‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 64 sur 111 · BERGERET, MADAME BERGERET · texte numérisé non relu

BERGERET, MADAME BERGERET

BERGERET

Amélie, je vous prie de m’écouter un instant. Hier, je me suis emporté, j’ai eu tort. Ce n’est pas mon habitude. D ordinaire, je m efforce de garder le calme et la raison. Cette fois je n’ai pas pu. Veuillez m’excuser.

MADAME BERGERET

Et vous vous en êtes pris à moi, naturellement. C’est à monsieur La Claverie qu’il fallait vous adresser.

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERET

Pourquoi? Je ne le connais pas et ne veux pas le connaître, et je devais éviter un esclandre.

MADAME BERGERET

11 fallait lui dire : « Monsieur, je vous défends de faire telle ou telle chose », puisque c’est votre idée. Mais non! vous avez préféré m’injurier devant tout le monde.

BERGERET

Je ne vous ai pas injuriée : je vous ai parlé un peu vivement, sans que personne ait pu m’entendre.

MADAME BERGERET

Si ! l’abbé Lantaigne était là.

11 était trop loin pour entendre. Mais laissons cela.

MADAME BERGERET

Naturellement... « Laissons cela » est admirable.

BERGERET

Vous n’auriez pas voulu que je fusse indifférent à la pitoyable légèreté de cette enfant, et vous devez être la première à comprendre ce que j’ai éprouvé en voyant Juliette...

MADAME BERGERET

Vous avez insulté une femme, votre femme. C’est une lâcheté... Mais laissons cela, comme vous dites... Vous vouliez?

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERET

Encore une fois, si, bien involontairement, j’ai manqué d’égards envers vous, je vous prie de m’en excuser.

MADAME BERGERET

Jamais je ne pardonnerai une grossièreté à personne. Jamais !

BERGERET

Je t’en supplie, écoute-moi. 11 ne s’agit pas de nous, il s’agit de nos enfants. Il faut que je te parle et il faut que tu m’écoutes. C’est devenu nécessaire. J’ai eu le tort de me taire trop longtemps, par découragement de me faire comprendre.

MADAME BERGERET

Je suis donc bien bête?

BERGERET

Il ne s'agit pas d’examiner la capacité de nos esprits. II s’agit d’y mettre un peu de bon sens si c’est possible.

MADAME BERGERET

Voyez comme vous êtes agressif, tout de suite.

BERGERET

C’est que tu prends tout de travers, malheureuse!

MADAME BERGERET

Allez! allez! je sais l’opinion que vous avez de moi. Mais il y a plus de bon sens et de raison dans mon petit doigt que dans toute votre personne.

LE MANNEQUIN D’OSIER

BERGERET

Qu’est-ce que cela veut dire, mon Dieu ! Veux-tu m’écouter? Je te parle de nos enfants.

MADAME BERGERET

Eh bien ! qu’est-ce qu’ils ont de nouveau, depuis tout à l’heure, nos enfants?

BERGERET

C’est stupide, ce que tu me dis là, stupide...

Charmant caractère... et facile... Ah! comme causeur, vous êtes réussi...

BERGERET

C’est prodigieux. Après avoir échangé quelques paroles avec vous, je deviens insensé! En ce moment, je suis un idiot, un pauvre idiot!

MADAME BERGERET

Tout le monde n’est pas comme vous, heureusement. Moi aussi j’ai cru un temps que j étais bête. Mais j’ai trouvé des gens qui me recherchent et qui se plaisent à ma conversation.

BERGERET

Je ne sais pas de quoi nous parlons. Les mots viennent les uns après les autres comme des numéros qu’on tire au sort et qu on amène sans autre raison que le hasard, le hasard effrayant et désastreux.

MADAME BERGERET

Vous n'avez rien à me répondre. Alors, vous faites des phrases.

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGEREÏ.

Voilà! Nos paroles vont comme la poussière au vent. Elles font de petits tourbillons, de pauvres petits tourbillons. Oh! pas bien hauts. Nous ne sommes ni sur le sol ni dans les nuages; nous flottons dans une région obscure et basse. J’étais resté pour vous parler de nos enfants, pour... Je ne sais plus... Vous avez dissipé, brouille toutes mes idées. Vous avez en un instant aboli, en moi, toute pensée, toute réflexion, tout sentiment. Vous m’avez rendu imbécile et peut-être méchant.

Voyez votre insolence, votre grossièreté.

BERGERET

Imbécile... et peut-être méchant.

MADAME BERGERET

A quoi bon chercher à nous expliquer? Nous ne nous comprendrons jamais.

BERGERET

Enfin, voilà une vérité!... Nous sommes d’accord sur l’impossibilité de jamais nous accorder. C’est un point, un point solide et fixe... Il faut s’y tenir. On peut lutter contre les forces éparses de la nature et du hasard, contre le fer, le feu, l’eau. Mais, contre la déraison organique et concentrée, il n’y a pas de lutte possible, il n’y a rien à faire.

RIDEAU

QUATRIÈME TABLEAU

Le salon de madame Berger et.

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