MADAME BERGERET, BERGERET
MADAME BERGERET
Enfin, qu est-ce que cela signifie? Voilà que vous m’enfermez, maintenant! Je suis sous clefs. Je serais curieuse de savoir ou vous vous arrêterez dans cette voie d’oppression et de séquestration, oui, de séquestration!... Je vous somme de me dire où vous voulez en venir. Vous avez un but, je veux le connaître. Depuis quinze jours j’endure un supplice de tous les instants. En voilà assez. Ma parole! Je ne suis plus rien ici, rien! Je vois arriver des fournisseurs, des gens qui avaient à faire directement à moi il y a quinze jours et, quand ils me demandent si je n’ai pas une commande à leur donner ou quand ils réclament leur
LE MANNEQUIN D'OSIER
dû, je suis forcée de leur répondre : « Je ne m’occupe plus de rien ici. » De quoi ai-je l’air? Et comment voulez-vous que ces gens-là ne se demandent pas pourquoi... et ne cherchent pas une raison? Il faut en finir! Je ne veux plus de ça. Je veux que vous me répondiez. Je le veux, vous entendez? je le veux!
BERGERET
Laissez-moi.
MADAME BERGERET
Non, je ne vous laisserai pas. Je ne m’en irai pas. Vous allez dire tout de suite ce que vous comptez faire... Alors, un homme que j’ai épousé malgré les conseils de mes parents, presque contre leur volonté, avec qui j’ai perdu les plus belles années de ma vie, gâché ma jeunesse, oserait!... Ah! ne riez pas. Je sais ce que je dis. J’ai fait un mariage dérisoire, oui, monsieur, dérisoire, inférieur. Il y a quinze jours, vous pouviez tout contre moi, vous pouviez me tuer. J’ai cru un instant que vous alliez le faire. Vous ne l’avez pas fait. Ce jour-là, vous m avez traitée avec une indifférence si outrageante que j’en ai ete stupéfiée. Vous avez tenu à me montrer que de moi tout vous est indifférent. Je le sais bien, tout vous est indifférent de moi et des autres. Vous êtes incapable d’éprouver une souffrance. Peut-être, s’il arrivait quelque chose à Pauline... Et encore, non! Vous ragiez et, pour vous venger, vous avez pris des moyens détournés, vous avez cherché à m’humilier, à me rendre ridicule. Vous vous êtes mis lâchement, sournoisement à me nuire par de petites manœuvres, et vous croyiez bien m’avoir courbée
LE MANNEQUIN D’OSIER
et vaincue! Vous vous êtes trompé! Je relève la tête! A une heure de votre existence vous pouviez être mon juge. Vous y avez renoncé. C’est fini. Vous n’avez plus aucun droit sur moi. Je ne vous permets pas de me mépriser. (Elle s’assied.) C’est moi qui ai le droit d’exiger des explications. Vous allez me faire connaître vos intentions à mon égard... ou alors je vous dirai, moi, que vous êtes un malhonnête homme et un lâche.
Elle frappe sur la table.
BERGERET
A compter du jour que vous savez, vous avez cessé d’exister pour moi. Je ne suis pas en colère, je ne vous méprise ni ne vous estime. Je ne prépare rien contre vous. Je vous ignore. Puisque vous le voulez absolument, je vous dirai ce à quoi je suis résolu... C’est à vous ignorer. Je m’étais aperçu depuis longtemps que je n’étais pas heureux et que j’avais perdu la tranquillité nécessaire à mon travail, qui est toute ma vie. J’ai depuis quinze jours recouvré cette paix dont j’avais besoin. Je mettrai toute ma patience à la défendre. Et je crois que ma patience est infinie. Voilà!
MADAME BERGERET
C’est tout? Non, non, monsieur! Vous ne serez pas quitte avec moi à si bon marché. Je n’accepte pas vos échappatoires. Regardez-moi, quand je vous parle.
Elle lui arrache son livre et le froisse.
Permettez ! (Il lui reprend le livre et en répare le désordre.) Puisque
cet entretien est certainement le dernier que nous aurons
LE MANNEQUIN D’OSIER
jamais, je ne veux pas m’y refuser. Et peut-être que je ne le dois pas. Or, sachez-le bien, si je vous regarde désormais comme absolument étrangère à mon existence et à mon entendement, je ne me crois délié d’aucun devoir envers vous. Je vous réponds donc franchement et sur tous les points. D’abord, je vous dirai que vous n’êtes pas séquestrée. Vous êtes libre. Personne n’est plus libre que vous. \ous pouvez faire absolument tout ce que vous voulez. Je ne m’y opposerai en aucune manière et, croyezmoi, de ce que vous ferez je n’éprouverai ni peine ni plaisir. Je ne le saurai pas. Si donc vous n’avez désormais à attendre de moi ni approbation, dont vous ne vous souciez guère, ni blâme, auquel vous seriez peu sensible, vous pouvez être assurée de mon indifférence absolue. Nous vivrons séparés dans notre ancien logis qui formera deux logis distincts. Si vous le voulez bien, votre liberté n aura de limite que la mienne, et la mienne que la vôtre.
MADAME BERGERET
Gomment?
BERGERET
Votre liberté n’aura de limite que la mienne et la mienne que la vôtre, et toutes deux ne seront bornées que pour leur garantie.
Expliquez-vous mieux. Est-ce que vous voulez dire que nous vivrons comme deux locataires qui sont sur le même palier?
xiv. — 57
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET
Et qui n’entreront jamais l’un chez l’autre, qui n’y songeront même pas, qui n’y songeront jamais.
MADAME BERGERET
Ce sera grotesque.
BERGERET
L’état de choses antérieur était plus grotesque encore, croyez-moi. Voilà un premier point sur lequel je pense vous avoir répondu suffisamment. Passons si vous voulez au second point. Les jugements que vous portez sur moi ne me touchent pas. Mais j’entends garder sur vous tous mes avantages. C’est pourquoi je vous dirai toute la vérité. Non, je ne suis pas indifférent; non, je ne suis pas insensible. Et, je n’ai pas à vous le cacher, vous m’avez fait souffrir. Je vous le dis tranquillement parce que vous m’êtes étrangère et que je ne souffre plus du tout. J’ai ressenti contre vous de la colère et de la haine. Je suis un homme comme un autre. J’ai les mêmes instincts, les mêmes faiblesses, et, quoi que je veuille, les mêmes préjugés. Quand je vous ai surprise dans ce salon, j’ai été anéanti, effondré. Et, lorsque je me suis ressaisi, j’ai pensé un moment rentrer dans ce salon et vous étrangler. Je sentais déjà mes doigts vous entrer dans le cou. Vous voyez bien que j’ai été une brute comme un autre. Mais ne vous hâtez pas de me rendre votre estime : je ne l’ai été qu’un instant. Voilà mon infériorité. Tout ce que j’ai pu faire, c’est de jeter par la fenêtre ce mannequin qui vous représentait. Voilà ce que j’avais à vous dire. J’ai cru devoir ne rien vous cacher avant de me taire pour toujours.
LE MANNEQUIN D'OSIER
MADAME BERGERET, calmée, insidieuse et pourtant sincère.
Alors, vous ne m adresserez plus la parole, nous vivrons séparés, étrangers?
BERGERET
Depuis quinze jours vous étiez sortie de mon esprit. Vous y êtes rentrée pour un moment. Tout à l’heure et pour toujours je recommencerai à ignorer votre existence.
MADAME BERGERET
Soit!... Mais quand nos filles reviendront?... A moins que vous n ayez l’idée de vous en débarrasser et de les laisser indéfiniment chez votre sœur... (Dénégation de Bergeret.) Eh bien! quand elles reviendront?
BERGERET
Eh bien! elles auront leur chambre et prendront leurs repas tantôt avec moi, tantôt avec vous. Ce sont là de petites dispositions que j’arrêterai bien facilement, vous verrez.
MADAME BERGERET
Ce sera assez ridicule... Et puis, vous n’y pensez pas!... Ces petites s’apercevront que nous ne vivons pas ensemble, comme les autres parents ont l’habitude de vivre. Gomment s’expliqueront-elles cette différence?
Je m’efforcerai de leur en cacher la véritable raison. J’espère que vous m’aiderez en cela.
MADAME BERGERET
Mais enfin, ces enfants souffriront de nos discordes!
LE MANNEQUIN D'OSIER
Est-ce qu’il est juste qu’ils paient pour nous? Dans l’intérêt de nos deux fdles, il faudrait tâcher de s’entendre. Vous les aimez?
BERGERET
Ne traitons pas ce sujet, je vous en prie.
MADAME BERGERET
Si! Vous les aimez, je le sais. Lucien, ce n’est pas pour moi, c’est pour elles que je vous demande de reprendre la vie commune. Il faut qu’elles retrouvent la maison comme elle était quand elles sont parties.
BERGERET
Ce n’est pas possible!
MADAME BERGERET
Il ne s’agit pas de moi pour le moment. Plus tard je vous expliquerai... Je vous dirai... Et vous serez bien surpris peut-être, car vous ne me connaissez pas.
BERGERET
Je n’ai pas de conseils à vous donner, mais, si vous voulez mon avis, je vous préférais comme vous étiez tout à l’heure, au début de la conversation. Vrai, la violence vous allait mieux.
Oh! cette perpétuelle ironie! Vous feriez échapper la patience à un saint. Vous voudriez bien vous débarrasser de moi, mais vous ne le pouvez pas. Vous n’avez aucune preuve contre moi... aucune... Si vous aviez la moindre preuve, vous auriez depuis longtemps demandé le divorce.
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET
Vous croyez cela? Eh bien! vous vous trompez. Je ne veux pas le divorce. Je n’ai nulle envie de confier à un avocat que la mère de mes petites filles se conduit indignement. Je n’ai nulle envie que cet avocat le dise et le prouve au tribunal et au public. Je n’ai nulle envie de publier votre honte. Je sais qu’il est assez d’usage d’agir de la sorte, mais je crois qu’il vaut mieux ne pas révéler des secrets honteux et risibles. Croyez-moi, maintenons l’état actuel des choses tant que nos filles seront auprès de nous. Quand elles seront mariées, nous en ferons à notre volonté.
MADAME BERGERET
Eh bien! soit! Nous ne nous séparons pas; nous continuons à vivre ensemble, j’y consens. . . Mais à une condition : c’est que je reprenne ma place, que je redevienne ce que je dois être ici, la maîtresse, que je gouverne la maison... C’est bien le moins.
BERGERET
Non! vous ne gouvernerez pas cette maison. Je vous retire tout gouvernement, non point pour vous punir, je ne suis point votre juge, ma philosophie de l’homme et de la nature m interdit le droit de juger personne. Je ne veux exercer aucune magistrature domestique. Je ne vous condamne pas puisque je ne vous juge pas. Je vous retire la direction de ce malheureux ménage uniquement parce que vous vous y êtes montrée incapable.
LE MANNEQUIN D’OSIER
MADAME BERGERET
Et vous? La maison marche bien depuis quinze jours, parlons-en !
BERGERET
Le désordre est grand, je le reconnais. Mais il est la conséquence de votre mauvaise administration. Dans les petites choses comme dans les grandes, vous n’avez pas compris les obligations d’une vie étroite et médiocre. J’ai prononcé votre déchéance irrévocable. C’est assez, finissons-en. Même pour nous contredire, même pour nous combattre et nous quereller, nous n’avons pas, vous et moi, assez d’idées communes. Cessons.
MADAME BERGERET
Vous le voulez?
BERGERET
Je le veux... Mais que parler de la nécessité humaine? C est la nécessité, l’inflexible nécessité. Je ne puis plus vous voir, ni vous entendre, je ne le puis, et, si j’ai trouvé moyen de causer quelques minutes avec vous, c’est par un effort assez admirable de sagesse et de raison abstraites. Mais je vous avertis que je suis hors d’état de soutenir davantage ce singulier effort. Cessons!
MADAME BERGERET
Comme vous me haïssez !
Ne l’espérez pas.
MADAME BERGERET
Si, si! tu me hais! Et j’aime mieux ça. Écoute, Lucien,
LE MANNEQUIN D’OSIER
Lucien! Reprenons la vie passée. J’ai beaucoup réfléchi. Et si tu savais toutes les idées, tous les sentiments qui ont passé dans ma tête depuis quinze jours !... Je suis une autre femme, tu verras. Tu ne me reconnaîtras pas. Je suis capable de dévouement, d’abnégation. Il y a bien des choses que je n’avais pas comprises et que je comprends maintenant. Je me consacrerai à la maison, à nos filles, et peu à peu tu oublieras, tu me referas une petite place dans ton cœur. Pardonne-moi, je te le demande à genoux, pardonne-moi.
BERGERET
Il faut être offensé pour pardonner et vous vous flattez étrangement si vous croyez que je suis offensé par vous, par vous... Oh! que la vérité est plus simple! Je ne puis supporter votre presence, parce que votre présence me rappelle une chose laide, ridicule et grotesque et que ce sentiment est sans mélange. Il ne s’y mêle pas de colère. En ai-je dit assez?... Non? Je vais donc m’expliquer plus clairement. Fichez-moi la paix.
MADAME BERGERET, éclatant.
Ah! c est ainsi. Eh bien! c’est moi qui demanderai le divorce. Je ne veux pas mourir de colère et de chagrin. J’ai tout le monde pour moi. Toutes les dames de la société prennent mon parti, et vous, on vous méprise et vous êtes bête, laid, ridicule... et le reste... Tout le monde le sait. Je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé.
Elle va pour sortir. La porte étant fermée à clef, elle ne peut pas. Elle dit.
Ouvrez-moi cette porte.
Bergeret ouvre, elle sort. Bergeret, seul, se remet à écrire, mais on sonne et bientôt Mazure entre.
LE MANNEQUIN D'OSIER