SCÈNE IV BERGERET, MAZURE
MAZURE
N est-ce pas madame de Gromance, à qui vous venez de tirer votre chapeau?
BERGERET
Oui, mon cher monsieur Mazure. Ne trouvez-vous pas que c’est une fort jolie femme?
MAZURE
Peuh ! une poupée !
BERGERET
Vous en parlez bien légèrement. Quand une poupée est vivante, c’est une grande force de la nature. Madame de Gromance est agréable à voir. Elle n’a qu’à se montrer pour nous donner un plaisir dont je lui suis reconnaissant.
MAZURE
Pour ma part, je goûte médiocrement ce plaisir et je me soucie peu de ces petits animaux malfaisants. Je ne regarde pas au pelage, moi. Je m’attache au fond. 3’étudie les êtres par le dedans. Je remonte aux origines. Voilà comment j’entends mes fonctions d’archiviste... Je dresse
LE MANNEQUIN D’OSIER
dans les greniers de la Préfecture le dossier de toutes les familles de la ville. Et, puisque vous vous intéressez aux Gromance, je vous apporterai leur dossier, il est formidable. Cette comtesse de Gromance est une Chapon. Je n’ai trouvé dans mes archives qu’un Chapon, son père, le plus ladre fesse-mathieu de la province. Mais j’ai des monceaux de pièces sur les Gromance qui appartiennent à la petite noblesse de la région. Il y a une demoiselle de Gromance qui se fît faire, en 1815, un enfant par un Cosaque.
BERGERET
Que voulez-vous? cette pauvre demoiselle a fait ce qu’elle a pu. Elle est morte, le petit Cosaque est mort, laissons leur mémoire en paix, ou, si nous la réveillons un moment, que ce soit avec indulgence.
MAZURE
Enfin, vous n’approuvez pas que...
BERGERET
Non, je n’approuve pas. Ne jugez pas, pour n être point jugé.
MAZURE
Mais, c’est l’anarchie!
BERGERET
Plus de juges... Oui, c’est peut-être l anarchie.
MAZURE
Vous avez vu qu’on a inauguré hier à Luzance la statue de Jean de la \iole, le poète cordonnier. Le ministre de
1 Instruction publique... une potée de sous-préfets, le conseil municipal et tous les gros bonnets de la région sont sous les armes. La platitude de ces gens-là me dégoûte. Si j étais ministre, je leur jetterais des croix dans un bourbier et je les ferais ramasser avec les dents... Tenez, voici Gassignol, ancien président, magistrat intègre. Lui, c est un honnête homme, je crois... Mais son grand-père, cultivateur à Gaussière, a vendu au Premier Consul, pour mille écus, le Chouan Martineau, surnommé « Coupebleus ». C’est l’origine de la fortune des Gassignol. J’ai trouve ça dans mes archives. Je vous ferai voir mon dossier.
Entre Gromance, Lantaigne et Cassignol, qui causent, s’arrêtent, repartent, s’arrêtent encore, partent à la tin. Lantaigne se trouve près de Bergeret, ils se saluent, mais avec économie. Gromance fait à Bergeret un bonjour sans cérémonie et sans amitié.