletais, ce matin même, le beau livre de M. Victor Brochard sur les sceptiques et j’y voyais que le doute scientifique régnait dans les plus anciennes écoles de la Grèce avec son cortège de tristesses et d’amertumes. La Grèce intelligente souffrit, dès l’enfance, de l’impossibilité de crome. Sa religion ne fut que l’amusement de son incrédulité. C’est pourquoi peut-être cette religion resta umaine^ et bienfaisante. Du moins, ce charmant petit peuple n’accrut pas son mal en ajoutant à l’impossibilité de croire l’impossibilité d’aimer. Il eut la sagesse de poursuivre le beau, alors que le vrai lui échappait, et le beau ne le trompa point comme le vrai.

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