‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 5 sur 84 · Edition des Comédiens · texte numérisé non relu

Edition des Comédiens

t- IV, p. 72.

M. ALEXANDRE DUMAS, MORALISTE

travaux. Ils sont immenses. Il a tout produit, mais sans esprit, sans morale, sans intelligence. 11 fabriqua d’abord des bêtes, et quelles bêtes! des coquillages, des poissons, des reptiles. En ce temps-là, il vivait dans l’eau. Voilà comme il se préparait à ménager un jour les pudeurs et les délicatesses des jeunes filles de notre monde! Améliorant par hasard, peu à peu, ses procédés, il obtint les marsupiaux, puis les vivipares. Les mammifères lui donnèrent beaucoup de peine et les singes restèrent longtemps son chef-d’œuvre. Pour faire l’homme après eux, il ne changea ni de nature ni de méthode. Il resta obscur, aveugle, violent et n’appela point l’esprit à son aide. Il ne l’appellera jamais. Et il aura raison, car la vie finirait bientôt s’il dépendait de l’intelligence de la semer sur la terre. Il est aveugle et il nous conduit. Tout le mal est là. Et c’est un mal éternel ; car l’amour durera autant que les mondes.

Nous faisons comme M. de Ryons, nous lui opposons notre volonté et nous le dominons quand il est plus faible que nous. Mais, chaque fois qu’il est le plus fort, il nous domine à son tour. C’est ce qu’on appelle la lutte contre la passion. L’issue en est fatale. Il en est de la volonté et de l’instinct comme des deux plateaux d’une balance. C’est le plus chargé qui penche.

Je ne sais si ma mythologie est bien claire, mais je m’entends; elle revient à dire qu’il y a dans l’homme des forces obscures qui, antérieures à lui, agissent indépendamment de sa volonté et dont il ne peut pas toujours se rendre maître. Faut-il, pour cela, prendre la vie en haine et l’homme en horreur? Non, le Taureau acéphale luimême a du bon. Il n’en faut pas trop médire. En définitive, il a toujours fait plus de bien que de mal. Sans cela, il ne

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durerait pas. Il vaut ce que vaut la nature, qui, après tout, est plus indifferente que méchante. Je croirai même qu’ils ont, elle et lui, un idéal secret. Par malheur, ce n’est

pas le nôtre, et j ai tout lieu de croire qu’il est inférieur au nôtre.

Les hommes valent mieux que la nature. C’est là une vente consolante et pleine de douceur, que je ne me lasserai jamais de répéter.

S ils pouvaient donner au Taureau acéphale un peu de

cœur et de cervelle, soyez sûrs qu’ils le feraient tout de suite.

M. Alexandre Dumas les croit pires qu’ils ne sont; il a pour cela deux bonnes raisons ; il est dramaturg-e et prophète.

Le théâtre ne vit que de nos maux et, depuis Israël, les

prophètes n ont annoncé que des malheurs ; leur éloquence est à ce prix.

S il a raison de dire que l’homme est brutal et que la femme est absurde, on peut lui répondre, avec le Perdican e Musset, qu « il y a au monde une chose sainte et sublime, c est 1 union de deux êtres si imparfaits. »

La Jeune Fille d’autrefois et la Jeune Fille d’aujourd’hui^

ON dit communément : Ceci ou cela est un signe des temps. Et, neuf fois sur dix, la chose qu’on croyait nouvelle est en réalité vieille comme le monde. 11 est même à remarquer qu’à toutes les époques, on s’est effrayé des mêmes signes. A toutes les époques, il s’est trouvé des âmes naïves et généreuses pour gémir du déclin universel des hommes et des choses, et pour annoncer la fin du

1. Histoire d’une Grande Dame au dix-huitième siècle, la princesse Hélène de Ligne, par Lucien Perey. — Princesse, par Ludovic Halévy. — Jeanne Avril, par Robert de Bonnières.

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siècle. Homère a dit avant M. Henry Gochin : « Les hommes d’autrefois valaient mieux que ceux d’aujourd liui. )) Quelques-uns, par une dlusion contraire, proclament fortunée l’heure où ils sont nés. Ils pensent de bonne foi que le passé fut obscur et misérable, et que l’avenir sera beau, puisqu il sortira d eux. Et personne ne s’avise de croire qu’avant nous les choses humaines étaient mêlées de bien et de mal, qu’après nous le monde ira son train ordinaire et restera médiocre; ce qui pourtant est le plus probable. Mais nous connaissons mal’ notre temps et pas du tout les autres : nous les jugeons d’après nos sentiments.

Certes, tout se meut et tout change. Le mouvement, c’est la vie, ou du moins c’est tout ce que nous en voyons. La figure de l’humanité ne reste pas un moment la même. Ses transformations sont continues et c’est par cela même qu’elles sont peu sensibles. Elles s’opèrent avec l’impitoyable lenteur des forces naturelles. Elles ne s’arrêtent ni ne se hâtent jamais. Les révolutions soudaines n’existent que dans notre imagination. Si nous ne sommes point tout à fait pareils à nos pères, nous leur ressemblons plus que nous ne croyons et quelquefois plus que nous ne voulons. Il est infiniment délicat de marquer les similitudes et les dissemblances par lesquelles nous nous rapprochons ou nous nous éloignons d’eux. On est tenté d’exagérer les unes ou les autres, à mesure qu’on les découvre.

Je faisais ces réflexions en lisant V Histoire d’une Grande Dame au dix-huitieme siècle^ par Lucien Perey. On trouve dans ce livre le journal écrit de 1772 à 1779, à l’Abbayeaux-Bois, par la jeune princesse Massalska, qui le commença à neuf ans et le continua jusqu’à sa quatorzième année. Disons tout de suite que M. Lucien Perey a complété, après de laborieuses recherches, la biographie de cette

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