‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 52 sur 111 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes; CASSIGNOL, GROMANCE, LANTAIGNE.

BERGERET, à Cassignol.

Monsieur le Président.

CASSIGNOL

Cher monsieur Bergeret, le Ministre de l’Instruction publique qui vient d’inaugurer la statue de Jean de la Viole...

LE MANNEQUIN D’OSIER

MAZURE

A Luaance.

CASSIGNOL

... déjeunait chez moi ce matin. Je viens de le conduire à la gare. Il m’a chargé de vous faire ses amitiés. Vous êtes, paraît-il, de vieux camarades.

BERGERET

Oui, nous nous sommes connus jeunes à Paris. Il était terriblement révolutionnaire.

CASSIGNOL

Il ne l’est plus... Mais il m’a appris une nouvelle intéressante, mon cher Bergeret : vous êtes nommé depuis six mois professeur à la Sorbonne et vous ne le disiez pas!

MAZURE

C'est vrai, Bergeret?

BERGERET

Oui, je suis chargé de cours à la Sorbonne, mais j’ai obtenu de retarder mon départ. Je ne suis pas pressé de quitter cette ville. Je vous avouerai même que je commence à l’aimer depuis que je dois l’abandonner.

CASSIGNOL

Oh! mon cher Bergeret, vous êtes un ami de jeunesse du Ministre de l’Instruction publique. Eh bien! moi, je le connais depuis plus longtemps encore, je l’ai vu dans les bras de sa nourrice. Il y a cinquante ans son père était conseiller au Puy et présidait les Assises, quand, pour la première fois, tout jeune procureur général, — j’avais trente

LE MANNEQUIN D’OSIER

trois ans, — je dus requérir dans une affaire assez banale d’assassinat, mais qui avait bien son importance puisqu’il s agissait de faire tomber une tête. Un fermier riche avait été trouvé étranglé dans son lit. Dès le début, les soupçons se portèrent sur un garçon de charrue, serviteur de la victime. Il se nommait Poudrailles, Hyacinthe Poudrailles. Il fut arrêté. De fortes présomptions le désignaient comme l’auteur de cet assassinat. Il fut reconnu possesseur d’une somme de soixante francs dont il ne put justifier la provenance. Ses vetements portaient des traces de sang. Il est vrai qu’un témoin lui fournissait un alibi, mais ce témoin était d’une immoralité notoire. L’instruction avait été très bien conduite... L’acte d’accusation était dressé avec beaucoup d’art. Mais Poudrailles n’avait pas fait d’aveux. Et dans tout le cours des débats il se renferma dans un système de dénégations dont rien ne put le faire sortir.

(Gromance et Lantaigne descendent et forment un groupe avec Cassignol etBergeret.)

J’avais préparé mon réquisitoire avec tout le soin et la conscience dont j’étais capable. L’alibi fourni par le témoin m embarrassait beaucoup. Je m’efforçai de le détruire. Je rappelai que le chien de garde n’avait pas aboyé à l’assassin. C’était donc qu’il le connaissait. Ce n’était donc pas un etranger, c’était le valet de charrue, c’était Poudrailles. Enfin, je demandai sa tête et je l’obtins. Poudrailles fut condamné à mort à la majorité des voix. Après la lecture de la sentence, il s’écria d’une voix forte : « Je suis innocent! » Alors, un doute, un doute terrible me saisît. Pendant des jours et des jours la voix de Poudrailles résonnait à mon oreille disant : « Je suis innocent. »

xiv. — 46

LE MANNEQUIN D’OSIER

GROMANCE, avec obligeance et se reculant sur le banc.

Mettez-vous donc là, monsieur Bergeret.

BERGERET

Merci, merci, je suis très bien.

C’est palpitant, hein?

BERGERET

Oui.

GROMANCE

Et alors?

CASSIGNOL

Le pourvoi de Poudrailles fut rejeté. Et le trouble de mon esprit devint plus profond. Cette certitude, que j’avais fait passer dans l’esprit des jurés, n’était point en moi... J’avais perdu le sommeil. Enfin, le matin du jour fixé pour l’exécution, j’entrai dans la cellule du condamné, et, resté seul en face de lui : « Rien, lui dis-je, ne peut changer votre sort. S’il subsiste en vous un bon sentiment, dans l’intérêt de votre âme et pour le repos de mon esprit, Poudrailles, dites-moi si vous êtes coupable du crime pour lequel vous êtes condamné. » Il me regarda quelques instants sans répondre. Je vois encore sa face plate et sa large bouche muette. J’eus un moment d’angoisse terrible. Enfin il inclina sa tête et dit : « Maintenant que je n’ai plus de méfiance, je peux bien le dire que j’ai fait la chose. » En entendant cet aveu suprême, je poussai un grand soupir de soulagement.

Un temps. Cassignol tire une dragée d’une boîte et la place dans sa bouche.

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERE T, passant la main sur son front.

La façon dont vous fûtes rassuré m’épouvante.

Un temps. Mazure descend en scène.

Oh! du moment que Poudrailles était coupable...

BERGERET

Sans doute, mais s’il n'avait pas eu la simplicité de le dire, monsieur le Procureur général ne l’aurait pas su, après un demi-siècle il ne le saurait pas encore.

CASSIGNOL

On ne saurait trop le redire : les accusés en France sont entourés de toutes les garanties compatibles avec la bonne administration de la justice.

Une femme passe. Elle est gracieuse. Gromance s’allume sans délai.

GROMANCE

Elle est gentille, cette petite femme. Mâtin! très... hein?

Tous se retournent et, voyant un monsieur qui s’est approché de la dame et qui visiblement est son compagnon, ils reprennent leur conversation.

MAZURE

Oh! monsieur de Gromance, vous vous agitez pour une donzelle qui passe! Je vous croyais plus sérieux.

GROMANCE

Je suis sérieux quand il s’agit de choses sérieuses, et il y en a.

BERGERET

11 y en a. Mais peu. Et ce ne sont pas toujours celles qu’on croit.

Il y en a trois.

MAZURE

Trois?

BERGERET

Quelles sont-elles?

GROMANCE

La première, c’est la famille. La famille est la base de tout ordre social; si vous l’ébranlez, tout s’écroule. Voilà ce qu on ne sait pas assez dans votre parti, monsieur Mazure. La seconde...

Gromance, Cassignol et Lantaigne s’éloignent.

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