SCÈNE VI
MAZURE, BERGERET
MAZURE
Ainsi, mon cher Bergeret, vous êtes l’ami du ministre?
Mais oui.
BERGERET
MAZURE
Mais ami, ami? Pourquoi ne me Lavez-vous pas dit?
J’avoue que je n’y ai pas pensé. Mais à quoi eût-il été bon de le faire?
LE MANNEQUIN D'OSIER MAZURE
Mon ami, c'est idiot... Mais... il me faut les palmes... C'est absurde, je le reconnais... Mais il me les faut... Vous pensez bien, Bergeret, que ce n’est pas pour moi. Et même, s il faut tout dire, je m’en fous... Je les aurais que je ne les porterais même pas, peut-être. Mais c’est nécessaire dans ma situation. La société du chef-lieu m’est hostile à cause de mes opinions politiques avancées. Hier encore, à la Loge, j ai eu une altercation parce que j’ai qualifié les ministres de fumistes. Le Préfet me traite comme un chiffonnier. Pour me faire respecter, pour faire respecter ma femme que la Société ne reçoit pas sous prétexte qu’elle a été artiste, pour tenir tête à la meute des réactionnaires, il me faut les palmes et ensuite le petit rond violet porterespect. Sans cela je ne suis qu’un haillon sordide.
BERGERET
Craignez, Mazure, craignez d’obtenir ce que vous demandez. Vous êtes pittoresque.
MAZURE
Comment?... pittoresque.
BERGERET
Vous êtes, dans vos dehors, pittoresque et plein d’une fantaisie charmante. En entrant dans la voie des honneurs, vous allez revêtir l’uniforme social, vous allez devenir régulier, exact, terne. Ce sera dommage. Pourtant, je dirai un mot au ministre. On doit servir ses amis comme ils veulent être servis.
LE MANNEQUIN D’OSIER
MAZÜRE.
Je vous l’ai dit. Je suis au-dessus de ça, mais pour mépriser les honneurs il faut les avoir obtenus.
Mazure a tiré d’un portefeuille vétuste un papier crasseux, un affreux bout de crayon
et écrit pendant la scène suivante.