BERGERET, ROUX, CHANTECLAIR
BERGERET
Bonjour, Chanteclair. Qu’est-ce qui vous amène?
CHANTECLAIR
Bonjour, monsieur Bergeret et la compagnie. Je vous dérange peut-être, faites excuse. Mais vous m’aviez promis, il y a six mois, que je vous ferais une paire de bottines. Vous m’aviez promis. Ça ne va pas très fort la pratique en ce moment. Alors, si vous vouliez seulement me laisser vous prendre mesure...
BERGERET, avec regret.
Ah! bien! Je suis sur le point de sortir. J’irai tantôt chez vous.
LE MANNEQUIN D'OSIER
CHANT ECLAIR
Oh! monsieur Bergeret, vous dites ça, et puis vous ne viendrez pas. C’est pas la bonne envie qui vous manquera, mais vous n y penserez pas. Laissez-moi vous prendre mesure. Je vais vous déchausser et vous rechausser. Vous ne vous en apercevrez même pas. (il a une bonne figure.)
BERGERET
Allons, puisque vous le voulez... (Opérations.) J’ai Ig coude-pied assez haut et laplante des pieds cambrée. Songez-y, Chanteclair.
CHANTECLAIR tire de son sein différents objets à mesurer.
Ne craignez rien, monsieur Bergeret. 39. Ça ne sera pas tout ce qu il y a délégant... 18... mais ça sera bon. 21... Vous êtes sérieux, vous, monsieur Bergeret. Vous n’aimez pas les élégances.
BERGERET
J® les aime, je les aime' toutes. (Un temps.)
CHANTECLAIR
Oh! ce n’est plus comme autrefois, monsieur Bergeret. Le client achète tout fait dans les grands magasins. C’est de la mauvaise marchandise, mais on s’en contente... 33 1/2. Là, c’est fini. Ah! monsieur Bergeret...
BERGERET
Qu’est-ce qu’il y a, mon ami?
LE MANNEQUIN D’OSIER
CHANTECLAIR
Monsieur Bergeret... Ah! je me sens bien seul... Ce qu’il me faudrait... Je suis veuf depuis douze ans... Ce qu’il me faudrait, c’est une femme. Seulement, il me faudrait une femme sérieuse. Il y a bien la porteuse de pain des Tintelleries, mais elle aime la boisson. Il y a aussi la servante du défunt curé de Sainte-Agnès, mais elle est fîère parce qu’elle a des économies. Il me faudrait une femme... Voilà!
BERGERET, archangélique.
Chanteclair! Chanteclair! Ressemelez les souliers de vos concitoyens, demeurez solitaire, reclus, content dans votre échoppe, entre votre établi et votre petit poêle chauffé à blanc, dans l’odeur du cuir et de la poix, sous la botte rouge qui vous sert d’enseigne, et ne vous remariez pas. Chanteclair, vous êtes un homme doux, simple, bienveillant, innocent et candide, ne vous remariez pas. Chanteclair, faites-moi une paire de bottines à la forme, tenez le cou-de-pied à la hauteur convenable et ne vous remariez pas.
(Il frappe légèrement le sol de son pied rechaussé, prend le bras de M. Roux et
s’achemine vers le jardin.)
DEUXIÈME TABLEAU
Le Mail.