‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 65 sur 111 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MADAME BERGERET, EUPHÉMIE, puis ROUX.

EUPHÉMIE, entrant.

Madame, c'est monsieur Roux.

Faites entrer! (Euphémie sort. Entre m. Roux.) Vous êtes venu tout à l’heure — Je vous demande pardon.

ROUX

Ce n’est rien. J’avais une course à faire près d’ici. M’en voilà débarrassé.

MADAME BERGERET

Je surveillais au départ de mes filles.

LE MANNEQUIN D’OSIER

ROUX

Ah! elles sont parties!

MADAME BERGERET

Oui! elles vont pour un mois chez leur tante Zoé, à Luzance. La campagne leur fera du bien.

ROUX

Vraiment? je ne me doutais pas.

MADAME BERGERET

J ai décidé cela ce matin... Et vous?

ROUX

Je suis désarmé.

MADAME BERGERET

Et vous partez?

Demain, il le faut. C’est notre dernier jour, hélas!

MADAME BERGERET

Ah! mon ami, je suis bien triste et bien heureuse en même temps. J’éprouve à la fois de la douleur et de la joie. Me comprenez-vous? Non, vous ne pouvez pas me comprendre.

ROUX

Pourquoi?

MADAME BERGERET

Non, vous ne me comprenez pas. Une femme pour vous, c’est un jouet. Vous en avez eu beaucoup, et si facilement!...

LE MANNEQUIN D'OSIER

Oh

ROUX

MADAME BERGERET

Trop facilement, j’en sais quelque chose.

ROUX

Amélie...

Oh! je ne regrette rien.

ROUX

Vous avez raison.

MADAME BERGERET

J ai trop de fîerte. Non, mon ami, je ne suis pas la femme que vous croyez. Après m’être donnée, j’ai eu des remords. Non pas en pensant à mon mari. Il n’y a plus rien de commun entre lui et moi. Madame Bergeret, c’est une erreur de mademoiselle Pouilly, voilà tout. Mais je sais ce que je me dois à moi-même. C’est envers moi que j’ai des devoirs. Vous me comprendriez si vous saviez comment j’ai été élevée. Ma mère était inflexible sur les principes. Notre amour... Si c’était un crime?

ROUX

Non, le crime n’est pas si doux! (Elle respire des fleurs.)

ROUX

D'où vous vient ce bouquet?

MADAME BERGERET

CeS fleurs?... (Elle hoche la tète avec sentiment. Roux l’interroge d’un sourire.) C’est de mon vieil amoureux... Oh! ne faites pas le

LE MANNEQUIN D'OSIER

jaloux (Roux n’y songeait pas)... le Président Gassignol, qui a soixante-dix ans. Il a demandé ma main à ma mère il y a vingt-deux ans. Il en avait alors... vingt-deux ... soixantedix... quarante-huit ans. La différence d’âge était trop grande. On ne l’a pas agréé. Il a eu beaucoup de chagrin. Depuis, à chaque anniversaire de sa demande en mariage, il m’envoie un bouquet toujours composé des mêmes fleurs. Pauvre homme!

ROUX

Tiens, tiens, tiens!... Le Président Gassignol!

MADAME BERGERET

C’est un beau vieillard.

ROUX

Magnifique.

MADAME BERGERET

Il a longtemps souffert de cette blessure à Pâme et peutêtre en souffre-t-il encore. Mais, à dix-huit ans, je ne pouvais pas pourtant?...

ROUX

Non, vous ne pouviez pas.

MADAME BERGERET, soupirant.

Ah ! il eût peut-être mieux valu... Je serais probablement restée une honnête femme.

ROUX

Mais, à mes yeux, vous restez une très honnête femme.

MADAME BERGERET

Ce n’est pas assez. Moi, je ne parviens pas à m’absoudre complètement moi-même. Vous m’y aiderez, n’est-ce pas, par vos égards, votre attachement, votre fidélité. Vous me

le promettez? (Elle passe sa main sur celle de M. Roux.) Ah ! SI j’avais

été mariée comme les autres femmes, si mon mari m’avait comprise!...

ROUX

Votre mari ne vous a pas comprise?

MADAME BERGERET

11 ne sait pas ce que c’est qu’une femme. Il ne soupçonne pas ce que c’est qu’un cœur de femme. J’ai beaucoup souffert, et, Dieu merci! j’ai toujours eu là force de cacher mes souffrances. J’ai toujours montré dans le monde un visage souriant. Mais à vous, mon ami, je puis le dire : j ai été très malheureuse. Mon mari m’a froissée dans toutes mes délicatesses. Il m’a blessée dans toutes mes susceptibilités. Il m’a fait beaucoup souffrir.

ROUX

Il n’est pourtant pas méchant.

MADAME BERGERET

Il n’a pas d’idéal... Et, pour moi, un homme sans idéal... Connaissez-vous, mon ami, ces esprits qui dessèchent tout, dont le souffle aride... (C’est fini.) Eh bien! monsieur Bergeret est un de ces esprits.

ROUX

C’est une intelligence supérieure.

LE MANNEQUIN D’OSIER

MADAME BERGERET

Ça ne suffit pas.

ROUX

Non, évidemment.

MADAME BERGERET

Avec toute son intelligence, il n’est jamais arrivé à me comprendre. Il ne me connaît pas. Et moi, je le connais bien : c’est un homme profondément égoïste... Oh! oui, je le connais... C’est un sceptique. Je ne puis souffrir les sceptiques; ils me donnent froid au cœur. Ah! c’est que je suis une fervente, moi! Je crois au rêve.

ROUX

Le rêve, seule réalité de la vie.

MADAME BERGERET

Ah! mon ami aimé! que vous me faites du bien en parlant ainsi! (Elle est dans ses bras.) Dites-moi que vous n’êtes pas un sceptique et que vous m’aimez. Dites-moi que vous êtes un fervent; dites-moi que vous croyez; dites-moi que tu crois en moi.

ROUX, d’une voix profonde.

Vous êtes délicieuse.

MADAME BERGERET [que Roux s’applique fortement].

Si vous voyiez dans mon cœur!

Mais je vois.

MADAME BERGERET

Ah.

LE MANNEQUIN D’OSIER

ROUX

Oui, c’est bleu, c’est tout bleu! (il l’attire à lui.)

MADAME BERGERET

Laissez, laissez. Nous ne sommes pas seuls!

ROUX

Tout le monde est parti.

MADAME BERGERET

Et la femme de chambre qui est là! J'irai vous rejoindre tantôt.

ROUX

Où?

MADAME BERGERET

Chez nous, dans notre petit nid.

ROUX

Ah! il n’y a plu^ de nid. J’ai donné congé hier et, ce matin, on a déjà installé un lieutenant de gendarmerie, sa femme et ses enfants dans notre petit nid... Je vous aime... je vous aime...

Savez-vous ce que je vois dans vos yeux?... Le ciel!...

ROUX

J’entends votre cœur qui bat. Je t’adore...

xiv. — 52

LE MANNEQUIN D’OSIER

MADAME BERGERET

C’est vrai?

Elle va, pour le regarder, jusqu’à la chaise-longue, met un genou sur cette chaiselongue. Roux vient à elle, la saisit, la fait asseoir sur une jambe, l’embrasse, la renverse, se met à genoux, lui écrase les lèvres d’un baiser. Ils composent un groupe. M. Bergeret vient d’entrer. Le bruit de la porte se refermant derrière lui fait brusquement retourner M. Roux complètement. Il est assis par terre. Madame Bergeret soulève la tête, M. Bergeret regarde déjà une fleur du tapis. Les amants sont atterrés et regardent dans le vide. M. Bergeret reste immobile cinq secondes; ses yeux tombent sur le guéridon; il voit enfin une brochure, la prend, se dirige vers son cabinet en traversant la scène et sort.

Page 1