LA JEUNE FILLE D'AUTREFOIS
pauvres; il les gardait de croire que le travail des mains avilit ceux qui s’y livrent et qu’il est noble de ne rien faire.
11 leur montrait le but de la vie, qui est de servir, et non point par occasion, dans d’éclatantes rencontres, mais tous les jours, à toute heure, humblement et avec simplicité. Mesdemoiselles d’Aumont, de Damas et de Mortemart savaient qu’il n’est point humiliant de laver la vaisselle. Je doute qu’on le persuade facilement aujourd’hui à mademoiselle Catherine Duval, la fille du gros marchand de papier que vous savez. [Princesse.) Nous voyons fort bien les préjugés de la vieille aristocratie : ils étaient cruels, j’en conviens, et je plains de tout mon cœur la petite mademoiselle de Bourbonne qui fut contrainte d’épouser M. d’Avaux. Mais il ne faut pas prêter à la société d’autrefois ceux que nous avons et qu’elle n’avait point. Voyez le jeune baron de Thondertentronck. Ce qui le fâche, ce n’est pas que sa sœur Gunégonde lave les écuelles chez . un prince de Transylvanie, c’est qu’elle épouse Candide, lequel n’est point noble. Nous avons inventé l’aristocratie des mains blanches, et maintenant les petites filles de nos gros industriels ne comprennent pas que Peau-d’Ane fît des gâteaux, puisqu’elle était fille de roi.
Madame Duval, une bourgeoise du Marais, a voulu apprendre à sa fille le ménage et la cuisine. « Les filles de la reine d’Angleterre, lui a-t-elle dit, apprennent à se servir elles-mêmes, à balayer leur chambre, à savonner et à repasser. » Mais sa fille a résisté, et le papa, le gros papetier, a été pour elle. [Princesse.)
Si l’on peut noter dans le journal de la princesse Massalska quelques différences de nature entre les jeunes filles de son temps et celles du nôtre, ce n’est pas toujours à l’avantage des dernières. Je me garderais bien déjuger
deux époques sur de trop légers indices; mais je suis tenté de reconnaître par instants dans l’âme des compagnes d’Hélène un ressort qui a fléchi depuis, une fierté, une hauteur de pensées devenues rares aujourd’hui. Chez ces enfants, déjà le caractère est ferme. Des fillettes de dix ans, de huit ans, se montrent indomptables; elles comptent pour rien les châtiments, s’ils les font souffrir sans les humilier. Les révoltes ont, parmi elles, une force et une durée dont s’étonneraient aujourd’hui les religieuses du Sacré-Cœur ou des Oiseaux.
A douze ans, mademoiselle de Choiseul, apprenant tout a coup 1 indignité de sa mère, impose le silence et le respect a ses compagnes par la généreuse fermeté de son attitude. A huit ans, mademoiselle de Montmorency est menacee pour quelque faute par mademoiselle de Richeleu, alors abbesse, qui lui dit en colère : « Quand ie vous VOIS comme cela, je vous tuerais. » Elle répond • « Ce ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency. ,, A quinze ans elle meurt comme une dame de Port-Royal. Ses os étaient caries, son bras gangrené. « Voilà que je commence à mourir, » dit-elle. Elle demanda pardon à ses gens, qu’elle fit assembler, et reçut les sacrements... Queloues
Dites a toutes mes compagnes de l’Abbaye-aux-Bois que je leur donne un grand exemple du néant des choses
selon 'ir’ a" T P°«>- être heureuse
monde, et pourtant la mort vient m’arracher à
tout ce qui m était destiné... » Elle fit un effort pour tousser et expira ^