‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 84 sur 111 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ZOÉ, BERGERET, puis JULIETTE.

Bergeret et Zoé reviennent du jardin.

Enfin elle est venue m’annoncer qu’elle introduisait une demande en divorce.

ZOÉ

Enfin, te voilà débarrassé!

BERGERET

Et qu’elle garderait les enfants.

Hein?

ZOÉ

BERGERET

Sois tranquille! Que Juliette, qui va se marier, reste, il ny a pas d’inconvénient à cela, mais je n’ai pas envisagé un instant la possibilité de lui laisser Pauline. Elle résiste, elle résistera. Hier, j’étais fier de briser sa résistance. J ai passe une nuit d’insomnie à en chercher le moyen. Je ne l’ai pas trouvé, et maintenant je suis inquiet... Cette femme est plus forte que moi. Elle s’arme de tout ce que ma loyauté lui laisse. La femme l’emporte toujours sur l’homme dans les choses de la maison. Zoé, Zoé, si je ne puis emmener Pauline, tu la prendras.

LE MANNEQUIN D’OSIER

ZOÉ

Mais il n’y a pas moyen, Lucien. C’est tout à fait impossible.

BERGERET

Eh bien! si je ne puis ni la remettre en tes mains ni l’emmener, je ne partirai pas, voilà tout!

ZOÉ

Comment?

BERGERET

Ma carrière, la Sorbonne, l’Université, le Directeur de l'Enseignement, le Ministre, tout cela ne vaut pas le petit doigt de ma fille, ou tout cela ne pèse pas autant pour moi qu’un cheveu de ma fille.

ZOÉ

Calme-toi, tu es fou!

BERGERET

Tu as raison, Zoé. Je ne sais pas comment j’aurai Pauline, mais je l’aurai. Cela sera parce qu’il faut que cela soit.

JULIETTE, entrant.

Alors, tu t’en vas, papa?

BERGERET

Oui, mon enfant. Et toi, où en es-tu?

JULIETTE

Toujours.

BERGERET

Ma Juliette, je ne crois pas beaucoup au genre de bonheur que tu rêves. Mais je ne me flatte pas non plus de

LE MANNEQUIN D'OSIER

t assurer, par mes conseils, beaucoup de joies dans la vie! La sagesse des pères est courte et les enfants ont bien quelque droit de faire eux-mêmes leur avenir. Quoi que tu fasses, tu seras toi-même l ouvrière de ta vie. Si tu persistes, je consentirai.

JULIETTE

Je te remercie, papa, de toute mon âme. Je suis sûre que je serai heureuse.

BERGERET

Je te le souhaite de tout mon cœur, chère petite. D ailleurs, je viens de le voir, tout à l’heure.

JULIETTE

Où l as-tu vu?

BERGERET

JULIETTE

Mon Dieu! Qu’est-ce que vous vous êtes dit?

BERGERET

Je ne 1 ai pas dévoré... Je l’avais jugé trop sévèrement. Au fond il ne me déplaît pas.

JULIETTE

Il doit revenir?

Non!

JULIETTE

Veux-tu?. ..

LE MANNEQUIN D’OSIER

BERGERET

Quand je serai parti. Tu avais p^ut-être besoin de moi pour l’éviter. Tu n’as pas besoin de moi pour te rencontrer avec lui.

PAULINE, entrant.

Juliette, maman te demande.

Juliette sort.

BERGERET

Ma chère petite fille, en te regardant là, je me rappelle le temps de ta petite enfance, quand nous étions compagnons de jeux, de promenades, et, plus tard, nos lectures, nos causeries... Je me sentais heureux près de toi. J’étais égoïste. C’est le défaut qu’on prend en vieillissant. Je me faisais de la joie aux dépens de la tienne. Maintenant, je vais mener une existence embellie par le travail, mais pourtant dure, étroite, isolée. C’est le genre de vie qui peut le moins tenter une jeune fille, un genre de vie très austère, sans luxe, sans élégance. Dans les grandes villes, les petites gens sont encore plus petits qu’ailleurs et plus perdus. Oh! non, il ne faudrait peut-être pas associer une petite fille à une existence retirée et sombre.

PAULINE

Papa, tu ne me connais pas. C’est de ma faute, sans doute; c’est de ma faute. Je n’ai pas su. Veux-tu donc me faire de la peine? Pourquoi? Quoique tu te sois toujours montré pour ta fille1, je suis restée timide avec toi. Je te sentais si supérieur que je n’osais pas te parler libre-

1. Lacune. Il faut suppléer un attribut dont le sens serait : « le plus tendre et le plus indulgent des pères ».

LE MANNEQUIN D’OSIER

ment. Quelquefois j’avais bien envie de frapper à ta porte et de dire : « Papa, ne sois plus triste. Tu sais, je suis là! Je ne suis qu’une petite lille, mais je t’aime bien. » Et puis, tu vas me trouver présomptueuse, mais je crois que je te comprends mieux que les autres. Tes belles idées, quand tu les exprimes, il me semble qu elles étaient en moi, mais obscures et endormies, et que, quand tu parles, à ta voix, elles se lèvent.

BERGERET

Mes idées? Des marionnettes, ma fille, des marionnettes! Adieu! ma fille chérie.

PAULINE

Papa, nous ne nous quitterons pas. (Elle appelle.) Euphémie!... Demandez à madame de venir tout de suite, ici.

Euphémie sort.

BERGERET

Que veux-tu, mon enfant?

PAULINE

Laisse-moi, papa.

xiv. — 61

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