SCÈNE PREMIÈRE
MADAME BERGERET, EUPHÉMIE, puis ROUX.
EUPHÉMIE, entrant.
Madame, c'est monsieur Roux.
Faites entrer! (Euphémie sort. Entre m. Roux.) Vous êtes venu tout à l’heure — Je vous demande pardon.
ROUX
Ce n’est rien. J’avais une course à faire près d’ici. M’en voilà débarrassé.
MADAME BERGERET
Je surveillais au départ de mes filles.
LE MANNEQUIN D’OSIER
ROUX
Ah! elles sont parties!
MADAME BERGERET
Oui! elles vont pour un mois chez leur tante Zoé, à Luzance. La campagne leur fera du bien.
ROUX
Vraiment? je ne me doutais pas.
MADAME BERGERET
J ai décidé cela ce matin... Et vous?
ROUX
Je suis désarmé.
MADAME BERGERET
Et vous partez?
Demain, il le faut. C’est notre dernier jour, hélas!
MADAME BERGERET
Ah! mon ami, je suis bien triste et bien heureuse en même temps. J’éprouve à la fois de la douleur et de la joie. Me comprenez-vous? Non, vous ne pouvez pas me comprendre.
ROUX
Pourquoi?
MADAME BERGERET
Non, vous ne me comprenez pas. Une femme pour vous, c’est un jouet. Vous en avez eu beaucoup, et si facilement!...
LE MANNEQUIN D'OSIER
Oh
ROUX
MADAME BERGERET
Trop facilement, j’en sais quelque chose.
ROUX
Amélie...
Oh! je ne regrette rien.
ROUX
Vous avez raison.
MADAME BERGERET
J ai trop de fîerte. Non, mon ami, je ne suis pas la femme que vous croyez. Après m’être donnée, j’ai eu des remords. Non pas en pensant à mon mari. Il n’y a plus rien de commun entre lui et moi. Madame Bergeret, c’est une erreur de mademoiselle Pouilly, voilà tout. Mais je sais ce que je me dois à moi-même. C’est envers moi que j’ai des devoirs. Vous me comprendriez si vous saviez comment j’ai été élevée. Ma mère était inflexible sur les principes. Notre amour... Si c’était un crime?
ROUX
Non, le crime n’est pas si doux! (Elle respire des fleurs.)
ROUX
D'où vous vient ce bouquet?
MADAME BERGERET
CeS fleurs?... (Elle hoche la tète avec sentiment. Roux l’interroge d’un sourire.) C’est de mon vieil amoureux... Oh! ne faites pas le
LE MANNEQUIN D'OSIER
jaloux (Roux n’y songeait pas)... le Président Gassignol, qui a soixante-dix ans. Il a demandé ma main à ma mère il y a vingt-deux ans. Il en avait alors... vingt-deux ... soixantedix... quarante-huit ans. La différence d’âge était trop grande. On ne l’a pas agréé. Il a eu beaucoup de chagrin. Depuis, à chaque anniversaire de sa demande en mariage, il m’envoie un bouquet toujours composé des mêmes fleurs. Pauvre homme!
ROUX
Tiens, tiens, tiens!... Le Président Gassignol!
MADAME BERGERET
C’est un beau vieillard.
ROUX
Magnifique.
MADAME BERGERET
Il a longtemps souffert de cette blessure à Pâme et peutêtre en souffre-t-il encore. Mais, à dix-huit ans, je ne pouvais pas pourtant?...
ROUX
Non, vous ne pouviez pas.
MADAME BERGERET, soupirant.
Ah ! il eût peut-être mieux valu... Je serais probablement restée une honnête femme.
ROUX
Mais, à mes yeux, vous restez une très honnête femme.
MADAME BERGERET
Ce n’est pas assez. Moi, je ne parviens pas à m’absoudre complètement moi-même. Vous m’y aiderez, n’est-ce pas, par vos égards, votre attachement, votre fidélité. Vous me
le promettez? (Elle passe sa main sur celle de M. Roux.) Ah ! SI j’avais
été mariée comme les autres femmes, si mon mari m’avait comprise!...
ROUX
Votre mari ne vous a pas comprise?
MADAME BERGERET
11 ne sait pas ce que c’est qu’une femme. Il ne soupçonne pas ce que c’est qu’un cœur de femme. J’ai beaucoup souffert, et, Dieu merci! j’ai toujours eu là force de cacher mes souffrances. J’ai toujours montré dans le monde un visage souriant. Mais à vous, mon ami, je puis le dire : j ai été très malheureuse. Mon mari m’a froissée dans toutes mes délicatesses. Il m’a blessée dans toutes mes susceptibilités. Il m’a fait beaucoup souffrir.
ROUX
Il n’est pourtant pas méchant.
MADAME BERGERET
Il n’a pas d’idéal... Et, pour moi, un homme sans idéal... Connaissez-vous, mon ami, ces esprits qui dessèchent tout, dont le souffle aride... (C’est fini.) Eh bien! monsieur Bergeret est un de ces esprits.
ROUX
C’est une intelligence supérieure.
LE MANNEQUIN D’OSIER
MADAME BERGERET
Ça ne suffit pas.
ROUX
Non, évidemment.
MADAME BERGERET
Avec toute son intelligence, il n’est jamais arrivé à me comprendre. Il ne me connaît pas. Et moi, je le connais bien : c’est un homme profondément égoïste... Oh! oui, je le connais... C’est un sceptique. Je ne puis souffrir les sceptiques; ils me donnent froid au cœur. Ah! c’est que je suis une fervente, moi! Je crois au rêve.
ROUX
Le rêve, seule réalité de la vie.
MADAME BERGERET
Ah! mon ami aimé! que vous me faites du bien en parlant ainsi! (Elle est dans ses bras.) Dites-moi que vous n’êtes pas un sceptique et que vous m’aimez. Dites-moi que vous êtes un fervent; dites-moi que vous croyez; dites-moi que tu crois en moi.
ROUX, d’une voix profonde.
Vous êtes délicieuse.
MADAME BERGERET [que Roux s’applique fortement].
Si vous voyiez dans mon cœur!
Mais je vois.
MADAME BERGERET
Ah.
LE MANNEQUIN D’OSIER
ROUX
Oui, c’est bleu, c’est tout bleu! (il l’attire à lui.)
MADAME BERGERET
Laissez, laissez. Nous ne sommes pas seuls!
ROUX
Tout le monde est parti.
MADAME BERGERET
Et la femme de chambre qui est là! J'irai vous rejoindre tantôt.
ROUX
Où?
MADAME BERGERET
Chez nous, dans notre petit nid.
ROUX
Ah! il n’y a plu^ de nid. J’ai donné congé hier et, ce matin, on a déjà installé un lieutenant de gendarmerie, sa femme et ses enfants dans notre petit nid... Je vous aime... je vous aime...
Savez-vous ce que je vois dans vos yeux?... Le ciel!...
ROUX
J’entends votre cœur qui bat. Je t’adore...
xiv. — 52
LE MANNEQUIN D’OSIER
MADAME BERGERET
C’est vrai?
Elle va, pour le regarder, jusqu’à la chaise-longue, met un genou sur cette chaiselongue. Roux vient à elle, la saisit, la fait asseoir sur une jambe, l’embrasse, la renverse, se met à genoux, lui écrase les lèvres d’un baiser. Ils composent un groupe. M. Bergeret vient d’entrer. Le bruit de la porte se refermant derrière lui fait brusquement retourner M. Roux complètement. Il est assis par terre. Madame Bergeret soulève la tête, M. Bergeret regarde déjà une fleur du tapis. Les amants sont atterrés et regardent dans le vide. M. Bergeret reste immobile cinq secondes; ses yeux tombent sur le guéridon; il voit enfin une brochure, la prend, se dirige vers son cabinet en traversant la scène et sort.