SCÈNE IV
Les Mêmes; MADAME BERGERET.
JULIETTE
Pauline, qu’est-ce quelle a en largeur, cette petite indienne?
PAULINE
Mais quatre-vingts.
JULIETTE
Quatre-vingts, tu es sûre?
PAULINE
Oui, j’en suis sûre.
JULIETTE
Voilà maman. Elle me le dira.
MADAME BERGERET, qui entre.
J’ai craint de me mettre en retard. J’arrive de chez mademoiselle Rose qui m’a tenue une heure à me montrer des chapeaux. Il y en a un pour madame Gaudie qui est
extraordinaire. (Ces paroles tombent dans le vide.)
EUPHEMIE, rentrant avec le pain et les œufs.
C'est servi.
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET, radieuse et lasse.
Votre père est en retard, selon son habitude.
PAULINE
Il est dans son cabinet.
MADAME BERGERET
Euphémie, allez avertir monsieur que le déjeuner est Servi. (Euphémie sort.) Quand on déjeune trop tard, on n a plus le temps de rien faire ensuite, la journée est perdue.
(Un temps. Madame Bergeret dit résolûment.) Oh ! a table ! à table !
On s’y met.
JULIETTE
Nous faisons, cette après-midi, un tour sur le Mail, maman?
MADAME BERGERET
Certainement... Dis-moi, Pauline, as-tu tout ce qu il te faut pour sortir? Je ne sais pas comment tu fais, il te manque toujours quelque chose. (On sort les serviettes des ronds.)
PAULINE
Je t’assure, maman, que je ne fais rien pour ça.
Mon gant! Qu’est-ce que j’ai fait de mon gant?
JULIETTE
Le voilà, maman.
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET
Non, l’autre. Je ne sais rien de désagréable comme de perdre un gant.
BERGERET entre.
Pardon ! (Il se met à table; on mange.)
MADAME BERGERET
Pauline, à quoi penses-tu? On casse les œufs par le gros bout.
PAULINE
Pourquoi?
MADAME BERGERET
C’est l’usage.
BERGERET
C’est la tradition, c’est le rite. 11 faut observer fidèlement les rites. En Perse, des fanatiques osèrent un jour casser leurs œufs par le petit bout. Ils déchaînèrent une révolution sanglante. Cent quatre-vingt mille hommes périrent dans la seule ville d Ispahan.
C’est vrai?
BERGERET
Du moins, c’est vraisemblable. Les hommes se massacrent ordinairement pour des raisons de ce genre.
MADAME BERGERET
Vos plaisanteries sont déplacées... Comment voulez-vous que j’aie l’autorité suffisante pour faire l’éducation de mes
LE MANNEQUIN D’OSIER
filles, si vous tournez en ridicule les conseils que je leur donne? Vous avez beau vous moquer, je sais comment on se tient à table. Ma mère ne permettait pas la plus légère incorrection dans la façon de boire ou de manger. Mon oncle Pouilly avait d’excellentes manières. (Un temps.) Lucien, qu’est-ce que vous avez autour du cou?
BERGERET
Il me semble... que c’est un foulard.
MADAME BERGERET
Quelle mauvaise habitude vous avez de n’être pas encore habillé à midi! Mon père se mettait en tenue de visite dès le matin... Et ma tante Pouilly disait : « Dans notre famille on n’a pas de pantoufles, on ne sait pas ce que c’est que des pantoufles... On chausse ses bottines au saut du lit. Les pantoufles, c’est bon pour les paresseux. » Voilà comment mon oncle Pouilly a fait une belle carrière et composé son grand dictionnaire latin.
BERGERET
Ah! votre oncle Pouilly mettait ses bottines avant d’écrire. C’est fort bien. Dites-moi : pour composer son grand dictionnaire, chaussait-il des éperons?
Pauline rit dans son verre et suffoque.
MADAME BERGERET, aigre.
Vous trouvez ça spirituel?
BERGERET
Non, c’est jovial et peu...
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET, pénétrée.
Croyez-moi, Lucien, il faut de la tenue pour parvenir.
BERGERET
Je le pense aussi. Si j'avais une meilleure tenue, au lieu d’être comme je suis professeur de littérature latine à la Faculté des Lettres, dans une préfecture de troisième classe, aux appointements de quatre mille huit cents francs par an, je serais peut-être... Au fait... que serais-je bien?...
MADAME BERGERET
Dans tous les cas, il n’y a pas d’avantage à être débraillé.
BERGERET
Non, il n’y a à cela que des inconvénients. (Un temps. Les
côtelettes sont substituées aux œufs. Soudain illuminé par un souvenir.) Oll !
Pendant que j’y pense, faites-moi la faveur de me débarrasser du mannequin d’osier auquel vous faites essayer vos robes et qui encombre malencontreusement mon cabinet de travail.
Où voulez-vous que je le mette?
BERGERET, doucement.
Ailleurs.
MADAME BERGERET
Il n’est pas bien gênant.
Si.
BERGERET, doucement.
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET, passant outre.
J’ai rencontré madame Mazure. Elle avait un chapeau neuf, un chapeau énorme.
BERGERET
Cette côtelette n’est nullement cuite, nullement, Euphémie.
EUPHÉMIE
Ça ne fait rien. Je vais la remettre sur le feu. (Elle sort.)
MADAME BERGERET
C’est un drôle de goût que d’aimer la viande brûlée. Je ne comprends pas le plaisir qu’on peut trouver à manger des charbons. Ces côtelettes sont cuites à point.
PAULINE
La tienne, peut-être, maman... La mienne est dans la grande manière d'Euphémie qui procède par opposition, comme les fougueux coloristes, terre de sienne brûlée et vermillon.
MADAME BERGERET
C’est possible. Mais, quand on n’est pas satisfait, c’est à moi qu’on doit se plaindre et c’est moi qui dois faire des remontrances à la bonne. Autrement, comment veut-on que j’aie l’autorité nécessaire?... Papa n’intervenait jamais directement dans le service. Aussi la maison était tenue...
EUPHÉMIE, entrant.
La v là, votre côtelette!
LE MANNEQUIN D'OSIER
BERGERET
Mille grâces. Ah! cette fois, Eupliémie, vous avez atteint et dépassé la perfection. Cela fait horreur, quand on y pense, de dévorer la chair des pauvres animaux. En voyant cette côtelette, on n’y songe plus, tant elle s’éloigne de 1 animal et se rapproche du minéral. (Pauline seule rit.)
MADAME BERGERET
Tout à l’heure, elle était trop crue; maintenant, elle est trop cuite. Vous n’êtes jamais content.
BERGERET
Si, je le suis, chère amie, je le suis, mais je ne sais pas le montrer, sans doute C’est un travers, un fâcheux travers.
MADAME BERGERET
Que d’histoires pour une côtelette! Est-ce qu’on ne pourrait pas causer de choses plus intéressantes?
On le pourrait. On le pourrait, et cela viendra, vous
Verrez. (Long silence.)
MADAME BERGERET
Ce matin, l’horloge de la Préfecture était arrêtée. C’est M. Denizot qui doit être ennuyé! Il règle toujours sa montre sur l’horloge de la Préfecture. (Silence hostile.)
BERGERET, entre ses dents.
Je le disais bien que cela viendrait.
xiv. — 42
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET, à Pauline.
Qu’est-ce que tu regardes, Pauline? A quoi pensestu? Tu prends quelquefois des airs distraits qui sont insupportables, et inconvenants chez une jeune fille. Tu regardes l'heure, ce n’est pas poli.
PAULINE
Non, maman, je regarde le dessus de la porte.
MADAME BERGERET
Tu es folle. Comment! voilà trois ans que nous habitons cette maison et il faut que tu examines cette peinture quand nous sommes à table! Qu’est-ce que tu peux y trouver de nouveau?
Rien, maman.
BERGERET
11 est joli, ce trumeau. C’est tout ce qui reste de la décoration de ce pavillon qui dépendait de l’hôtel bâti sous Louis XV par le fermier général Pauquet de Sainte-Croix.
MADAME BERGERET, interrompant et comme à elle-même.
Une vieille baraque... Quand je pense à ce que nous aurions pu avoir en plein cœur de la ville et dans une maison neuve! 11 faut vraiment aimer les murs lézardés et les escaliers vermoulus.
11 y a le jardin.
PAULINE
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET
Tiens! dans un faubourg, c’est bien le moins.
PAULINE
Vois comme elle est jolie la couronne de raisins que cette nymphe noue sur la tête du Silène.
BERGERET
Elle te plaît? Je te la donne, ma fille, comme un jour,
quand j’étais petit, ma mère me donna une rose.
PAULINE
Tu étais petit?
BERGERET
Tout petit. Ma mère passait des journées devant sa table à ouvrage, dans sa chambre dont le papier de tenture était semé de roses. C’étaient des roses en bouton, closes, modestes, toutes pareilles et toutes jolies. Un jour, laissant sa broderie, elle me souleva dans ses bras et, me montrant une des fleurs du papier, elle me dit : « Je te donne cette rose. » Et pour la reconnaître elle la marqua d’une croix avec son poinçon à broder. Jamais présent ne me rendit plus heureux.
PAULINE
Je te remercie de la couronne de raisins, papa.
Elle l’embrasse en allant chercher un morceau de pain.
MADAME B ERGERET, stupidement.
Et moi, Pauline, tu ne m’embrasses pas?
LE MANNEQUIN D'OSIER
Si, maman.
PAULINE
BERGERET
Et toi, Juliette, veux-tu une guirlande de pampres?
JULIETTE
Quelle guirlande? (A Euphémîe.) Faites-moi chauffer un fer.
EUPHÉMIE
Tout de suite, mademoiselle.
PAULINE
Papa, je suis sûre que tu étais un enfant pas ordinaire, que tu étais déjà remarquable.
BERGERET
Non, mais j’étais gai* La maison, très modeste, était très douce et très riante. La vie y était réglée sur un calendrier domestique simple et bourgeois, commun à tout le petit monde du quartier, qui ramenait avec régularité des jours heureux... Noël avec sa dinde truffée, les Rois avec la galette et la royauté de la fève, le Mardi-gras et ses crêpes. Et les anniversaires, et le jour des confitures. Alors, des grandes bassines de cuivre sortait une odeur aigre et chaude de groseilles, qui remplissait la maison. Et la familiarité des choses était pleine de respect, de tendresse et d’amour.
MADAME BERGERET
Pauline, tiens-toi droite : tu es courbée en deux.
LE MANNEQUIN D’OSIER
PAULINE
Oui, maman. Alors, tu étais un petit enfant très gai, mon pauvre papa! Et tante Zoé, comment était-elle, tante Zoé, quand elle était jeune?
Quand elle était jeune? D'abord, elle ne l’était pas. Elle avait tout de suite renoncé à la jeunesse comme à un luxe trop coûteux. Il lui convient d'être sans grâces. C’était pour elle un embarras de moins dans sa vie sérieuse et utile. Elle fut uniquement et tout entière la sœur aînée... Elle a employé ses plus tendres années à coudre des robes, à m’apprendre les règles des participes que je n’ai jamais bien sues — ne le dis pas — et à seconder notre mère dans le gouvernement d’un ménage modique. A la mort de notre mère, elle nous a quittés pour se placer comme institutrice en Russie, dans une famille princière et bizarre. Puis, après quinze ans d’une vie sans joies, elle est revenue en France, non pas riche, certes, mais ayant la vie assurée. (Bergeret casse une noisette.) D’ailleurs, Zoé a tant d’ordre, de méthode et de sagesse qu’elle vivrait riche avec trente sous par jour.
Autre noisette. Madame Bergeret lui jette un regard empoisonné.
PAULINE
C’est vrai qu’elle a rendu sa propriété de Luzance très agréable, et d’une propreté...
JULIETTE
Ah! elle a la manie du nettoyage, tante Zoé.
LE MANNEQUIN D’OSIER
MADAME BERGERE
Elle devrait bien à toutes ses qualités ajouter la politesse, votre tante Zoé. Elle a été avec moi d’une insolence, d une grossièreté... Après cela, elle pourra dire quelle y a été encouragée.
BERGERET
Il faut la connaître. Zoé, la plus dévouée des créatures, rend des services et de l’air dont on les refuse, de peui qu’on s’en aperçoive. Et, quand on ne s en aperçoit pas, elle
souffre, ma bonne Zoé.
Il casse des noisettes. A chaque craquement madame Bergeret souffre et donne des marques d’énervement. M. Bergeret s’en aperçoit et casse ses noisettes avec moins
de plaisir.
MADAME BERGERET, excédée.
C’est plus fort que moi, je ne puis supporter ce bruit. Qu’est-ce que vous voulez? je suis nerveuse. Je suis trop nerveuse, je le sais bien. Nous sommes tous nerveux dans ma famille. Je ne peux pas me changer.
Bergeret se lève et s'en va.