‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 67 sur 84 · L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE · texte numérisé non relu

L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE

croyait mort avec l’antique Brutus. M. Ghallemel-Lacour nous montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble dire ; « Qu’importe que l’univers s abîme, si moi je demeure ferme dans ma sagesse! » Non ! La philosophie n est jamais gaie. Et il faut dire aussi : La foi n’est jamais triste.

Voyez M. Ghesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l’extrême droite. Ge n’est pas un philosophe. Au contraire, c’est un croyant. Tout respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de l’éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le zèle pieux de l’apostolat. M. Ghesnelong n’a guère pris la parole au Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il y a de l’allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses gémissements. Ecoutez-le : il pleure. Mais l’hosannah éclate malgré lui dans son âme. 11 est joyeux parce qu’il a la foi. Son large visage s’éclaire, à la tribune, d’un sourire paisible. M. Ghallemel-Lacour ne sourit jamais.

Et quelle vision pourrait donc l’égayer un moment? 11 est à jamais seul en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens.

Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu’il faut nommer à côté des meilleurs. 11 siège à droite, on le sait, et se montre constamment soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de ses opinions religieuses, sa parole n’en reçoit pas la plus légère empreinte de mysticisme. G’est un orateur d’affaires. Sa probe éloquence ne veut pas d’autre parure que l’exactitude et la force; elle brille dans une robuste nudité.

LA VIE LITTÉRAIRE

M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux grâces légères. Il semble taillé dans le cœur noueux d’un chêne. Sa personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré, ce qu’on appelle l’autorité. On l’écoute avant meme qu il ait parle. Son visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout en angles, les prunelles perçantes dans un œil couvert, le nez recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d’une voix comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux, ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort, l’accent sincère, l’honnête obstination. C’est lui mieux qu’aucun autre qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs.

Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, paree que celui-là est inimitable. C’est l’art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte. Quand M. Jules Simon parle' une flûte délieieuse l’accompagne; mais elle est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe autant et plus que M. Ghallemel-Lacour. Il sait l’oublier à propos. Il sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a toutes les parties de l’orateur. Quand il monte à la tribune, il semble accablé. Appuyé des deux mains a la tablette d acajou, il promène sur l’assemblée des yeux mourants qui tout à l’heure se chargeront d’éclairs ;

Page 1