‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 6 sur 84 · LA JEUNE FILLE D’AUTREFOIS · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE D’AUTREFOIS

princesse, qui, devenue, par un premier mariage, la bellefille de l’aimable prince de Ligne, épousa, après un divorce audacieux., le prince Jean Potocki, chambellan du roi de Pologne. On sait peut-être que ce nom de Lucien Perey est le pseudonyme d’une docte demoiselle qui exerce, depuis de longues années, sa pénétrante érudition sur ces vieux manuscrits où nos grands-pères et nos grand’mères ont laissé un peu de leur âme. La figure que pseudo-Perey a cette fois fait revivre pour nous est celle d’une petite créature très jolie et très amoureuse, qui fit dans sa vie beaucoup de mal sans le moindre remords : car elle le fit par amour. Et il faut avouer que c’est une grande cause. « Nul n’a le droit de juger ceux qui aiment, » pensa la Jeanne Avril de M. de Bonnières, quand elle aima.

Hélène Massalska écrivait très bien. La raison en est qu’elle sentait fortement et n’avait pas appris le beau style. Hélène était orpheline; son oncle, le prince-évêque de Wilna, la mit, âgée de neuf ans, à l’Abbaye-aux-Bois. A cette époque, où, parmi tant de femmes, il n’y avait point de mères, le couvent servait de famille aux filles de qualité. Mademoiselle de Fresnes, petite-fille du chancelier d’Aguesseau, y fut mise à trois ans avec sa nourrice. On y faisait ses dents. On s’y mariait à douze ou treize ans. L’usage fréquent de ces mariages était alors une des plaies de la société. Les fiancés, les maris venaient au parloir. La petite princesse Massalska raconte que mademoiselle de Bourbonne revint un jour fort triste du monde; le surlendemain, elle fit part à ses compagnes de son mariage avec M. d’Avaux. Elle avait à peine douze ans; elle devait faire sa première communion dans la semaine, se marier huit jours après et rentrer au couvent. « Elle était si excessivement mélancolique, raconte Hélène, que nous lui

LA VIE LITTÉRAIRE

demandâmes si son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu’il était bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu il devait venir la voir le lendemain. Nous priâmes madame 1 abbesse de permettre qu’on nous ouvrît 1 appartement d Orléans, qui avait vue sur la cour abbatiale, pour que nous voyions le futur mari de notre compagne; on nous l’accorda. Le lendemain, à son réveil, mademoiselle de Bourbonne reçut un gros bouquet, et l’après-midi, M. d’Avaux vint. Nous le trouvâmes comme il était, abominable. Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du parloir, tout le monde lui disait : « Ah! mon » Dieu, que ton mari est laid! Si j’étais de toi, je ne » 1 épouserais pas. Ah! la malheureuse! » Et elle disait :

« Ah! je l’épouserai, car papa le veut; mais je ne l’aimerai » pas, c est une chose sûre. »

Tout cela est bien loin de nous. Si l’on compare l’Abbayeaux-Bois, la Présentation, Pentemont, les dames Sainte- Marie, enfin les couvents où s’élevaient les filles nobles il y a cent ans, aux couvents qui reçoivent aujourd’hui les petites demoiselles riches, on est frappé du changement des mœurs. Certaines choses se sont perdues dans ce grand changement, qui peuvent être regrettées. On enseignait aux héritières des premières maisons de France les soins domestiques. On les emplojnit tour à tour à la lingerie, a la bibliothèque, au réfectoire, à la cuisine et à 1 infirmerie. Elles apprenaient à serrer le linge, à balayer les chambres, à servir à table, à faire la cuisine : mademoiselle de Vogüé y avait un talent particulier; elles apprenaient à préparer les tisanes et à allumer les lampes Cet enseignement valait bien celui de la minéralogie et de la chronologie, dont nous tirons aujourd’hui beaucoup d orgueil. Il instruisait les riches à ne point mépriser les

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