‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 73 sur 84 · VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND · texte numérisé non relu

VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND

ON peut dire de M. Ernest Prarond, poète et savant abbevillois, qu’il aime de tout son cœur sa ville et les lettres. 11 a consacré de longues années à peindre et à conter son Abbeville et toutes les antiquités du Ponthieu. C’est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les vieux âges. Je suis sûr que M. Ernest

1. Ernest Prarond, la Voie Sacrée, 1 vol. in-18. — Valerandi Varanii ; De gestis Joannæ virginis Francæ egregiæ bellatricis, poème de 1516, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond, 1 vol. in-18.

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Prarond l’a éprouvée pleinement. 11 possède cette ardente patience, cette curiosité toujours vive, cet amour ingénieux du passé, qui sont récompensés par des visions admirables. 11 y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous les voûtes ruinées de l’élégante et frêle collégiale et à l’ombre du noir donjon carré de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux témoins des combats et des désirs des hommes, ces pierres parlantes dont, passant distrait, je devine à peine le sens vulgaire, que de secrets touchants n’ont-elles pas confiés à l’historien poète des cinq villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui les pierres tombales n’ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse qui recouvre des images à demi brisées, retrouvent des symboles éternels! Heureux les rares archéologues en qui la lettre n’a pas tué l’esprit!

C’est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la première fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain où Charles Asselineaû finissait de vivre avec la politesse d’un bourgeois de Paris et la grâce d’un lettré. Depuis, la vie ne m’a pas ménagé beaucoup de rencontres avec le poète abbevillois. Pourtant, la physionomie de M. Prarond est restée dans ma mémoire et j’aime à me la rappeler. C’est celle d’un homme robuste, très simple et très fin et de grand ton ; un large visage ouvert où brille un œil fâché. Cet œil-là, je le retrouve dans les vers généreux du poète, vers parfois irrités. M. Prarond eut à ses débuts, aux environs de 1848, une manière gaie, un peu narquoise; ce que M. Philippe de Chennevières appelle « la leste bonhomie des vieux conteurs du nord de la France. » Il

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s’est fait depuis un nouveau style, savant, compliqué, tourmenté, et certes original. Le bon public ne saurait se frotter a ces doctes buissons sans s’y piquer un peu ; mais les connaisseurs y goûtent, sous des écorces de formes bizarres, plus d’un fruit savoureux.

C’est hier, disions-nous, que j’ai rencontré M. Ernest Prarond dans le petit cabinet de travail où le bon Asselineau, entouré de dessins de Nanteuil, feuilletait les éditions romantiques qui lui rappelaient sa jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service à la bibliothèque Mazarine avec une exactitude héroïque. Quand les fédérés roulaient dans la galerie, pleine de trésors littéraires, des tonneaux de pétrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur très poli et très entêté qui les déterminait par la force du raisonnement à remporter leurs engins incendiaires. La bibliothèque fut sauvée, mais Asselineau mourut l’année suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore ce galant homme frappé mortellement dans son patriotisme et dans ses habitudes ; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa table modeste et songeant, j’imagine, à reprendre pour lui l’épitaphe que Boufflers fit mettre sur sa tombe : « Mes amis, croyez que je dors. »

Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de l’esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le patriotisme! Sa conversation avait l’éclat brisé de l’éclair. Depuis — car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un jour — M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d’Abbeville, a poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître d’innombrables ombres dans

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son miroir magique. Il est de la race de Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n’a pas de pouvoir sur lui.

Fn fils pieux d’Abbeville, il s’est voué, dans ces dernières années, à l’illustration d’un vieux poème latin que publia, en 4516, un autre fils d’Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté de Paris, De gestis Joannæ virginis, Fraiicæ egregiæ bellatricis . Ce poème, composé sur les gestes de Jeanne d’Arc par un clerc qui avait pu voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle, méritait d’être tiré de l’oubli, et l’œuvre est angélique que de nous en donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C’est ce qu’a fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste. d’une espèce singulière. Les gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c’est en sonnets et en odes qu’il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant ces enluminures des marges du vieux texte, il en fît un petit recueil à part, qu’il appela la Voie Sacrée^ ne voulant pas, par un pieux scrupule, mettre le nom de l’héroïne sur les poésies qu’elle avait inspirées. Ce respect, joint à l’assiduité du culte, a été récompensé.

La Voie Sacrée est peut-être ce que Jeanne d’Arc a dicté de plus vrai à un poète. L’inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes ses œuvres à l’ombre douce des productions ésotériques : rien là qui puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d’y découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a vécu comme j’ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons, on ne peut lire les quatorze poèmes de la Voie Sacrée sans dire à l’auteur : « Eh ! quoi, mon frère, vous

avez donc vu aussi cet arbre des fées où Jeanne allait avec les fdles du pays, le dimanche des Fontaines, alors qu’il était beau comme un lis, au dire des laboureurs? Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à Gompiègne? Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette tour du Grotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais?

» Oui, vous l’avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise et si douce, étincelante d’oiseaux, où l’écume ''de la mer brodait une frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se mêler à la voix de l’Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne d’Arc et vous l’avez décrite avec la simplicité d’un témoin véridique. Je l’ai vue comme vous, que n’ai-je su le dire? Au moins je veux répéter vos paroles tout empreintes de l’esprit des vieux âges :

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