‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 77 sur 111 · MAZURE, BERGERET, EUPHÉMIE · texte numérisé non relu

MAZURE, BERGERET, EUPHÉMIE

MAZURE

Ah! mon cher Bergeret... La demeure du sage! C’est tranquille. Vous êtes bien là pour travailler.

EUPHÉMIE

Je viens chercher le gigot.

BERGERET

Oui, prenez!

MAZURE

Mais je vois que vous avez opéré des changements considérables dans votre aménagement.

BERGERET

Assez considérables.

MAZURE

Des bouleversements.

Des transformations.

MAZURE, tapotant son dossier.

Mon cher ami, je vous apporte un commence à s’arrondir.

petit dossier qui

Euphémie sort.

LE MANNEQUIN D'OSIER

Je travaille quatorze heures par jour à disputer aux rats dans les greniers de la Préfecture des vieux papiers sur quiconque et chacun! J’en découvre de belles! Gromance, l’arrière grand-père du nôtre, le citoyen Gromance Louis Robert, acquéreur de biens nationaux à la date du 7 Frimaire An III.

Il donne les dossiers et en prend un autre.

Autre Gromance, Marie-Antoine, condamné le 24 juin 1812 aux travaux forcés pour avoir fourni aux Armées des chaussures en carton... Lisez.

EUPHÉMIE, entrant.

Monsieur, quelle soupe faut-il faire?

BERGERET

La soupe que vous voudrez.

Un potage aux légumes ou un potage aux pâtes?

BERGERET

L’un ou l’autre.

EUPHÉMIE

Ce n’est pas une réponse.

MAZURE

... 1816 — Thérèse-Antoinette, maîtresse du Duc de Berry...

BERGERET

Il en avait d’autres...

xiv. — 58

LE MANNEQUIN D'OSIER

MAZURE

Ce n’est pas une excuse... (Un temps.)

EUPHÉMIE, rentrant.

Monsieur, à quelle heure voulez-vous dîner ?

BERGERET

Euphémie, je vous prie de n’entrer ici, dorénavant, que lorsque vous y serez appelée.

Ah! c’est comme ça? Eh bien! je m’en vais... (Elle dénoue son

tablier, et le roule en tampon. Mazure lève le nez. Euphémie continue en trombe.)

Je ne peux plus vivre dans cette maison, je ne peux plus! Aussi, ce n’est pas une vie! Ce n’est pas que je porte Madame dans mon cœur. Elle m’en a fait voir de grises et des fois elle ne me donnait pas à manger à ma suffisance... (Bergeret fera deux ou trois tentatives pour arrêter la verve d’Euphémie. Mais arrête-t-on la tempête?) Aussi je ne Suis pas pOUE la

défendre. D’autant que je ne l’approuve pas dans ce qu’elle fait. Il y a beau jour que je connaissais son histoire avec monsieur Roux et je ne trouvais pas cela convenable. Qu’une fille ait un amant, il n’y a pas trop à redire. Moi, je ne suis pas portée là-dessus et, s’il n’y avait que moi pour faire des enfants, le monde pourrait bien finir!

(Mazure par une complaisance inouïe fait semblant d’avoir besoin de la lumière de la fenêtre et s’en approche pour lire, semble-t-il, avec attention.) Pas moins,

il y a partout des gars (Prononcez : gâs) qui veulent rire, et un accident est vite arrivé. Mais une femme mariée et une mère de famille, ça n’est plus comme une jeune fille qui ne connaît rien de la vie. Quand on a un mari, on ne doit pas

LE MANNEQUIN D’OSIER

chercher ailleurs. On ne le doit pas. Mais nous ne sommes pas des Turcs ; nous devons nous remettre nos fautes les uns les autres; c’est notre devoir de chrétiens. Vrai, on a plus d usage a la campagne cpi a la ville. Chez nous, à Gourtray, quand la femme au fermier Robertet, la grande Léocadie] ^ une paire de bretelles a son valet pour l’amener à

faire ce quelle voulait, elle ne fut si fine que Robertet ne s aperçût de leurs manigances. Il les surprit au bon moment et corrigea sa femme à coups de fouet si bien qu’il lui ôta 1 envie de recommencer. Et, depuis ce temps, la Léocadie est une des meilleures femmes de la contrée. Il n’y a pas ça a dire sur son compte. Si vous aviez agi comme Robertet, si vous aviez casse le balai de la cuisine sur le dos de votre femme, vous auriez bien fait. Tout le monde vous aurait donné raison. Mais garder rancune, ne rien dire, être là têtu, sournois, s’obstiner sur une pauvre dame qui fait pitié aujourd hui, s’acharner sur elle quand le temps de la colère est passé, ça n’est pas beau. Monsieur mange d’un côté, Madame mange de l’autre, comme à l’auberge, et, quand j’ai fini de servir l’un, faut que je commence à servir l’autre. Et il y a mieux, Madame me dit : « Je n’ai pas d argent : vous réglerez avec Monsieur. » Alors je vous apporte mon livre, et vous n’avez pas seulement l’air de me connaître. Quand je vous demande des ordres, vous ne me répondez pas ou vous me dites des choses impossibles à comprendre... Non, ce n’est pas une vie. Je deviens idiote dans cette maison. Je ne peux plus y tenir, je m’en vas. Vous êtes trop méchant aussi, oui, trop méchant! Je veux m’en aller, je veux m’en aller.

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERET

Vous pouvez partir tout de suite, mon enfant, tout de suite.

EUPHÉMIE

Alors payez-moi mes gages. Je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez payé mes gages.

M AZURE tire sa montre.

Mon cher Bergeret, je vous demande pardon, mais l’heure me presse.

Excusez-moi, mon cher Mazure.

MAZURE

Gomment donc! Vous plaisantez!... Restez... restez... Vous avez à faire... et je connais le chemin.

Il sort.

BERGERET revient à sa table.

Qu’est-ce que je vous dois?

EUPHÉMIE

Le mois commencé, et tout l’autre mois, et neuf francs que j’ai avancés à Madame, et deux timbres pour mademoiselle Juliette, et mes huit jours d'avance parce qu’il faut être juste.

BERGERET

Ce qui fait?

EUPHÉMIE

Vingt-six francs.

BERGERET

En voilà quarante... Gardez.

LE MANNEQUIN D’OSIER

EUPHÉMIE . (Elle met les deux pièces dans son porte-monnaie et celui-ci dans sa poche.)

Monsieur... >

BERGERET

EUPHÉMIE

Je vais faire mes adieux à Madame.

BERGERET

Allez...

EUPHÉMIE

Monsieur... est-ce que vous voudriez bien dire quelque chose à vos deux demoiselles? Elles ont toujours été bonnes pour moi. Alors, vous voudrez bien dire à madeselle Juliette et à mademoiselle Pauline que j’ai regret de partir sans leur avoir dit adieu?...

BERGERET

Je vous le promets.... Vous me croyez méchant... Mais, si je puis vous aider en quelque chose, ma bonne Euphémie, je le ferai bien volontiers.

EUPHÉMIE, éclatant en sanglots, grosse douleur.

Personne n’est méchant ici.

Elle sort.

Page 1