‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 78 sur 111 · MADAME BERGERET, BERGERET · texte numérisé non relu

MADAME BERGERET, BERGERET

MADAME BERGERET entre en coup de vent.

Vous ne me demandez pas d’où je viens?

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERET

Non !

MADAME BERGERET

Vous avez tort, parce que cela vous intéresse. Je sors de chez Me Paillot l’avoué. Il rédige pour moi une demande en divorce contre vous. Pendant l’instance, nous ne pouvons habiter sous le même toit. Je partirai donc ce soir même et j irai loger à 1 hôtel. J’aurai gâché avec vous vingt années de ma vie. C’est suffisant. Je veux tâcher d’être heureuse. %

BERGERET

Quelles raisons ferez-vous valoir au procès?

MADAME BERGERET

De bonnes raisons.

BERGERET

Si pourtant elles se trouvaient insuffisantes, je m’offre à vous venir en aide.

MADAME BERGERET

Comment?

BERGERET

Oui, je vous autoriserai a faire valoir contre moi des torts que je n’ai pas. Et je ferai défaut au Tribunal.

Bien.

BERGERET

Vous pouvez rester dans cette maison. Je la quitterai moi-même demain matin pour aller à Paris où je compte demeurer. Restez donc ici.

Bien.

LE MANNEQUIN D'OSIER

MADAME BERGERET

bergeret.

Je ferai en sorte que vous ne vous y trouviez pas aux prises avec des difficultés pécuniaires trop aiguës.

MADAME BERGERET

Le Tribunal naturellement me laissera mes filles jusqu’au piononcé du jugement, et, après, m’en confiera la garde, sans aucun doute.

BERGERET

Vous prétendez garder les enfants?

MADAME BERGERET

Oui, je prétends.

BERGERET

Les deux enfants?

Certainement, les deux. A qui voulez-vous donc qu’on les donne?

BERGERET

Ecoutez-moi. Il n’y a pas bien longtemps, tout à l’heure encore, ici même, nous nous sommes dit d’atroces vérités. Nous n’en avons souffert ni l’un ni l’autre. Il ne s’agissait que de nous et, vraiment, sans nous haïr ni nous souhaiter de mal, nous ne trouvions dans nos coeurs aucun reste d’amitié. Nous avons vécu côte à côte pendant vingt ans sans ressentir une joie en commun. Et, si fâcheux qu’il soit de le constater, nous nous séparons pour toujours

LE MANNEQUIN D'OSIER

sans déchirement. Nos deux existences vont vers des destinées différentes. Vous n’avez pas perdu le désir bien naturel d’être heureuse. Vous n’en avez pas fini avec la vie! Quant à moi, je n’attends plus rien d’elle. Je vais entrer dans la tristesse et la solitude. Mais j’ai le droit, j’ai le devoir de garder quelque chose du passé, nos filles. Ce droit, vous êtes bien obligée, à part vous, de me le reconnaître. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que Juliette reste avec vous jusqu’à son mariage. Quant à Pauline...

MADAME BERGERET

Je la garde. Oui, monsieur. Je n’accepte pas de discussion sur ce point. Mes deux enfants resteront auprès de moi. C’est ma sauvegarde morale, c’est mon droit.

BERGERET

Votre droit! Mais, malheureuse, vous savez de quoi il est fait. Il est fait de ma générosité. Le droit véritable, c’est moi qui l’ai.

Vous avez pu dire à la femme, à l’épouse ce que vous avez voulu. La mère est irréprochable.

BERGERET

Vous voulez que jusqu’au bout, dans nos disputes, la feinte et le mensonge restent de votre côté? Soit! Je conserve pour moi la franchise. Je dédaigne de vous le cacher : en vous disputant cette enfant, ce n’est pas seulement mon devoir que j’accomplis, c’est mon bonheur que je défends, et ce bonheur, je n’y renoncerai pas. Ce bonheur, vous devez me le laisser. Il suffît pour cela que vous soyez

LE MANNEQUIN D'OSIER

quelque chose d’à peu près humain. 11 y a en nous tous un fonds d’humanité qui se retrouve même après les pires violences, les perfidies et les lâchetés. Je réclame Pauline. 11 serait monstrueux que vous me la refusiez.

MADAME BERGERET

Jamais je ne me sentirai la force d’abandonner mes enfants. Si vous croyez avoir des droits à faire valoir, adressez-vous au Tribunal.

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