SCÈNE PREMIÈRE
JULIETTE, PAULINE, puis MADAME BERGERET, EUPHÉMIE, LA BLANCHISSEUSE.
Le bureau est à moitié enseveli sous divers objets appartenant à madame et à mesdemoiselles Bergeret. Les chaises sont chargées de vêtements, de chapeaux, de parapluies, de chaussures. Un mannequin d’osier, couvert d’une robe de madame Bergeret, barre la porte et sera déplacé bien souvent jusqu’à l’heure où il prendra la place de M. Bergeret lui-même, devant le bureau. Au lever du rideau, Euphémie qui a voituré la malle est requise par Pauline de donner un coup de plumeau à cette malle qui disparaît sous la poussière. On ouvre la fenêtre. Pauline dispose de son mieux ses effets au fond de la malle. Ensuite elle fait un choix provisoire de trois ou quatre livres qu’elle laisse sur le bureau de son père.
Juliette entre, les yeux prêts aux larmes ; elle a les bras chargés de linge et de vêtetements; elle tourne, cherche une place, s’énerve, enfin jette le tout dans la malle violemment, la ferme et s’assied sur le couvercle.
JULIETTE
On veut que je renonce à lui. Jamais... Jamais! Je l’aime... Si je ne l’épouse pas, je ne me marierai jamais...
xiv. — 48
LE MANNEQUIN D'OSIER
C’est Zoé qui a monté la tête à papa. Oh! cette Zoé, je la déteste. Elle est fausse, cette femme; elle est méchante, et, parce qu elle n’a pas trouvé à se marier, elle ne veut pas que les autres se marient. Je la hais. On ne peut pas me forcer d’aller vivre avec quelqu’un que je hais.
PAULINE
Mais non, elle n’est pas méchante, tante Zoé.
JULIETTE
Mais je ne céderai pas. Il m’aime. Je te montrerai ses lettres et tu verras s’il m’aime. Que papa et Zoé n’espèrent pas que je l'oublie! Je ne l’oublierai jamais. (Cette pensée
l’aide à se lever et à tenter l’achèvement de sa malle; elle rassemble les objets,
rouvre la malle.) Tu crois que ça va être gai d’habiter Luzance... tout un mois, en compagnie de tante Zoé!
PAULINE
Moi, j’aime la campagne.
JULIETTE
Moi aussi, mais on ne peut pas aimer la campagne de tante Zoé. Elle est affreuse et triste et il pleut toujours, et on y est seul, seul, isolé... Mais ça t’est indifférent à toi. Tu ne t’intéresses à personne. Tu n’aimes personne.
Parce que j’ai mauvais cœur... c’est bien connu...
JULIETTE
Je ne veux pas partir. Je ne veux pas partir. (un temps. Elle se donne des raisons.) Et puis je n’ai rien à me mettre. (Elle prend
LE MANNEQUIN D'OSIER
des morceaux de costumes et les laisse retomber où ils veulent.) Tiens, ça Ça
ça! Gomment veux-tu être élégante avec ça!
PAULINE
Il faut beaucoup de choses pour être élégante, beaucoup de choses que nous n'avons pas.
JULIETTE
Je ne sais pas pourquoi tu cherches toujours à me dire des choses désagréables.
Elle reprend ses nippes.
PAULINE
Ce sont les choses qui sont désagréables. Si je ne les disais pas, elles seraient désagréables tout de même. Nous ne sommes pas riches, nous ne pouvons pas faire comme les gens riches. Je n ai pas besoin de te le dire pour que tu le saches.
JULIETTE
Non, mais, quand on le dit, ça fait davantage. Ça m’est égal... je ne pars pas.
MADAME BERGERET, qui entre par la porte du salon.
Qu’est-ce qu’il y a?
JULIETTE, éclatant en sanglots.
Maman... Maman!...
MADAME BERGERET
Allons, ma fille, ne me fais pas de chagrin.
EUPHÉMIE, entrant par le fond, les bras écarlates, et tenant une éponge grise et un balai à la main.
Madame, il y a monsieur Roux qui est là.
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET
Et vous avez été ouvrir dans cet état? Vous devriez avoir honte!
EUPHÉMIE
V’ià une heure que j’éponge le carreau de la cuisine qui était inondé.
MADAME BERGERET
11 ne fallait pas laisser ce robinet ouvert.
EUPHÉMIE
C’est pas de ma faute. On m’appelle de tous côtés, tout le monde à la fois.
MADAME BERGERET
Pas d’observations. Où est monsieur Roux?
Dans la salle à manger.
MADAME BERGERET
Faites-le rentrer dans le salon. Ah! non, allez! et le linge qui est là, dites à la blanchisseuse de l’apporter ici. (AEuphémie.) Faites attendre un moment monsieur Roux...
(Euphémie sort. La blanchisseuse et les jeunes filles apportent le linge. On en encombre le bureau de M. Bergeret.)