SCÈNE IV
GROMANCE et KERGOR apparaissent. KERGOR a un vaste foulard
autour du cou.
GROMANCE, à Bergeret.
Cher monsieur, bonjour... Madame... (Il s’incline devant Zoé.)
BERGERET, présentant.
Ma sœur, monsieur de Gromance... (A Kergor.) Bonjour, monsieur.
GROMANCE, bas à Kergor.
Le diable les emporte ! Il faut leur raconter Dieu sait quoi, mais quelque chose. Autrement, qu’est-ce qu’ils imagineront en voyant arriver Clotilde? (A Bergeret.) Vous attendez le train?
BERGERET
Je pars pour Paris où je suis appelé pour une affaire qui m’obligera peutêtre à y rester assez longtemps.
GROMANCE
Ah! Ahl tant pis pour nous! (Il salue de loin les jeunes filles.) Moi, je viens chercher ma femme qui revient d’Espagne. Elle était allée, sur mon conseil, en Italie, avec des parents à nous. Elle y a eu un nouvel accès de neurasthénie. Ne sachant que faire, elle est allée à Madrid. Elle s’y est ennuyée encore plus qu’à Florence. Elle revient ce matin.
BERGERET
Ce matin, à l’heure où l’alouette chante dans le ciel gris.
GROMANCE
Oui... c’était fatal.
KERGOR.
Puisque les voyages ne l’ont pas guérie de la neurasthénie, il faut espérer que la neurasthénie la guérira des voyages. Ce serait déjà un excellent résultat.
BIBLIOGRAPHIE
GROMANCE, à Bergeret.
J’irai tout à l’heure vous serrer la main sur le quai.
Bergeret remercie. Il remonte avec Zoé; ils vont causer au fond. Les petites filles changent de place sur un signe de Zoé.
GROMANCE demande à un homme d’équipe Dans combien de temps le train?
L’HOMME D’ÉQUIPE, saluant.
Dans quatorze minutes, monsieur le Comte.
GROMANCE
Il n’a pas de retard?
L’HOMME D’ÉQUIPE, saluant.
Il n’y en a pas de signalé, monsieur le Comte.
KERGOR, à Gromance.
Pas de veine! Toi qui étais venu à la petite gare pour ne rencontrer personne !
GROMANCE
Oui, je télégraphié a Clotildede descendre ici pour éviter le chef de gare de là-bas qui ne connaît que nous. Et v’ian! nous tombons sur les Bergeret au nombre de quatre et sur un facteur qui m’appelle monsieur le Comte en refrain. On va savoir ce retour avant le déjeuner.
KERGOR.
Après tout, quel inconvénient y vois-tu, puisqu’on savait son départ? Il y a au contraire un intérêt... moral, à ce qu’on sache son retour.
GROMANCE
Oui, mais sans détails inutiles... Kergor, il ne faudra pas lui faire la moindre allusion à son... voyage.
KERGOR.
Elle le connaît mieux que nous.
BIBLIOGRAPHIE
GROMANCE
Je te dis cela pour prévenir tes gaffes. Tu sais bien comme tu es gaffeur. Il faudra lui parler de tout, sauf de cela.
KERGOR.
Nous aurons l’air de serins.
GROMANCE
Non... Pourvu qu’elle soit dans le train! Je me suis bien embêté en son absence. Enfin c’est fini.
KERGOR.
Et dire que si elle recommence... tu reviendras encore à cette même gare la chercher I
Je ne pourrais pourtant pas la laisser rentrer toute seule.
KERGOR.
Et c’est peut-être toi le sage.
GROMANCE
Il n’y a aucun doute, mon vieux : le sage, c’est moi.
Zoé et Bergeret redescendent en scène. A cette heure Zoé sait toute l’affaire. Bergeret se dispose à prendre les billets.
ZOÉ
Enfin, tu peux dire ouf! te voila debarrasse! (A ce mot Bergeret lève le nez et entre dans la gare.)
JULIETTE, à Zoé.
Comme j ai à la maison à peu près ce qu’il me faut, Pauline peut emporter la malle et elle me renverra de Paris tout ce qui est à moi.
L’EMPLOYÉ
Où faut-il porter la malle?
ZOÉ
Elle repart.
BIBLIOGRAPHIE
L’EMPLOYÉ
Pour quelle direction?
ZOÉ
Paris.
L’EMPLOYÉ
Avez-vous vos billets?
ZOÉ
On va vous les donner... Trois voyageurs.
PAULINE
Deux, ma tante... Papa et moi.
ZOÉ
Et moi? (A l’employé.) Trois. Penses-tu que je vais vous laisser tous les deux perdus, sans défense, à Paris? Qu’est-ce que vous feriez sans moi, mon Dieu! Je retournerai à Luzance, moi, la semaine prochaine. (Bergeret revient avec deux billets.) Prends aussi un billet pour moi.
BERGERET
Pour Luzance, aller seulement?
ZOÉ
Mais non! pour Paris.
BERGERET
Ah! (Il va à gauche.)
ZOÉ, à l’employé.
On va vous remettre les billets... (Bergeret revient.) Donne!
Mais...
BERGERET
ZOÉ
Dépêche-toi, c’est pour enregistrer les bagages... Qu’est-ce que tu cherches? Tu as oublié quelque chose?
BERGERET, qui est soucieux.
Je cherche... je cherche... ce qu’il n’est pas toujours facile de trouver. Je cherche si vraiment je fais ce que je dois. Tu m’as dit tout à l’heure que j’étais débarrassé...
xiv. — 72
BIBLIOGRAPHIE
ZOÉ
De ta femme... Il était temps, mon pauvre Lucien. Et c’est elle qui te débarrasse. C’est la première fois qu’elle te rend un service, mais celui-ci est fameux... Pas de faiblesse, hein?
(Entre madame Bergeret. Elle embrasse ses filles.)
MADAME BERGERET
(Bonjour à Zoé, léger salut à Bergeret.)
Votre père vous a dit...
PAULINE et JULIETTE.
Oui, maman.
MADAME BERGERET
J’aurai peut-être bientôt l’occasion d’aller à Paris (A Pauline.) avec ta sœur... Nous nous verrons prochainement. Il faudra régler bien des choses... Je te prendrai pendant les vacances.
(Sonnent cinq coups d’avertissement.)
C’est l’heure?
BERGERET, à l’employé.
L’EMPLOYÉ
Dans dix minutes, ville.
Il y a du retard. Le voilà qui entre en gare à la (Les petites s’embrassent pour les adieux.)
BERGERET
Je ferai en sorte qu’en mon absence vous ne manquiez pas de ce qui vous est nécessaire, a vous et à Juliette, mais répondez-moi sincèrement, je vous prie. Je ne suis pas encore parti... Si mon départ vous laisse dans une situation pénible...
Non.
MADAME BERGERET
BERGERET
... Difficile, je ne partirais pas. Je resterais ici quelque temps encore.
MADAME BERGERET
Il vaut mieux que vous partiez.
Vous le pensez?
MADAME BERGERET
J’ai beaucoup réfléchi.
BERGERET
Réfléchissez encore.
MADAME BERGERET
Non! J’ai d’autres idées.
BERGERET
Ah!
MADAME BERGERET
Oui, moi aussi.
BERGERET
Je préfère partir, je le préfère de beaucoup, mais il y a une chose que je ne me pardonnerais jamais, ce serait de manquer d’humanité : il me serait intolérable de penser que je fais souffrir un être vivant. Vous m’ôtez tout souci de ce genre. Je vous en remercie. Écoutez-moi un moment encore. Il me reste à vous parler d’une affaire dont je suis soucieux, puisqu il s agit du sort de Juliette. Je ne puis pas, je ne dois pas me désintéresser de l’établissement de cette enfant. Je n’approuve pas ce projet de mariage. Je persiste à croire que Juliette aurait tort d’épouser monsieur La Claverie, qui ne me semble pas capable de lui assurer le bonheur de l’existence. Mais la sagesse des pères est courte et les enfants ont bien quelque droit à faire eux-mêmes leur avenir. Je ne crois pas beaucoup au genre de bonheur qu’elle rêve. Je ne me flatte pas non plus de lui assurer par mes conseils beaucoup de joie dans la vie. Si Juliette persiste dans son sentiment, je consentirai.
EUPHÉMIE entre.
Monsieur, une dépêche qui vient d’arriver... J’ai couru.
Qu’est-ce?
BERGERET
Rien... La confirmation de la nouvelle que je t’ai donnée. « Ta nomination sera signée aujourd’hui. Viens. Frémont. »
BIBLIOGRAPHIE
EUPHÉMIE, heureuse.
Monsieur ne sait pas? Madame me garde.
BERGERET
Vous êtes contente, Euphémie?
EUPHÉMIE
Oui... Je m’attache, moi... J’étais attachée à Madame... J’étais attachée à Monsieur et à ces demoiselles.
ZOÉ
Allons, Lucien! Voilà le train!
JULIETTE, à son père.
Maman m’a dit... Je te remercie, papa. Je suis sûre que je serai heureuse.
BERGERET
Je le souhaite de tout mon cœur, chère petite.
(Très émus, ils s’embrassent.)
Allons! Allons!
BERGERET
Adieu, Amélie.
MADAME BERGERET
Adieu, Lucien.
Bergeret embrasse encore Juliette. Pauline embrasse sa mère. Arrivée du train. Cris : « Les voyageurs pour Paris en voiture ». Madame Bergeret et Juliette en scène.
JULIETTE
Maman, est-ce que tu l’as revu?
MADAME BERGERET
Qui?
JULIETTE
Monsieur La Claverie.
BIBLIOGRAPHIE
MADAME BERGERET, distraite.
Non... Pas depuis ton départ...
Elles sortent ; un gendarme sort. Puis apparaissent monsieur et madame de Gromance avec Kergor. — Cloches d’église en ville.
GROMANCE, à l’employé qui porte le beau nécessaire de la Comtesse.
Mettez cela dans le landau. L’omnibus viendra bientôt pour les gros bagages... (Silence.) Quel joli temps !... (Silence.)
KERGOR, bas à Gromance.
Es-tu si sûr que ça de n’être pas ridicule?
GROMANCE, donnant le bras à sa femme.
Plus sûr que ça!
(On entend la chanson de Pied d’Alouette.)
RIDEAU
AU PETIT BONHEUR
BIBLIOGRAPHIE
— Anatole France. Au Petit Bonheur. Comédie inédite, en un acte. Paris, pour Pierre Dauze, 1898.
Sans nom d’imprimeur. — Manuscrit autographe reproduit en facsimilé. Petit in-4° et in-8° carré. Couverture imprimée, tachetée rose et bleu.
En frontispice, portrait d’Anatole France gravé à l’eau-forte par Ladislas Loewy.
3 ff. n. ch. (f.-titre, titre et « personnages ») et 83 feuillets imprimés au recto seulement (texte). Le feuillet 39 est doublé d'un 39bls. Les ff. 79 et 84 ne sont pas numérotés.
Tiré à 50 exemplaires, dont 1 sur japon, 2 sur chine et 47 sur hollande, dont 15 seulement mis dans le commerce et réservés à la librairie Carteret. Ce volume fait partie des publications de la société « les XX ».
La comedie . « Au Petit Bonheur » fut représentée, pour la première fois, chez madame Arman de Caillavet, le 1er juin 1898, avec la distribution suivante : pour les femmes, madame Arman de Caillavet et madame Picot; pour les hommes, MM. Georges Feydeau et Robert de Fiers.
Représentée ensuite, en tournée, par Lucien Guitry, George Grand et madame Brandès, elle fut reprise à Paris, pour la première fois, sur la scène de la Renaissance, le 2 février 1906.
bibliographie
2. -Au Petit Bonheur, comédie en un acte, Paris, Calmann-Lévy, éditeurs
3, rue Auber, s. d. (1906). ’
In-18 de 76 pages, sous couverture jaune imprimée : 4 ff. n. ch. (1 f. blanc, f. -titre, titre, personnages), 66 pp. (texte), 1 f. blanc n. ch.
Le tirage de luxe comprend, sous couverture glacée rouge sombre 20 exempl. sur japon et 60 exempl. sur hollande.
Annoncé par le Journ. de la Libr. le 28 février 1906.
3. — Au Petit Bonheur, comédie en un acte de M. Anatole France représentée
au théâtre de la Benaissance
Illustration Théâtrale. — N° 27. 3 Mars 1906. Gr. in-8° de 32 pages, sous couverture rose imprimée. Illustrations de J. Simont.
pp. 1 à 23, les Hannetons , comédie en trois actes de M. Brieux, cette comédie formant spectacle, au théâtre de la Renaissance, avec Au Petit Bonheur;
p. 24 à 32, Au Petit Bonheur (p. 25, dessin de Simont).
Imprimerie de l’Illustration , 13, rue Saint-Georges, Paris (IXe). L’imprimeur-gérant A. Chatenet.
Au petit Bonheur fut publié pour la première fois par la Revue de Paris dans son numéro du 15 juin 1898.