‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 66 sur 84 · HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAÈL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAÈL

subissent depuis cent ans, deux cents ans même, le libre examen de la science. Je suis incapable d’indiquer précisément la part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui appartient, j’en suis sûr, c’est l’art avec lequel il anime le passé lointain, c’est l’intelligence qu’il nous donne de l’antique Orient dont il connaît si bien le sol et les races, c’est son talent de peindre les paysages et les figures, c’est sa finesse à discerner, à défaut de certitudes, le probable et le possible, c’est enfin son don particulier de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style n’a pas la suavité abondante qui fait des Origines du Christianisme une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un naturel et comme un air parlé dont ce grand écrivain n’avait pas encore donné d’exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de l’avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l’entendre encore. C’est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis tenté de dire, comme les pèlerins d’Emmaüs : « Nous venons de le voir. 11 était à cette table. » Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c’est le goût qu’il montre pour les rapprochements historiques. A tel endroit, pour mieux faire comprendre l’esprit du vieux chef nomade, il parlera d Abd el Kader; à tel autre, il comparera David au négus d’Abyssinie. Parfois, les rencontres sont plus inattendues ; il nous dit, par exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez approchante du temple de Salomon.

11 a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d’iahvé, du terrible lahvé, il l’appelle « une créature

LA VIE LITTÉRAIRE

de l’esprit lé plus borné. » Voici d’ailleurs tout le passage :

« Nul sentiment moral chez lahvé, tel que David le connaît et l’adore. Ce dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu’à l’absurde. 11 se monte contre les gens, sans qu’on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la fumée d’un sacrifice et sa colère s’apaise. Quand on a juré par lui des choses abominables, il tient à ce qu’ on exécute le hérem. C’est une créature de l’esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités. Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, lahvé se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant lahvé, pour l’apaiser. Les « guerres de lahvé » finissent toutes par d’affreux massacres en 1 honneur de ce dieu cruel. »

Où donc est mon vieux recueil d’images saintes, dans lesquelles ce même lahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d’Inde et de chevaux du Brabant?

L’Eloquence de la tribune^

LE SÉxNAT

MChallemel-Lacour a prononcé mardi un discours , qui retentit encore dans toutes les âmes sensibles à l’éloquence. H y a beaucoup de ees âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les lèvres tendent jusqu’à nos oreilles ces chaînes d’or dont parlent les légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par l’éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de l’art, de l’art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M. Ghallemel-Lacour lui-même? A l’exemple du vieux Gormenin, nous pourrions essayer d’esquisser un portrait. Le peintre

1. Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M. Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 19 décembre 1888.

LA VIE LITTÉRAIRE

aurait, pour racheter sa faiblesse, l’avantage d’avoir étudié son modèle.

L’attitude est d’une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave, sonore dans son médiocre volume. L’haleine, un peu courte, est si bien ménagée qu’elle suffît aux plus longues périodes. Quant à la phrase, elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme de la tenue, par l’art de la diction, par le goût pur de la forme, cet orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l’éloquence antique. 11 parle, et 1 on croit voir les abeilles de l’Hymette voltiger autour de sa barbe d’argent.

11 a l’esprit méditatif, et tout ce qu’il dit est empreint d un caractère de sagesse. Je n ai pas besoin de dire que j entends ici par sagesse la disposition d’un esprit enelin à rechercher les eauses et à suivre à travers les faits l’enchaînement des idées. M. Challemel-Laeour est philosophe. De là une sorte de tristesse grave répandue sur toutes ses paroles. 11 n’y a pas de philosophie gaie, et la sienne est particulièrement triste. Ce sage est frappé de l’écoulement universel des choses et de l’instabilité qui est la condition nécessaire de la vie. L’idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le sentait bien mereredi quand il prononçait ce discours, d’un art achevé. On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la même tribune comme ministre des Affaires étrangères. Sa philosophie dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. 11 est de ceux qui ont laissé l’espérance, et sa parole en garde un goût amer. Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque qu’on

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